des remords, mais je n'ai rien vu de pareil à celui-ci! Qui donc a pu
donner cette flaccidité, cette pâleur à des joues dont la peau tendue
comme celle d'un tambour crevait de la bonne grosse santé des gens
sans soucis? Qui a cerné de noir ces yeux et amorti leur vivacité
campagnarde? Avez-vous jamais cru qu'il y aurait des plis sur ce front,
et que ce colosse pourrait jamais être agité dans sa cervelle? Il sent
enfin son cœur! Je me connais en remords, comme vous vous connaissez
en repentirs, mon cher curé: ceux que j'ai jusqu'à présent observés
attendaient leur peine ou allaient la subir pour s'acquitter avec le
monde, ils étaient résignés ou respiraient la vengeance; mais voici le
remords sans l'expiation, le remords tout pur, avide de sa proie et la
déchirant.
--Vous ne savez pas encore, dit le juge de paix en arrêtant Minoret,
que mademoiselle Mirouët vient de refuser la main de votre fils?
--Mais, dit le curé, soyez tranquille, elle empêchera son duel avec
monsieur de Portenduère.
--Ah! ma femme a réussi, dit Minoret, j'en suis bien aise, car je ne
vivais pas.
--Vous êtes en effet si changé que vous ne vous ressemblez plus, dit le
juge.
Minoret regardait alternativement Bongrand et le curé pour savoir si le
prêtre avait commis une indiscrétion; mais l'abbé Chaperon conservait
une immobilité de visage, un calme triste qui rassura le coupable.
--Et c'est d'autant plus étonnant, disait toujours le juge de paix, que
vous ne devriez éprouver que contentement. Enfin, vous êtes le seigneur
du Rouvre, vous y avez réuni les Bordières, toutes vos fermes, vos
moulins, vos prés... Vous avez cent mille livres de rente avec vos
placements sur le Grand-Livre.
--Je n'ai rien sur le Grand-Livre, dit précipitamment Minoret.
--Bah! fit le juge de paix. Tenez, il en est de cela comme de l'amour
de votre fils pour Ursule, qui tantôt en fait fi, tantôt la demande en
mariage. Après avoir essayé de faire mourir Ursule de chagrin, vous la
voulez pour belle-fille! Mon cher monsieur, vous avez quelque chose
dans votre sac...
Minoret essaya de répondre, il chercha des paroles, et ne put trouver
que:--Vous êtes drôle, monsieur le juge de paix. Adieu, messieurs.
Et il entra d'un pas lent dans la rue des Bourgeois.
--Il a volé la fortune de notre pauvre Ursule! mais où pêcher des
preuves?
--Dieu veuille... dit le curé.
--Dieu a mis en nous un sentiment qui parle déjà dans cet homme, reprit
le juge de paix; mais nous appelons cela des _présomptions_, et la
justice humaine exige quelque chose de plus.
L'abbé Chaperon garda le silence du prêtre. Comme il arrive en pareille
circonstance, il pensait beaucoup plus souvent qu'il ne le voulait à
la spoliation presque avouée par Minoret, et au bonheur de Savinien
évidemment retardé par le peu de fortune d'Ursule; car la vieille dame
reconnaissait en secret avec son confesseur combien elle avait eu tort
en ne consentant pas au mariage de son fils pendant la vie du docteur.
Le lendemain, en descendant de l'autel, après sa messe, il fut frappé
par une pensée qui prit en lui-même la force d'un éclat de voix; il fit
signe à Ursule de l'attendre, et alla chez elle sans avoir déjeuné.
--Mon enfant, lui dit le curé, je veux voir les deux volumes où votre
parrain des rêves prétend avoir mis ses inscriptions et ses billets.
Ursule et le curé montèrent à la bibliothèque et y prirent le troisième
volume des Pandectes. En l'ouvrant, le vieillard remarqua, non sans
étonnement, la marque faite par des papiers sur les feuillets qui,
offrant moins de résistance que la couverture, gardaient encore
l'empreinte des inscriptions. Puis dans l'autre volume, il reconnut
l'espèce de bâillement produit par le long séjour d'un paquet et sa
trace au milieu des deux pages in-folio.
--Montez donc, monsieur Bongrand? cria la Bougival au juge de paix qui
passait.
Bongrand arriva précisément au moment où le curé mettait ses lunettes
pour lire trois numéros écrits de la main du défunt Minoret sur la
garde en papier vélin coloré, collée intérieurement par le relieur sur
la couverture, et qu'Ursule venait d'apercevoir.
--Qu'est-ce que cela signifie? Notre cher docteur était bien trop
bibliophile pour gâter la garde d'une couverture, disait l'abbé
Chaperon; voici trois numéros inscrits entre un premier numéro précédé
d'un M, et un autre numéro précédé d'un U.
--Que dites-vous? répondit Bongrand, laissez-moi voir cela. Mon Dieu!
s'écria le juge de paix, ceci n'ouvrirait-il pas les yeux à un athée
en lui démontrant la Providence? La justice humaine est, je crois,
le développement d'une pensée divine qui plane sur les mondes! Il
saisit Ursule et l'embrassa sur le front.--Oh! mon enfant, vous serez
heureuse, riche, et par moi!
--Qu'avez-vous? dit le curé.
--Mon cher monsieur, s'écria la Bougival en prenant le juge par sa
redingote bleue, oh! laissez-moi vous embrasser pour ce que vous venez
de dire.
--Expliquez-vous, pour ne pas nous donner une fausse joie, dit le curé.
--Si pour devenir riche je dois causer de la peine à quelqu'un, dit
Ursule en entrevoyant un procès criminel, je...
--Et songez, dit le juge de paix en interrompant Ursule, à la joie que
vous ferez à notre cher Savinien.
--Mais vous êtes fou! dit le curé.
--Non, mon cher curé, dit le juge de paix, écoutez. Les inscriptions au
Grand-Livre ont autant de séries qu'il y a de lettres dans l'alphabet,
et chaque numéro porte la lettre de sa série; mais les inscriptions de
rente au porteur ne peuvent point avoir de lettres, puisqu'elles ne
sont au nom de personne: ainsi ce que vous voyez prouve que le jour où
le bonhomme a placé ses fonds sur l'État, il a pris note du numéro de
son inscription de quinze mille livres de rente qui porte la lettre M
(Minoret), des numéros sans lettres de trois inscriptions au porteur
et de celle d'Ursule Mirouët dont le numéro est 23,534, et qui suit,
comme vous le voyez, immédiatement celui de l'inscription de quinze
mille francs. Cette coïncidence prouve que ces numéros sont ceux de
cinq inscriptions acquises le même jour, et notées par le bonhomme
en cas de perte. Je lui avais conseillé de mettre la fortune d'Ursule
en inscriptions au porteur, et il a dû employer ses fonds, ceux qu'il
destinait à Ursule et ceux qui appartenaient à sa pupille le même
jour. Je vais chez Dionis consulter l'inventaire; et si le numéro de
l'inscription qu'il a laissée en son nom est 23,533, lettre M, nous
serons sûrs qu'il a placé, par le ministère du même agent de change,
le même jour: _primo_, ses fonds en une seule inscription; _secundo_,
ses économies en trois inscriptions au porteur, numérotées sans lettre
de série; _tertio_, les fonds de sa pupille: le livre des transferts
en offrira des preuves irrécusables. Ah! Minoret le sournois, je vous
pince. _Motus_, mes enfants!
Le juge de paix laissa le curé, la Bougival et Ursule en proie à
une profonde admiration des voies par lesquelles Dieu conduisait
l'innocence à son triomphe.
--Le doigt de Dieu est dans ceci, s'écria l'abbé Chaperon.
--Lui fera-t-on du mal? dit Ursule.
--Ah! mademoiselle, s'écria la Bougival, je donnerais une corde pour le
pendre.
Le juge de paix était déjà chez Goupil, successeur désigné de Dionis,
et entrait dans l'Étude d'un air assez indifférent.
--J'ai, dit-il à Goupil, un petit renseignement à prendre sur la
succession Minoret.
--Qu'est-ce? lui répondit Goupil.
--Le bonhomme a-t-il laissé une ou plusieurs inscriptions de rentes
trois pour cent?
--Il a laissé quinze mille livres de rente trois pour cent, dit Goupil,
en une seule inscription, je l'ai décrite moi-même.
--Consultez donc l'inventaire, dit le juge.
Goupil prit un carton, y fouilla, ramena la minute, chercha, trouva et
lut: _Item_, une inscription... Tenez, lisez?... sous le numéro 23,533,
lettre M.
--Faites-moi le plaisir de me délivrer un extrait de cet article de
l'inventaire d'ici à une heure, je l'attends.
--A quoi cela peut-il vous servir? demanda Goupil.
--Voulez-vous être notaire? répondit le juge de paix en regardant avec
sévérité le successeur désigné de Dionis.
--Je le crois bien! s'écria Goupil, j'ai avalé assez de couleuvres pour
arriver à me faire appeler Maître. Je vous prie de croire, monsieur le
juge de paix, que le misérable premier clerc appelé Goupil n'a rien
de commun avec Maître Jean-Sébastien-Marie Goupil, notaire à Nemours,
époux de mademoiselle Massin. Ces deux êtres ne se connaissent pas, ils
ne se ressemblent même plus! Ne me voyez-vous point?
Monsieur Bongrand fit alors attention au costume de Goupil qui portait
une cravate blanche, une chemise étincelante de blancheur ornée de
boutons en rubis, un gilet de velours rouge, un pantalon et un habit
en beau drap noir faits à Paris. Il était chaussé de jolies bottes.
Ses cheveux, rabattus et peignés avec soin, sentaient bon. Enfin il
semblait avoir été métamorphosé.
--Le fait est que vous êtes un autre homme, dit Bongrand.
--Au moral comme au physique, monsieur! La sagesse vient avec
l'_Étude_; et d'ailleurs la fortune est la source de la propreté...
--Au moral comme au physique, dit le juge en raffermissant ses lunettes.
--Eh! monsieur, un homme de cent mille écus de rente est-il jamais
un démocrate? Prenez-moi donc pour un honnête homme qui se connaît
en délicatesse, et disposé à aimer sa femme, ajouta-t-il en voyant
entrer madame Goupil. Je suis si changé, dit-il, que je trouve beaucoup
d'esprit à ma cousine Crémière, je la forme; aussi sa fille ne
parle-t-elle plus de pistons. Enfin hier, tenez! elle a dit du chien
de monsieur Savinien qu'il était superbe _aux arrêts_: eh! bien, je ne
répétai point ce mot, quelque joli qu'il soit, et je lui ai expliqué
sur-le-champ la différence qui existe entre _être à l'arrêt_, _en
arrêt_ et _aux arrêts_. Ainsi, vous le voyez, je suis un tout autre
homme, et j'empêcherais un client de faire une _saleté_.
--Hâtez-vous donc, dit alors Bongrand. Faites que j'aie cela dans une
heure, et le notaire Goupil aura réparé quelques-uns des méfaits du
premier clerc.
Après avoir prié le médecin de Nemours de lui prêter son cheval et son
cabriolet, le juge de paix alla prendre les deux volumes accusateurs,
l'inscription d'Ursule, et, muni de l'extrait de l'inventaire, il
courut à Fontainebleau chez le procureur du roi. Bongrand démontra
facilement la soustraction des trois inscriptions faite par un héritier
quelconque, et, subséquemment, la culpabilité de Minoret.
--Sa conduite s'explique, dit le procureur du roi.
Aussitôt, par mesure de prudence, le magistrat minuta pour le Trésor
une opposition au transfert des trois inscriptions, chargea le juge de
paix d'aller rechercher la quotité de rente des trois inscriptions,
et de savoir si elles avaient été vendues. Pendant que le juge de
paix opérait à Paris, le procureur du roi écrivit poliment à madame
Minoret de passer au Parquet. Zélie, inquiète du duel de son fils,
s'habilla, fit mettre les chevaux à sa voiture, et vint _in fiocchi_ à
Fontainebleau. Le plan du procureur du roi était simple et formidable.
En séparant la femme du mari, il allait, par suite de la terreur que
cause la Justice, apprendre la vérité. Zélie trouva le magistrat dans
son cabinet, et fut entièrement foudroyée par ces paroles dites sans
façon.
--Madame, je ne vous crois pas complice d'une soustraction faite dans
la succession Minoret, et sur la trace de laquelle la Justice est en
ce moment; mais vous pouvez éviter la Cour d'Assises à votre mari par
l'aveu complet de ce que vous en savez. Le châtiment qu'encourra votre
mari n'est pas d'ailleurs la seule chose à redouter, il faut éviter la
destitution de votre fils et ne pas lui casser le cou. Dans quelques
instants, il ne serait plus temps, la gendarmerie est en selle et le
mandat de dépôt va partir pour Nemours.
Zélie se trouva mal. Quand elle eut repris ses sens, elle avoua tout.
Après lui avoir démontré qu'elle était complice, le magistrat lui dit
que, pour ne perdre ni son fils ni son mari, il allait procéder avec
prudence.
--Vous avez eu affaire à l'homme et non au magistrat, dit-il. Il n'y
a ni plainte adressée par la victime ni publicité donnée au vol; mais
votre mari a commis d'horribles crimes, madame, qui ressortissent à
un tribunal moins commode que je ne le suis. Dans l'état où se trouve
cette affaire, vous serez obligée d'être prisonnière... Oh! chez moi,
et sur parole, fit-il en voyant Zélie près de s'évanouir. Songez que
mon devoir rigoureux serait de requérir un mandat de dépôt et de faire
commencer une instruction; mais j'agis en ce moment comme tuteur de
mademoiselle Ursule Mirouët, et ses intérêts bien entendus exigent une
transaction.
--Ah! dit Zélie.
--Écrivez à votre mari ces mots... Et il dicta la lettre suivante à
Zélie, qu'il fit asseoir à son bureau.
«_Mone amit, geu suit arraité, et geai tou di. Remais lez
haincequeripsiont que nautre honcque avet léssées à monsieur de
Portenduère an verretu du tescetamand queue tu a brûlai, carre
monsieur le praucureure du roa vien de phaire haupozition o
Traitsaur._»
--Vous lui éviterez ainsi des dénégations qui le perdraient, dit le
magistrat en souriant de l'orthographe. Nous allons voir à opérer
convenablement la restitution. Ma femme vous rendra votre séjour chez
moi le moins désagréable possible, et je vous engage à ne point dire un
mot, et à ne point paraître affligée.
Une fois la mère de son substitut confessée et claquemurée, le
magistrat fit venir Désiré, lui raconta de point en point le vol
commis par son père occultement au préjudice d'Ursule, patemment au
préjudice de ses cohéritiers, et lui montra la lettre écrite par Zélie.
Désiré demanda le premier à se rendre à Nemours pour faire faire la
restitution par son père.
--Tout est grave, dit le magistrat. Le testament ayant été détruit,
si la chose s'ébruite, les héritiers Massin et Crémière, vos parents,
peuvent intervenir. J'ai maintenant des preuves suffisantes contre
votre père. Je vous rends votre mère, que cette petite cérémonie a
suffisamment édifiée sur ses devoirs. Vis-à-vis d'elle, j'aurai l'air
d'avoir cédé à vos supplications en la délivrant. Allez à Nemours
avec elle et menez à bien toutes ces difficultés. Ne craignez rien de
personne. Monsieur Bongrand aime trop mademoiselle Mirouët pour jamais
commettre d'indiscrétion.
Zélie et Désiré partirent aussitôt pour Nemours. Trois heures après
le départ de son substitut, le procureur du roi reçut par un exprès
la lettre suivante, dont l'orthographe a été rétablie, afin de ne pas
faire rire d'un homme atteint par le malheur.
A MONSIEUR LE PROCUREUR DU ROI PRÈS LE TRIBUNAL DE
FONTAINEBLEAU.
«Monsieur,
»Dieu n'a pas été aussi indulgent que vous l'êtes pour nous, et
nous sommes atteints par un malheur irréparable. En arrivant au
pont de Nemours, un trait s'est décroché. Ma femme était sans
domestique derrière la voiture, les chevaux sentaient l'écurie,
mon fils craignant leur impatience n'a pas voulu que le cocher
descendît et a mis pied à terre pour accrocher le trait. Au
moment où il se retournait pour monter auprès de sa mère, les
chevaux se sont emportés, Désiré ne s'est pas serré contre le
parapet assez à temps, le marchepied lui a coupé les jambes,
il est tombé, la roue de derrière lui a passé sur le corps.
L'exprès qui court à Paris chercher les premiers chirurgiens
vous fera parvenir cette lettre que mon fils, au milieu de ses
douleurs, m'a dit de vous écrire, afin de vous faire savoir
notre entière soumission à vos décisions pour l'affaire qui
l'amenait dans sa famille.
»Je vous serai, jusqu'à mon dernier soupir, reconnaissant de la
manière dont vous procédez et je justifierai votre confiance.
»François MINORET.»
Ce cruel événement bouleversait la ville de Nemours. La foule émue
à la grille de la maison Minoret apprit à Savinien que sa vengeance
avait été prise en main par un plus puissant que lui. Le gentilhomme
alla promptement chez Ursule, où le curé, de même que la jeune fille,
éprouvait plus de terreur que de surprise. Le lendemain, après les
premiers pansements, quand les médecins et les chirurgiens de Paris
eurent donné leur avis, qui fut unanime sur la nécessité de couper les
deux jambes, Minoret vint, abattu, pâle, défait, accompagné du curé,
chez Ursule, où se trouvaient Bongrand et Savinien.
--Mademoiselle, lui dit-il, je suis bien coupable envers vous; mais si
tous mes torts ne sont pas complétement réparables, il en est que je
puis expier. Ma femme et moi, nous avons fait vœu de vous donner en
toute propriété notre terre du Rouvre dans le cas où nous conserverions
notre fils, comme dans celui où nous aurions le malheur affreux de le
perdre.
Cet homme fondit en larmes à la fin de cette phrase.
--Je puis vous affirmer, ma chère Ursule, dit le curé, que vous pouvez
et que vous devez accepter une partie de cette donation.
--Nous pardonnez-vous? dit humblement le colosse en se mettant à genoux
devant cette jeune fille étonnée. Dans quelques heures l'opération va
se faire par le premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, mais je ne me fie
point à la science humaine, je crois à la toute-puissance de Dieu! Si
vous nous pardonniez, si vous alliez demander à Dieu de nous conserver
notre fils, il aura la force de supporter ce supplice, et, j'en suis
certain, nous aurons le bonheur de le conserver.
--Allons tous à l'église! dit Ursule en se levant.
Une fois debout, elle jeta un cri perçant, retomba sur son fauteuil
et s'évanouit. Quand elle eut repris ses sens, elle aperçut ses amis,
moins Minoret qui s'était précipité dehors pour aller chercher un
médecin, tous, les yeux arrêtés sur elle, inquiets, attendant un mot.
Ce mot répandit un effroi dans tous les cœurs.
--J'ai vu mon parrain à la porte, dit-elle, et il m'a fait signe qu'il
n'y avait aucun espoir.
Le lendemain de l'opération, Désiré mourut en effet, emporté par
la fièvre et par la révulsion dans les humeurs qui succède à ces
opérations. Madame Minoret, dont le cœur n'avait d'autre sentiment que
la maternité, devint folle après l'enterrement de son fils, et fut
conduite par son mari chez le docteur Blanche où elle est morte en 1841.
Trois mois après ces événements, en janvier 1837, Ursule épousa
Savinien du consentement de madame de Portenduère. Minoret intervint
au contrat pour donner à mademoiselle Mirouët sa terre du Rouvre et
vingt-quatre mille francs de rente sur le grand-livre, en ne gardant de
sa fortune que la maison de son oncle et six mille francs de rente. Il
est devenu l'homme le plus charitable, le plus pieux de Nemours; il est
marguillier de la paroisse et la providence des malheureux.
--Les pauvres ont remplacé mon enfant, dit-il.
Si vous avez remarqué sur le bord des chemins, dans les pays où l'on
étête le chêne, quelque vieil arbre blanchi et comme foudroyé, poussant
encore des jets, les flancs ouverts et implorant la hache, vous aurez
une idée du vieux maître de poste, en cheveux blancs, cassé, maigre,
dans qui les anciens du pays ne retrouvent rien de l'imbécile heureux
que vous avez vu attendant son fils au commencement de cette histoire;
il ne prend plus son tabac de la même manière, il porte quelque chose
de plus que son corps. Enfin, on sent en toute chose que le doigt
de Dieu s'est appesanti sur cette figure pour en faire un exemple
terrible. Après avoir tant haï la pupille de son oncle, ce vieillard a,
comme le docteur Minoret, si bien concentré ses affections sur Ursule,
qu'il s'est constitué le régisseur de ses biens à Nemours.
Monsieur et madame de Portenduère passent cinq mois de l'année à Paris,
où ils ont acheté dans le faubourg Saint-Germain un petit hôtel. Après
avoir donné sa maison de Nemours aux Sœurs de Charité pour y tenir
une école gratuite, madame de Portenduère la mère est allée habiter
le Rouvre, dont la concierge en chef est la Bougival. Le père de
Cabirolle, l'ancien conducteur de la Ducler, homme de soixante ans, a
épousé la Bougival qui possède douze cents francs de rente outre les
amples revenus de sa place. Cabirolle fils est le cocher de monsieur de
Portenduère.
Quand, en voyant passer aux Champs-Élysées une de ces charmantes
petites voitures basses appelées _escargots_, doublée de soie gris de
lin ornée d'agréments bleus, vous y admirez une jolie femme blonde, la
figure enveloppée comme d'un feuillage par des milliers de boucles,
montrant des yeux semblables à des pervenches lumineuses et pleins
d'amour, légèrement appuyée sur un beau jeune homme; si vous étiez
mordu par un désir envieux, pensez que ce beau couple, aimé de Dieu,
a d'avance payé sa quote-part aux malheurs de la vie. Ces deux amants
mariés seront vraisemblablement le vicomte de Portenduère et sa femme.
Il n'y a pas deux ménages semblables dans Paris.
--C'est le plus joli bonheur que j'aie jamais vu, disait d'eux
dernièrement madame la comtesse de l'Estorade.
Bénissez donc ces heureux enfants au lieu de les jalouser, et cherchez
une Ursule Mirouët, une jeune fille élevée par trois vieillards et par
la meilleure des mères, par l'Adversité.
Goupil, qui rend service à tout le monde et que l'on regarde à juste
titre comme l'homme le plus spirituel de Nemours, a l'estime de sa
petite ville; mais il est puni dans ses enfants, qui sont horribles,
rachitiques, hydrocéphales. Dionis, son prédécesseur, fleurit à la
Chambre des Députés dont il est un des plus beaux ornements, à la
grande satisfaction du roi des Français qui voit madame Dionis à
tous ses bals. Madame Dionis raconte à toute la ville de Nemours les
particularités de ses réceptions aux Tuileries et les grandeurs de la
cour du roi des Français; elle trône à Nemours, au moyen du trône qui
certes devient alors populaire.
Bongrand est juge d'instruction au tribunal de Fontainebleau; son
fils, qui a épousé mademoiselle Levrault, est un très-honnête
procureur-général.
Madame Crémière dit toujours les plus jolies choses du monde. Elle
ajoute un _g_ à tambour_g_, soi-disant parce que sa plume crache.
La veille du mariage de sa fille, elle lui a dit en terminant ses
instructions «qu'_une femme devait être la chenille ouvrière_ de sa
maison, et y porter en toute chose des _yeux de sphinx_.» Goupil fait
d'ailleurs un recueil des coq-à-l'âne de sa cousine, un _Crémiérana_.
--Nous avons eu la douleur de perdre le bon abbé Chaperon, a dit cet
hiver madame la vicomtesse de Portenduère qui l'avait soigné pendant sa
maladie. Tout le canton était à son convoi. Nemours a du bonheur, car
le successeur de ce saint homme est le vénérable curé de Saint-Lange.
Paris, juin-juillet 1841.
FIN
EUGÉNIE GRANDET.
A MARIA.
_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement
de cet ouvrage, soit ici comme une branche de buis bénit, prise
on ne sait à quel arbre, mais certainement sanctifiée par la
religion et renouvelée, toujours verte, par des mains pieuses,
pour protéger la maison._
DE BALZAC.