vengeance éclatante, et je saurai la prendre, reprit le gentilhomme.
Ce n'est pas à vous, homme de soixante-sept ans, que je demanderai
raison des insultes faites à mademoiselle Mirouët, mais à votre fils.
La première fois que monsieur Minoret fils mettra les pieds à Nemours,
nous nous rencontrerons; il faudra bien qu'il se batte avec moi, et il
se battra! ou il sera si bien déshonoré qu'il ne se présentera jamais
nulle part; s'il ne vient pas à Nemours, j'irai à Fontainebleau, moi!
J'aurai satisfaction. Il ne sera pas dit que vous aurez lâchement
essayé de déshonorer une pauvre jeune fille sans défense.
--Mais les calomnies d'un Goupil... ne... sont... dit Minoret.
--Voulez-vous, s'écria Savinien en l'interrompant, que je vous mette
face à face avec lui? Croyez-moi, n'ébruitez pas l'affaire; elle est
entre vous, Goupil et moi; laissez-la comme elle est, et Dieu la
décidera dans le duel que je ferai l'honneur de proposer à votre fils.
--Mais cela ne se passera pas comme ça! s'écria Zélie. Ah! vous croyez
que je laisserai Désiré se battre avec vous, avec un ancien marin
qui fait métier de tirer l'épée et le pistolet! Si vous avez à vous
plaindre de Minoret, voilà Minoret, prenez Minoret, battez-vous avec
Minoret! Mais mon garçon, qui, de votre aveu, est innocent de tout
cela, en porterait la peine?... Vous auriez auparavant un chien de ma
chienne dans les jambes, mon petit monsieur! Allons, Minoret, tu restes
là tout hébété comme un grand serin? Tu es chez toi et tu laisses
monsieur son chapeau sur la tête devant ta femme! Vous allez, mon petit
monsieur, commencer par détaler. Charbonnier est maître chez lui. Je
ne sais pas ce que vous voulez avec vos _bibus_; mais tournez-moi les
talons; et si vous touchez à Désiré, vous aurez affaire à moi, vous et
votre pécore d'Ursule.
Et elle sonna vivement en appelant ses gens.
--Songez bien à ce que je vous ai dit! répéta Savinien, qui, sans
se soucier de la tirade de Zélie, sortit en laissant cette épée de
Damoclès suspendue au-dessus du couple.
--Ah! çà, Minoret, dit Zélie à son mari, m'expliqueras-tu ce que cela
signifie? Un jeune homme ne vient pas sans motif dans une maison
bourgeoise faire ce bacchanal sterling et demander le sang d'un fils de
famille.
--C'est quelque tour de ce vilain singe de Goupil, à qui j'avais promis
de l'aider à se faire notaire s'il me procurait à bon compte le Rouvre.
Je lui ai donné dix pour cent, vingt mille francs en lettres de change,
et il n'est sans doute pas content.
--Oui, mais quelle raison aurait-il eue auparavant de machiner des
sérénades et des infamies contre Ursule?
--Il la voulait pour femme.
--Une fille sans le sou, lui? la chatte! Tiens, Minoret, tu me lâches
des bêtises! et tu es trop bête naturellement pour les faire prendre,
mon fils. Il y a là-dessous quelque chose, et tu me le diras.
--Il n'y a rien.
--Il n'y a rien? Et moi je te dis que tu mens, et nous allons voir!
--Veux-tu me laisser tranquille?
--Je ferai jaser ce venin à deux pattes de Goupil, et tu n'en seras pas
le bon marchand.
--Comme tu voudras.
--Je sais bien que cela sera comme je voudrai! Et ce que je veux,
surtout, c'est qu'on ne touche pas à Désiré. S'il lui arrivait malheur,
vois-tu, je ferais un coup qui m'enverrait sur l'échafaud. Désiré!...
Mais... Et tu ne te remues pas plus que ça!
Une querelle ainsi commencée entre Minoret et sa femme ne devait pas
se terminer sans de longs déchirements intérieurs. Ainsi, le sot
spoliateur apercevait sa lutte avec lui-même et avec Ursule agrandie
par sa faute et compliquée d'un nouveau, d'un terrible adversaire.
Le lendemain, quand il sortit pour aller trouver Goupil, en pensant
l'apaiser à force d'argent, il lut sur les murailles: _Minoret est un
voleur_! Tous ceux qu'il rencontra le plaignirent en lui demandant
à lui-même quel était l'auteur de cette publication anonyme, et
chacun lui pardonna les entortillages de ses réponses en songeant à
sa nullité. Les sots recueillent plus d'avantages de leur faiblesse
que les gens d'esprit n'en obtiennent de leur force. On regarde sans
l'aider un grand homme luttant contre le sort, et l'on commandite un
épicier qui fera faillite; car on se croit supérieur en protégeant
un imbécile, et l'on est fâché de n'être que l'égal d'un homme de
génie. Un homme d'esprit eût été perdu s'il avait balbutié, comme
Minoret, d'absurdes réponses d'un air effaré. Zélie et ses domestiques
effacèrent l'inscription vengeresse partout où elle se trouvait; mais
elle resta sur la conscience de Minoret. Quoique Goupil eût échangé
la veille sa parole avec l'huissier, il se refusa très-impudemment à
réaliser son traité.
--Mon cher Lecœur, j'ai pu, voyez-vous, acheter la charge de monsieur
Dionis et suis en position de vous faire vendre à d'autres. Rengainez
votre traité, ce n'est que deux carrés de papier timbrés de perdus.
Voici soixante-dix centimes.
Lecœur craignait trop Goupil pour se plaindre. Tout Nemours apprit
aussitôt que Minoret avait donné sa garantie à Dionis pour faciliter à
Goupil l'acquisition de sa charge. Le futur notaire écrivit à Savinien
une lettre pour démentir ses aveux relativement à Minoret, en disant
au jeune noble que sa nouvelle position, que la législation adoptée
par la Cour suprême et son respect pour la justice lui défendaient de
se battre. Il prévenait d'ailleurs le gentilhomme de se bien comporter
avec lui désormais, car il savait admirablement _tirer la savate_;
et, à sa première agression, il se promettait de lui casser la jambe.
Les murs de Nemours ne parlèrent plus. Mais la querelle entre Minoret
et sa femme subsistait, et Savinien gardait un farouche silence. Le
mariage de mademoiselle Massin l'aînée avec le futur notaire était, dix
jours après ces événements, à l'état de rumeur publique. Mademoiselle
Massin avait quatre-vingt mille francs et sa laideur pour elle, Goupil
avait ses difformités et sa Charge; cette union parut donc et probable
et convenable. Deux inconnus cachés saisirent Goupil dans la rue, à
minuit, au moment où il sortait de chez Massin, lui donnèrent des coups
de bâton et disparurent. Goupil garda le plus profond silence sur
cette scène de nuit, et démentit une vieille femme qui croyait l'avoir
reconnu en regardant par sa croisée. Ces grands petits événements
furent étudiés par le juge de paix, qui reconnut à Goupil un pouvoir
mystérieux sur Minoret et se promit d'en deviner la cause.
Quoique l'opinion publique de la petite ville eût reconnu la parfaite
innocence d'Ursule, Ursule se rétablissait lentement. Dans cet état
de prostration corporelle qui laissait l'âme et l'esprit libres, elle
devint le théâtre de phénomènes dont les effets furent d'ailleurs
terribles et de nature à occuper la science, si la science avait été
mise dans une pareille confidence. Dix jours après la visite de madame
de Portenduère, Ursule subit un rêve qui présenta les caractères
d'une vision surnaturelle autant par les faits moraux que par les
circonstances pour ainsi dire physiques. Feu Minoret, son parrain, lui
apparut et lui fit signe de venir avec lui; elle s'habilla, le suivit
au milieu des ténèbres jusque dans la maison de la rue des Bourgeois
où elle retrouva les moindres choses comme elles étaient le jour de la
mort de son parrain. Le vieillard portait les vêtements qu'il avait
sur lui la veille de sa mort, sa figure était pâle, ses mouvements ne
rendaient aucun son; néanmoins Ursule entendit parfaitement sa voix,
quoique faible et comme répétée par un écho lointain. Le docteur
amena sa pupille jusque dans le cabinet du pavillon chinois où il lui
fit soulever le marbre du petit meuble de Boulle, comme elle l'avait
soulevé le jour de sa mort; mais au lieu de n'y rien trouver, elle vit
la lettre que son parrain lui recommandait d'aller y prendre; elle la
décacheta, la lut ainsi que le testament en faveur de Savinien.--Les
caractères de l'écriture, dit-elle au curé, brillaient comme s'ils
eussent été tracés avec les rayons du soleil, ils me brûlaient les
yeux. Quand elle regarda son oncle pour le remercier, elle aperçut
sur ses lèvres décolorées un sourire bienveillant. Puis, de sa voix
faible et néanmoins claire, le spectre lui montra Minoret écoutant la
confidence dans le corridor, allant dévisser la serrure et prenant
le paquet de papiers. Puis, de sa main droite, il saisit sa pupille
et la contraignit à marcher du pas des morts afin de suivre Minoret
jusqu'à la Poste. Ursule traversa la ville, entra à la Poste, dans
l'ancienne chambre de Zélie, où le spectre lui fit voir le spoliateur
décachetant les lettres, les lisant et les brûlant.--Il n'a pu, dit
Ursule, allumer que la troisième allumette pour brûler les papiers,
et il en a enterré les vestiges dans les cendres. Après, mon parrain
m'a ramenée à notre maison et j'ai vu monsieur Minoret-Levrault se
glissant dans la bibliothèque, où il a pris, dans le troisième volume
des _Pandectes_, les trois inscriptions de chacune douze mille livres
de rentes, ainsi que l'argent des arrérages en billets de banque.--Il
est, m'a dit alors mon parrain, l'auteur des tourments qui t'ont
mise à la porte du tombeau; mais Dieu veut que tu sois heureuse. Tu
ne mourras point encore, tu épouseras Savinien! Si tu m'aimes, si tu
aimes Savinien, tu redemanderas ta fortune à mon neveu. Jure-le-moi?
En resplendissant comme le Sauveur pendant sa transfiguration, le
spectre de Minoret avait alors causé, dans l'état d'oppression où se
trouvait Ursule, une telle violence à son âme, qu'elle promit tout ce
que voulait son oncle pour faire cesser le cauchemar. Elle s'était
réveillée debout, au milieu de sa chambre, la face devant le portrait
de son parrain qu'elle y avait mis depuis sa maladie. Elle se recoucha,
se rendormit après une vive agitation et se souvint à son réveil de
cette singulière vision; mais elle n'osa pas en parler. Son jugement
exquis et sa délicatesse s'offensèrent de la révélation d'un rêve dont
la fin et la cause étaient ses intérêts pécuniaires, elle l'attribua
naturellement à la causerie par laquelle la Bougival l'avait endormie,
et où il était question des libéralités de son parrain pour elle et des
certitudes que conservait sa nourrice à cet égard. Mais ce rêve revint
avec des aggravations qui le lui rendirent excessivement redoutable. La
seconde fois, la main glacée de son parrain se posa sur son épaule, et
lui causa la plus cruelle douleur, une sensation indéfinissable.--Il
faut obéir aux morts! disait-il d'une voix sépulcrale. Et des larmes,
dit-elle, tombaient de ses yeux blancs et vides. La troisième fois, le
mort la prit par ses longues nattes et lui fit voir Minoret causant
avec Goupil et lui promettant de l'argent s'il emmenait Ursule à Sens.
Ursule prit alors le parti d'avouer ces trois rêves à l'abbé Chaperon.
--Monsieur le curé, lui dit-elle un soir, croyez-vous que les morts
puissent apparaître?
--Mon enfant, l'histoire sacrée, l'histoire profane, l'histoire moderne
offrent plusieurs témoignages à ce sujet; mais l'Église n'en a jamais
fait un article de foi; et, quant à la Science, en France elle s'en
moque.
--Que croyez-vous?
--La puissance de Dieu, mon enfant, est infinie.
--Mon parrain vous a-t-il parlé de ces sortes de choses?
--Oui, souvent. Il avait entièrement changé d'avis sur ces matières. Sa
conversion date du jour, il me l'a dit vingt fois, où dans Paris une
femme vous a entendue à Nemours priant pour lui, et a vu le point rouge
que vous aviez mis devant le jour de Saint-Savinien à votre almanach.
Ursule jeta un cri perçant qui fit frémir le prêtre: elle se souvenait
de la scène où, de retour à Nemours, son parrain avait lu dans son âme
et s'était emparé de son almanach.
--Si cela est, dit-elle, mes visions sont possibles. Mon parrain m'est
apparu comme Jésus à ses disciples. Il est dans une enveloppe de
lumière jaune, il parle! Je voulais vous prier de dire une messe pour
le repos de son âme et implorer le secours de Dieu afin de faire cesser
ces apparitions qui me brisent.
Elle raconta dans les plus grands détails ses trois rêves en insistant
sur la profonde vérité des faits, sur la liberté de ses mouvements,
sur le somnambulisme d'un être intérieur, qui, dit-elle, se déplaçait
sous la conduite du spectre de son oncle avec une excessive facilité.
Ce qui surprit étrangement le prêtre, à qui la véracité d'Ursule était
connue, fut la description exacte de la chambre autrefois occupée par
Zélie Minoret à son établissement de la Poste, où jamais Ursule n'avait
pénétré, de laquelle enfin elle n'avait jamais entendu parler.
--Par quels moyens ces étranges apparitions peuvent-elles donc avoir
lieu? dit Ursule. Que pensait mon parrain?
--Votre parrain, mon enfant, procédait par hypothèses. Il avait
reconnu la possibilité de l'existence d'un monde spirituel, d'un
monde des idées. Si les idées sont une création propre à l'homme,
si elles subsistent en vivant d'une vie qui leur soit propre, elles
doivent avoir des formes insaisissables à nos sens extérieurs, mais
perceptibles à nos sens intérieurs quand ils sont dans certaines
conditions. Ainsi les idées de votre parrain peuvent vous envelopper,
et peut-être les avez-vous revêtues de son apparence. Puis, si Minoret
a commis ces actions, elles se résolvent en idées; car toute action est
le résultat de plusieurs idées. Or, si les idées se meuvent dans le
monde spirituel, votre esprit a pu les apercevoir en y pénétrant. Ces
phénomènes ne sont pas plus étranges que ceux de la mémoire, et ceux de
la mémoire sont aussi surprenants et inexplicables que ceux du parfum
des plantes, qui sont peut-être les idées de la plante.
--Mon Dieu! combien vous agrandissez le monde. Mais entendre parler un
mort, le voir marchant, agissant, est-ce donc possible?...
--En Suède, Swedenborg, répondit l'abbé Chaperon, a prouvé jusqu'à
l'évidence qu'il communiquait avec les morts. Mais d'ailleurs venez
dans la bibliothèque, et vous lirez dans la vie du fameux duc de
Montmorency, décapité à Toulouse, et qui certes n'était pas homme à
forger des sornettes, une aventure presque semblable à la vôtre, et qui
cent ans auparavant était arrivée à Cardan.
Ursule et le curé montèrent au premier étage, et le bonhomme lui
chercha une petite édition in-12, imprimée à Paris en 1666, de
l'histoire de Henri de Montmorency, écrite par un ecclésiastique
contemporain, et qui avait connu le prince.
--Lisez, dit le curé en lui donnant le volume aux pages 175 et 176.
Votre parrain a souvent relu ce passage, et, tenez, il s'y trouve
encore de son tabac.
--Et il n'est plus, lui! dit Ursule en prenant le livre pour lire ce
passage:
«Le siége de Privas fut remarquable par la perte de quelques personnes
de commandement: deux maréchaux de camp y moururent, à savoir, le
marquis d'_Uxelles_, d'une blessure qu'il reçut aux approches, et
le marquis de _Portes_, d'une mousquetade à la tête. Le jour qu'il
fut tué il devait être fait maréchal de France. Environ le moment de
la mort du marquis, le duc de _Montmorency_, qui dormait dans sa
tente, fut éveillé par une voix semblable à celle du marquis qui lui
disait adieu. L'amour qu'il avait pour une personne qui lui était
si proche fit qu'il attribua l'illusion de ce songe à la force de
son imagination; et le travail de la nuit, qu'il avait passée, selon
sa coutume, à la tranchée, fut cause qu'il se rendormit sans aucune
crainte. Mais la même voix l'interrompit encore un coup, et le fantôme
qu'il n'avait vu qu'en dormant le contraignit de s'éveiller de nouveau
et d'ouïr distinctement les mêmes mots qu'il avait prononcés avant de
disparaître. Le duc se ressouvint alors qu'un jour qu'ils entendaient
discourir le philosophe _Pitart_ sur la séparation de l'âme d'avec
le corps, ils s'étaient promis de se dire adieu l'un à l'autre si le
premier qui viendrait à mourir en avait la permission. Sur quoi, ne
pouvant s'empêcher de craindre la vérité de cet avertissement, il
envoya promptement un de ses domestiques au quartier du marquis, qui
était éloigné du sien. Mais, avant que son homme fût de retour, on vint
le querir de la part du roi, qui lui fit dire par des personnes propres
à le consoler l'infortune qu'il avait appréhendée.
»Je laisse à disputer aux docteurs sur la raison de cet événement, que
j'ai ouï plusieurs fois réciter au duc de _Montmorency_, et dont j'ai
cru que la merveille et la vérité étaient dignes d'être rapportées.»
--Mais alors, dit Ursule, que dois-je faire?
--Mon enfant, reprit le curé, il s'agit de choses si graves et qui vous
sont si profitables que vous devez garder un silence absolu. Maintenant
que vous m'avez confié les secrets de cette apparition, peut-être
n'aura-t-elle plus lieu. D'ailleurs vous êtes assez forte pour aller à
l'église; eh! bien, demain vous y viendrez remercier Dieu et le prier
de donner le repos à votre parrain. Soyez d'ailleurs certaine que vous
avez mis votre secret en des mains prudentes.
--Si vous saviez en quelles terreurs je m'endors! quels regards me
lance mon parrain! La dernière fois il s'accrochait à ma robe pour me
voir plus longtemps. Je me suis réveillée le visage tout en pleurs.
--Soyez en paix, il ne reviendra plus, lui dit le curé.
Sans perdre un instant, l'abbé Chaperon alla chez Minoret et le pria
de lui accorder un moment d'audience dans le pavillon chinois en
exigeant qu'ils fussent seuls.
--Personne ne peut-il nous écouter? dit l'abbé Chaperon à Minoret.
--Personne, répondit Minoret.
--Monsieur, mon caractère doit vous être connu, dit le bonhomme en
attachant sur la figure de Minoret un regard doux mais attentif, j'ai
à vous parler de choses graves, extraordinaires, qui ne concernent que
vous, et sur lesquelles vous pouvez compter que je garderai le plus
profond secret; mais il m'est impossible de ne pas vous en instruire.
Dans le temps que vivait votre oncle, il y avait là, dit le prêtre en
montrant la place du meuble, un petit buffet de Boulle à dessus de
marbre (Minoret devint blême), et, sous ce marbre, votre oncle avait
mis une lettre pour sa pupille...
Le curé raconta, sans omettre la moindre circonstance, la propre
conduite de Minoret à Minoret. L'ancien maître de poste, en entendant
le détail des deux allumettes qui s'étaient éteintes sans s'allumer,
sentit ses cheveux frétillant dans leur cuir chevelu.
--Qui donc a pu forger de semblables sornettes? dit-il au curé d'une
voix étranglée quand le récit fut terminé.
--Le mort lui-même!
Cette réponse causa un léger frémissement à Minoret, qui voyait aussi
le docteur en rêve.
--Dieu, monsieur le curé, est bien bon de faire des miracles pour moi,
reprit Minoret à qui son danger inspira la seule plaisanterie qu'il fît
dans toute sa vie.
--Tout ce que Dieu fait est naturel, répondit le prêtre.
--Votre fantasmagorie ne m'effraie point, dit le colosse en retrouvant
un peu de sang-froid.
--Je ne viens pas vous effrayer, mon cher monsieur, car jamais je ne
parlerai de ceci à qui que ce soit au monde, dit le curé. Vous seul
savez la vérité. C'est une affaire entre vous et Dieu.
--Voyons, monsieur le curé, me croyez-vous capable d'un si horrible
abus de confiance?
--Je ne crois qu'aux crimes que l'on me confesse et desquels on se
repent, dit le prêtre d'un ton apostolique.
--Un crime?... s'écria Minoret.
--Un crime affreux dans ses conséquences.
--En quoi?
--En ce qu'il échappe à la justice humaine. Les crimes qui ne sont
pas expiés ici-bas le seront dans l'autre vie. Dieu venge lui-même
l'innocence.
--Vous croyez que Dieu s'occupe de ces misères?
--S'il ne voyait pas les mondes dans tous leurs détails et d'un seul
regard, comme vous faites tenir tout un paysage dans votre œil, il ne
serait pas Dieu.
--Monsieur le curé, vous me donnez votre parole que vous n'avez eu ces
détails que de mon oncle?
--Votre oncle est apparu trois fois à Ursule pour les lui répéter.
Fatiguée de ses rêves, elle m'a confié ces révélations sous le secret,
et les trouve si dénuées de raison qu'elle n'en parlera jamais. Aussi
pouvez-vous être tranquille à ce sujet.
--Mais je suis tranquille de toute manière, monsieur Chaperon.
--Je le souhaite, dit le vieux prêtre. Quand même je taxerais
d'absurdité ces avertissements donnés en rêve, je trouverais encore
nécessaire de vous les communiquer, à cause de la singularité des
détails. Vous êtes un honnête homme, et vous avez trop légalement
gagné votre belle fortune pour vouloir y ajouter quelque chose par
le vol. D'ailleurs, vous êtes un homme presque primitif, vous seriez
trop tourmenté par les remords. Nous avons en nous un sentiment du
juste, chez l'homme le plus civilisé comme chez le plus sauvage, qui
ne nous permet pas de jouir en paix du bien mal acquis selon les
lois de la société dans laquelle nous vivons, car les Sociétés bien
constituées sont modelées sur l'ordre même imposé par Dieu aux mondes.
Les Sociétés sont en ceci d'origine divine. L'homme ne trouve pas
d'idées, il n'invente pas de formes, il imite les rapports éternels
qui l'enveloppent de toutes parts. Aussi, voyez ce qui arrive? Aucun
criminel, allant à l'échafaud et pouvant emporter le secret de ses
crimes, ne se laisse trancher la tête sans faire des aveux auxquels
il est poussé par une mystérieuse puissance. Ainsi, mon cher monsieur
Minoret, si vous êtes tranquille, je m'en vais heureux.
Minoret devint si stupide qu'il ne reconduisit pas le curé. Quand il se
crut seul, il entra dans une colère d'homme sanguin: il lui échappait
les plus étranges blasphèmes, et il donnait les noms les plus odieux à
Ursule.
--Eh! bien, que t'a-t-elle donc fait? lui dit sa femme venue sur la
pointe des pieds après avoir reconduit le curé.
Pour la première et unique fois de sa vie, Minoret, enivré par la
colère et poussé à bout par les questions réitérées de sa femme, la
battit si bien qu'il fut obligé, quand elle tomba meurtrie, de la
prendre dans ses bras, et, tout honteux, de la coucher lui-même. Il
fit une petite maladie: le médecin fut obligé de le saigner deux
fois. Quand il fut sur pied, chacun, dans un temps donné, remarqua
des changements chez lui. Minoret se promenait seul, et souvent il
allait par les rues comme un homme inquiet. Il paraissait distrait en
écoutant, lui qui n'avait jamais eu deux idées dans la tête. Enfin, un
soir, il aborda dans la Grand'rue le juge de paix, qui, sans doute,
venait chercher Ursule pour la conduire chez madame de Portenduère où
la partie de whist avait recommencé.
--Monsieur Bongrand, j'ai quelque chose d'assez important à dire à ma
cousine, fit-il en prenant le juge par le bras, et je suis assez aise
que vous y soyez, vous pourrez lui servir de conseil.
Ils trouvèrent Ursule en train d'étudier, elle se leva d'un air
imposant et froid en voyant Minoret.
--Mon enfant, monsieur Minoret veut vous parler d'affaires, dit le juge
de paix. Par parenthèse, n'oubliez pas de me donner votre inscription
de rente; je vais à Paris, je toucherai votre semestre et celui de la
Bougival.
--Ma cousine, dit Minoret, notre oncle vous avait accoutumée à plus
d'aisance que vous n'en avez.
--On peut se trouver très-heureux avec peu d'argent, dit-elle.
--Je croyais que l'argent faciliterait votre bonheur, reprit Minoret,
et je venais vous en offrir, par respect pour la mémoire de mon oncle.
--Vous aviez une manière naturelle de la respecter, dit sévèrement
Ursule. Vous pouviez laisser sa maison telle qu'elle était et me la
vendre, car vous ne l'avez mise à si haut prix que dans l'espoir d'y
trouver des trésors.....
--Enfin, dit Minoret évidemment oppressé, si vous aviez douze
mille livres de rente, vous seriez en position de vous marier plus
avantageusement.
--Je ne les ai pas.
--Mais si je vous les donnais, à la condition d'acheter une terre en
Bretagne, dans le pays de madame de Portenduère qui consentirait alors
à votre mariage avec son fils?...