je ne vous ai vivante, je vous aurai morte. Attribuez à vos refus les
malheurs qui n'atteindront pas que vous.
»_Celui qui vous aime et à qui vous serez un jour._»
Chose étrange! au moment où la douce et tendre victime de cette
machination était abattue comme une fleur coupée, mesdemoiselles
Massin, Dionis et Crémière enviaient son sort.
--Elle est bien heureuse, disaient-elles. On s'occupe d'elle, on flatte
ses goûts, on se la dispute! La sérénade était, à ce qu'il paraît,
charmante! Il y avait un cornet à piston!
--Qu'est-ce qu'un piston?
--Un nouvel instrument de musique! tiens, grand comme ça, disait
Angéline Crémière à Paméla Massin.
Dès le matin, Savinien était allé jusqu'à Fontainebleau tâcher de
savoir qui avait demandé des musiciens du régiment en garnison; mais
comme il y avait deux hommes pour chaque instrument, il fut impossible
de connaître ceux qui étaient allés à Nemours. Le colonel fit défendre
aux musiciens de jouer chez des particuliers sans sa permission. Le
gentilhomme eut une entrevue avec le procureur du roi, tuteur d'Ursule,
et lui expliqua la gravité de ces sortes de scènes sur une jeune fille
si délicate et si frêle, en le priant de rechercher l'auteur de cette
sérénade par les moyens dont dispose le Parquet. Trois jours après, au
milieu de la nuit, trois violons, une flûte, une guitare et un hautbois
donnèrent une seconde sérénade. Cette fois les musiciens se sauvèrent
du côté de Montargis, où se trouvait alors une troupe de comédiens.
Une voix stridente et liquoreuse avait crié entre deux morceaux: «A la
fille du capitaine de musique Mirouët!» Tout Nemours apprit ainsi la
profession du père d'Ursule, ce secret si soigneusement gardé par le
vieux docteur Minoret.
Savinien n'alla point cette fois à Montargis; il reçut dans la journée
une lettre anonyme venue de Paris, où il lut cette horrible prophétie:
«Tu n'épouseras pas Ursule. Si tu veux qu'elle vive, hâte-toi de la
céder à celui qui l'aime plus que tu ne l'aimes; car il s'est fait
musicien et artiste pour lui plaire, et préfère la voir morte à la
savoir ta femme.»
Le médecin de Nemours venait alors trois fois par jour chez Ursule,
que ces poursuites occultes avaient mise en danger de mort. En se
sentant plongée par une main infernale dans un bourbier, cette suave
jeune fille gardait une attitude de martyre: elle restait dans un
profond silence, levait les yeux au ciel et ne pleurait plus, elle
attendait les coups en priant avec ferveur et en implorant celui qui
lui donnerait la mort.
--Je suis heureuse de ne pas pouvoir descendre dans la salle,
disait-elle à messieurs Bongrand et Chaperon, qui la quittaient le
moins possible; _il_ y viendrait, et je me sens indigne de recevoir les
regards par lesquels _il_ a coutume de me bénir! Croyez-vous qu'il me
soupçonne?
--Mais si Savinien ne trouve pas l'auteur de ces infamies, il compte
aller requérir l'intervention de la police de Paris, dit Bongrand.
--Les inconnus doivent me savoir frappée à mort, répondit-elle; ils
vont se tenir tranquilles.
Le curé, Bongrand et Savinien se perdaient en conjectures et en
suppositions. Savinien, Tiennette, la Bougival et deux personnes
dévouées au curé se firent espions et se tinrent sur leurs gardes
pendant une semaine; mais aucune indiscrétion ne pouvait trahir Goupil,
qui machinait tout à lui seul. Le juge de paix, le premier, pensa que
l'auteur du mal était effrayé de son ouvrage. Ursule arrivait à la
pâleur, à la faiblesse des jeunes Anglaises en consomption. Chacun
se relâcha de ses soins. Il n'y eut plus de sérénades ni de lettres.
Savinien attribua l'abandon de ces moyens odieux aux recherches
secrètes du Parquet, auquel il avait envoyé les lettres reçues par
Ursule, celle reçue par sa mère et la sienne. Cet armistice ne fut
pas de longue durée. Quand le médecin eut arrêté la fièvre nerveuse
d'Ursule, au moment où elle avait repris courage, un matin, vers la
mi-juillet, on trouva une échelle de corde attachée à sa fenêtre. Le
postillon qui, pendant la nuit, avait conduit la Malle, déclara qu'un
petit homme était en train de descendre au moment où il passait; et,
malgré son désir de s'arrêter, ses chevaux, lancés à la descente du
pont, au coin duquel se trouvait la maison d'Ursule, l'avaient emporté
bien au delà de Nemours. Une opinion partie du salon Dionis attribuait
ces manœuvres au marquis du Rouvre, alors excessivement gêné, sur qui
Massin avait des lettres de change, et qui, par un prompt mariage de sa
fille avec Savinien, devait, disait-on, soustraire le château du Rouvre
à ses créanciers. Madame de Portenduère voyait aussi avec plaisir,
disait-on, tout ce qui pouvait afficher, déconsidérer et déshonorer
Ursule; mais en présence de cette jeune mort, la vieille dame se
trouvait quasi vaincue. Le curé Chaperon fut si vivement affecté de
cette dernière méchanceté, qu'il en tomba malade assez sérieusement
pour rester chez lui durant quelques jours. La pauvre Ursule, à qui
cette odieuse attaque avait causé une rechute, reçut par la poste une
lettre du curé, qu'on ne refusa point en reconnaissant l'écriture.
«Mon enfant, quittez Nemours, et déjouez ainsi la malice de vos ennemis
inconnus. Peut-être cherche-t-on à mettre en danger la vie de Savinien.
Je vous en dirai davantage quand je pourrai vous aller voir.»
Ce billet était signé: _Votre dévoué_ CHAPERON.
Lorsque Savinien, qui devint comme fou, alla voir le curé, le pauvre
prêtre relut la lettre, tant il fut épouvanté de la perfection avec
laquelle son écriture et sa signature étaient imitées; car il n'avait
rien écrit; et s'il avait écrit, il ne se serait point servi de la
poste pour envoyer sa lettre chez Ursule. L'état mortel où cette
dernière atrocité mit Ursule obligea Savinien à recourir de nouveau au
procureur du roi en lui portant la fausse lettre du curé.
--Il se commet un assassinat par des moyens que la loi n'a point
prévus, et sur une orpheline que le Code vous donne pour pupille, dit
le gentilhomme au magistrat.
--Si vous trouvez des moyens de répression, lui répondit le procureur
du roi, je les adopterai; mais je n'en connais pas! L'infâme anonyme
a donné le meilleur avis. Il faut envoyer ici mademoiselle Mirouët
chez les dames de l'Adoration du Saint-Sacrement. En attendant, le
commissaire de police de Fontainebleau, sur ma demande, vous autorisera
à porter des armes pour votre défense. Je suis allé moi-même au
Rouvre, et monsieur du Rouvre a été justement indigné des soupçons
qui planaient sur lui. Minoret, le père de mon substitut, est en
marché pour son château. Mademoiselle du Rouvre épouse un riche comte
polonais. Enfin, monsieur du Rouvre quittait la campagne, le jour où je
m'y suis transporté, pour éviter les effets d'une contrainte par corps.
Désiré, que son chef questionna, n'osa lui dire sa pensée: il
reconnaissait Goupil! Goupil était seul capable de conduire une œuvre
qui côtoyait le Code pénal sans tomber dans le précipice d'aucun
article. L'impunité, le secret, le succès accrurent l'audace de Goupil.
Le terrible clerc faisait poursuivre par Massin, devenu sa dupe, le
marquis du Rouvre, afin de forcer le gentilhomme à vendre les restes de
sa terre à Minoret. Après avoir entamé des négociations avec un notaire
de Sens, il résolut de tenter un dernier coup pour avoir Ursule. Il
voulait imiter quelques jeunes gens de Paris qui ont dû leur femme
et leur fortune à un enlèvement. Les services rendus à Minoret, à
Massin et à Crémière, la protection de Dionis, maire de Nemours, lui
permettaient d'assoupir l'affaire. Il se décida sur-le-champ à lever
le masque, en croyant Ursule incapable de lui résister dans l'état de
faiblesse où il l'avait mise. Néanmoins, avant de risquer le dernier
coup de son ignoble partie, il jugea nécessaire d'avoir une explication
au Rouvre, où il accompagna Minoret, qui s'y rendait pour la première
fois depuis la signature du contrat. Minoret venait de recevoir une
lettre confidentielle où son fils lui demandait des renseignements sur
ce qui se passait à propos d'Ursule, avant de l'aller chercher lui-même
avec le procureur du roi pour la mettre dans un couvent à l'abri de
quelque nouvelle infamie. Le substitut engageait son père, au cas où
cette persécution serait l'ouvrage d'un de leurs amis, à lui donner de
sages conseils. Si la justice ne pouvait pas toujours tout punir, elle
finirait par tout savoir et en garder bonne note. Minoret avait atteint
un grand but. Désormais propriétaire incommutable du château du Rouvre,
un des plus beaux du Gâtinais, il réunissait pour quarante et quelques
mille francs de revenus en beaux et riches domaines autour du parc.
Le colosse pouvait se moquer de Goupil. Enfin, il comptait vivre à la
campagne, où le souvenir d'Ursule ne l'importunerait plus.
--Mon petit, dit-il à Goupil en se promenant sur la terrasse, laisse ma
cousine en repos!
--Bah?... dit le clerc, ne pouvant rien deviner dans cette conduite
bizarre, car la bêtise a aussi sa profondeur.
--Oh! je ne suis pas ingrat, tu m'as fait avoir pour deux cent
quatre-vingt mille francs ce beau château en briques et en pierre de
taille qui ne se bâtirait pas aujourd'hui pour deux cent mille écus, la
ferme du château, les réserves, le parc, les jardins, et les bois...
Eh! bien.... oui, ma foi! je te donne dix pour cent, vingt mille
francs, avec lesquels tu peux acheter une étude d'huissier à Nemours.
Je te garantis ton mariage avec une des petites Crémière, avec l'aînée.
--Celle qui parle piston? s'écria Goupil.
--Mais ma cousine lui donne trente mille francs, reprit Minoret.
Vois-tu, mon petit, tu es né pour être huissier, comme moi j'étais fait
pour être maître de poste, et il faut toujours suivre sa vocation.
--Eh! bien, reprit Goupil tombé du haut de ses espérances, voici des
timbres, signez-moi vingt mille francs d'acceptations, afin que je
puisse traiter argent sur table.
Minoret avait dix-huit mille francs à recevoir pour le semestre des
inscriptions que sa femme ne connaissait pas; il crut se débarrasser
ainsi de Goupil, et signa. Le premier clerc, en voyant l'imbécile et
colossal Machiavel de la rue des Bourgeois dans un accès de fièvre
seigneuriale, lui jeta pour adieux un:--Au revoir! et un regard qui
eussent fait trembler tout autre qu'un niais parvenu, regardant du haut
d'une terrasse les jardins et les magnifiques toits d'un château bâti
dans le style à la mode sous Louis XIII.
--Tu ne m'attends pas? cria-t-il en voyant Goupil s'en allant à pied.
--Vous me retrouverez sur votre chemin, papa! lui répondit le futur
huissier altéré de vengeance et qui voulait savoir le mot de l'énigme
offerte à son esprit par les étranges zigzags de la conduite du gros
Minoret.
Depuis le jour où la plus infâme calomnie avait souillé sa vie, Ursule,
en proie à l'une de ces maladies inexplicables dont le siége est dans
l'âme, marchait rapidement à la mort. D'une pâleur mortelle, disant
à de rares intervalles des paroles faibles et lentes, jetant des
regards d'une douceur tiède, tout en elle, même son front, trahissait
une pensée dévorante. Elle la croyait tombée, cette idéale couronne
de fleurs chastes que, de tout temps, les peuples ont voulu voir sur
la tête des vierges. Elle écoutait, dans le vide et dans le silence,
les propos déshonorants, les commentaires malicieux, les rires de
la petite ville. Cette charge était trop pesante pour elle, et son
innocence avait trop de délicatesse pour survivre à une pareille
meurtrissure. Elle ne se plaignait plus, elle gardait un douloureux
sourire sur les lèvres, et ses yeux se levaient souvent vers le ciel
comme pour appeler de l'injustice des hommes au Souverain des anges.
Quand Goupil entra dans Nemours, Ursule avait été descendue de sa
chambre au rez-de-chaussée sur les bras de la Bougival et du médecin
de Nemours. Il s'agissait d'un événement immense. Après avoir appris
que cette jeune fille se mourait comme une hermine, encore qu'elle fût
moins atteinte dans son honneur que ne le fut Clarisse Harlowe, madame
de Portenduère allait venir la voir et la consoler. Le spectacle de son
fils, qui pendant toute la nuit précédente avait parlé de se tuer, fit
plier la vieille Bretonne. Madame de Portenduère trouva d'ailleurs de
sa dignité de rendre le courage à une jeune fille si pure, et vit dans
sa visite un contrepoids à tout le mal fait par la petite ville. Son
opinion, sans doute plus puissante que celle de la foule, consacrerait
le pouvoir de la noblesse. Cette démarche, annoncée par l'abbé
Chaperon, avait opéré chez Ursule une révolution et rendit de l'espoir
au médecin désespéré, qui parlait de demander une consultation aux plus
illustres docteurs de Paris. On avait mis Ursule sur la bergère de son
tuteur, et tel était le caractère de sa beauté, que, dans son deuil
et dans sa souffrance, elle parut plus belle qu'en aucun moment de sa
vie heureuse. Quand Savinien, donnant le bras à sa mère, se montra, la
jeune malade reprit de belles couleurs.
--Ne vous levez pas, mon enfant, dit la vieille dame d'une voix
impérative; quelque malade et faible que je sois moi-même, j'ai voulu
vous venir voir pour vous dire ma pensée sur ce qui se passe: je vous
estime comme la plus pure, la plus sainte et la plus charmante fille du
Gâtinais, et vous trouve digne de faire le bonheur d'un gentilhomme.
D'abord Ursule ne put répondre; elle prit les mains desséchées de la
mère de Savinien et les baisa en y laissant des pleurs.
--Ah! madame, répondit-elle d'une voix affaiblie, je n'aurais jamais
eu la hardiesse de penser à m'élever au-dessus de ma condition si je
n'y avais été encouragée par des promesses, et mon seul titre était
une affection sans bornes; mais on a trouvé les moyens de me séparer
à jamais de celui que j'aime: on m'a rendue indigne de lui... Jamais,
dit-elle avec un éclat dans la voix qui frappa douloureusement les
spectateurs, jamais je ne consentirai à donner à qui que ce soit une
main avilie, une réputation flétrie. J'aimais trop... je puis le dire
en l'état où je suis: j'aime une créature presque autant que Dieu.
Aussi Dieu...
--Allons, allons, ma petite, ne calomniez pas Dieu! Allons, _ma fille_,
dit la vieille dame en faisant un effort, ne vous exagérez pas la
portée d'une infâme plaisanterie à laquelle personne ne croit. Moi, je
vous le promets, vous vivrez et vous serez heureuse.
--Tu seras heureuse! dit Savinien en se mettant à genoux devant Ursule
et lui baisant les mains, ma mère t'a nommée _ma fille_.
--Assez, dit le médecin, qui vint prendre le pouls de sa malade, ne la
tuez pas de plaisir.
En ce moment, Goupil, qui trouva la porte de l'allée entr'ouverte,
poussa celle du petit salon et montra son horrible face animée par les
pensées de vengeance qui avaient fleuri dans son cœur pendant le chemin.
--Monsieur de Portenduère! dit-il d'une voix qui ressemblait au
sifflement d'une vipère forcée dans son trou.
--Que voulez-vous? répondit Savinien en se relevant.
--J'ai deux mots à vous dire.
Savinien sortit dans l'allée, et Goupil l'amena dans la petite cour.
--Jurez-moi par la vie d'Ursule que vous aimez, et par votre honneur de
gentilhomme auquel vous tenez, de faire qu'il soit entre nous comme si
je ne vous avais rien dit de ce que je vais vous dire, et je vais vous
éclairer sur la cause des persécutions dirigées contre mademoiselle
Mirouët.
--Pourrais-je les faire cesser?
--Oui.
--Pourrais-je me venger?
--Sur l'auteur, oui; mais sur l'instrument, non.
--Pourquoi?
--Mais... l'instrument, c'est moi...
Savinien pâlit.
--Je viens d'entrevoir Ursule... reprit le clerc.
--Ursule? dit le gentilhomme en regardant Goupil.
--Mademoiselle Mirouët, reprit Goupil, que l'accent de Savinien rendit
respectueux, et je voudrais racheter de tout mon sang ce qui a été
fait. Je me repens... Quand vous me tueriez en duel ou autrement, à
quoi vous servirait mon sang? Le boiriez-vous? il vous empoisonnerait
en ce moment.
La froide raison de cet homme et la curiosité domptèrent les
bouillonnements du sang de Savinien; il le regardait fixement d'un air
qui fit baisser les yeux à ce bossu manqué.
--Qui donc t'a mis en œuvre? dit le jeune homme.
--Jurez-vous?
--Tu veux qu'il ne te soit rien fait?
--Je veux que vous et mademoiselle Mirouët vous me pardonniez.
--Elle te pardonnera; mais moi, jamais.
--Enfin vous oublierez?
Quelle terrible puissance a le raisonnement appuyé sur l'intérêt? Deux
hommes, dont l'un voulait déchirer l'autre, étaient là dans une petite
cour, à deux doigts l'un de l'autre, obligés de se parler, réunis par
un même sentiment.
--Je te pardonnerai, mais je n'oublierai pas.
--Rien de fait, dit froidement Goupil.
Savinien perdit patience. Il appliqua sur cette face un soufflet qui
retentit dans la cour, qui faillit renverser Goupil, et après lequel il
chancela lui-même.
--Je n'ai que ce que je mérite, dit Goupil; j'ai fait une bêtise.
Je vous croyais plus noble que vous ne l'êtes. Vous avez abusé d'un
avantage que je vous donnais... Vous êtes en ma puissance, maintenant,
dit-il en lançant un regard haineux à Savinien.
--Vous êtes un assassin, dit le gentilhomme.
--Pas plus que le couteau n'est le meurtrier, répliqua Goupil.
--Je vous demande pardon, fit Savinien.
--Vous êtes-vous assez vengé? dit Goupil avec une féroce ironie. En
resterez-vous là?
--Pardon et oubli réciproque, reprit Savinien.
--Votre main? dit le clerc en tendant la sienne au gentilhomme.
--La voici, répondit Savinien en dévorant cette honte par amour pour
Ursule. Mais, parlez: qui vous poussait?
Goupil regardait pour ainsi dire les deux plateaux où pesaient, d'un
côté le soufflet de Savinien, de l'autre sa haine contre Minoret. Il
resta deux secondes indécis, mais enfin une voix lui cria:--Tu seras
notaire! Et il répondit:--Pardon et oubli? Oui, de part et d'autre,
monsieur, en serrant la main du gentilhomme.
--Qui donc persécute Ursule? fit Savinien.
--Minoret! Il aurait voulu la voir enterrée... Pourquoi? je ne le sais
pas; mais nous en chercherons la raison. Ne me mêlez point à tout
ceci, je ne pourrais plus rien pour vous si l'on se défiait de moi. Au
lieu d'attaquer Ursule, je la défendrai; au lieu de servir Minoret, je
tâcherai de déjouer ses plans. Je ne vis que pour le ruiner, pour le
détruire. Et je le foulerai aux pieds, je danserai sur son cadavre, je
me ferai de ses os un jeu de dominos! Demain, sur toutes les murailles
de Nemours, de Fontainebleau, du Rouvre, on lira au crayon rouge:
_Minoret est un voleur_. Oh! je le ferai, nom de..... nom! éclater
comme un mortier. Maintenant, nous sommes alliés par une indiscrétion;
eh bien! si vous le voulez, je vais me mettre à genoux devant
mademoiselle Mirouët, lui déclarer que je maudis la passion insensée
qui me poussait à la tuer, je la supplierai de me pardonner. Ça lui
fera du bien! Le juge de paix et le curé sont là, ces deux témoins
suffisent; mais M. Bongrand s'engagera sur l'honneur à ne pas me nuire
dans ma carrière. J'ai maintenant une carrière.
--Attendez un moment, répondit Savinien tout étourdi par cette
révélation:--Ursule, mon enfant, dit-il en entrant au salon, l'auteur
de tous vos maux a horreur de son ouvrage, se repent et veut vous
demander pardon en présence de ces messieurs, à la condition que tout
sera oublié.
--Comment, Goupil? dirent à la fois le curé, le juge de paix et le
médecin.
--Gardez-lui le secret, fit Ursule en levant un doigt à ses lèvres.
Goupil entendit cette parole, vit le mouvement d'Ursule et se sentit
ému.
--Mademoiselle, dit-il d'un ton pénétré, je voudrais maintenant que
tout Nemours pût m'entendre vous avouant qu'une fatale passion a égaré
ma tête et m'a suggéré des crimes punissables par le blâme des honnêtes
gens. Ce que je dis là, je le répéterai partout, en déplorant le mal
produit par de mauvaises plaisanteries, mais qui vous auront servi
peut être à hâter votre bonheur, dit-il avec un peu de malice en se
relevant, puisque je vois ici madame de Portenduère...
--C'est très-bien, Goupil, dit le curé; mademoiselle vous a pardonné;
mais vous ne devez jamais oublier que vous avez failli devenir un
assassin.
--Monsieur Bongrand, reprit Goupil en s'adressant au juge de paix,
je vais traiter ce soir avec Lecœur de son Étude, j'espère que cette
réparation ne me nuira pas dans votre esprit, et que vous appuierez ma
demande auprès du Parquet et du ministère.
Le juge de paix fit une pensive inclination de tête, et Goupil sortit
pour aller traiter de la meilleure des deux Études d'huissier à
Nemours. Chacun resta chez Ursule et s'appliqua, pendant cette soirée,
à faire renaître le calme et la tranquillité dans son âme, où la
satisfaction que le clerc lui avait donnée opérait déjà des changements.
--Tout Nemours saura cela, disait Bongrand.
--Vous voyez, mon enfant, que Dieu ne vous en voulait point, disait le
curé.
Minoret revint assez tard du Rouvre et dîna tard. Vers neuf heures,
à la tombée du jour, il était dans son pavillon chinois, digérant
son dîner auprès de sa femme, avec laquelle il faisait des projets
pour l'avenir de Désiré. Désiré s'était bien rangé depuis qu'il
appartenait à la magistrature; il travaillait, il y avait chance de
le voir succéder au procureur du roi de Fontainebleau qui, disait-on,
passait à Melun. Il fallait lui chercher une femme, une fille pauvre
appartenant à une vieille et noble famille; il pourrait alors arriver
à la magistrature de Paris. Peut-être pourraient-ils le faire élire
député de Fontainebleau, où Zélie était d'avis d'aller s'établir
l'hiver, après avoir habité le Rouvre pendant la belle saison. En
s'applaudissant intérieurement d'avoir tout arrangé pour le mieux,
Minoret ne pensait plus à Ursule au moment même où le drame, si
niaisement ouvert par lui, se nouait d'une façon terrible.
--Monsieur de Portenduère est là qui veut vous parler, vint dire
Cabirolle.
--Faites entrer, répondit Zélie.
Les ombres du crépuscule empêchèrent madame Minoret d'apercevoir la
pâleur subite de son mari, qui frissonna en entendant les bottes de
Savinien craquant sur le parquet de la galerie où jadis était la
bibliothèque du docteur. Un vague pressentiment de malheur courait
dans les veines du spoliateur. Savinien parut, resta debout, garda son
chapeau sur sa tête, sa canne à la main, ses mains croisées sur la
poitrine, immobile devant les deux époux.
--Je viens savoir, monsieur et madame Minoret, les raisons que vous
avez eues pour tourmenter d'une manière infâme une jeune fille qui est,
au su de toute la ville de Nemours, ma future épouse? pourquoi vous
avez essayé de flétrir son honneur? pourquoi vous vouliez sa mort, et
pourquoi vous l'avez livrée aux insultes d'un Goupil?... Répondez.
--Êtes-vous drôle, monsieur Savinien, dit Zélie, de venir nous demander
les raisons d'une chose qui nous semble inexplicable! Je me soucie
d'Ursule comme de l'an quarante. Depuis la mort de l'oncle Minoret,
je n'y ai jamais plus pensé qu'à ma première chemise! Je n'ai pas
soufflé un mot d'elle à Goupil, encore un singulier drôle à qui je
ne confierais pas les intérêts de mon chien. Eh! bien, répondras-tu,
Minoret? Vas-tu te laisser manquer par monsieur, et accuser d'infamies
qui sont au-dessous de toi? Comme si un homme qui a quarante-huit
mille livres de rente en fonds de terre autour d'un château digne d'un
prince, descendait à de pareilles sottises! Lève-toi donc, que tu es là
comme une chiffe!
--Je ne sais pas ce que monsieur veut dire, répondit enfin Minoret
de sa petite voix, dont le tremblement fut d'autant plus facile à
remarquer qu'elle était claire. Quelle raison aurais-je de persécuter
cette petite? J'ai dit peut-être à Goupil combien j'étais contrarié de
la voir à Nemours; mon fils Désiré s'en amourachait, et je ne la lui
voulais point pour femme, voilà.
--Goupil m'a tout avoué, monsieur Minoret.
Il y eut un moment de silence, mais terrible, pendant lequel les trois
personnages s'examinèrent. Zélie avait vu, dans la grosse figure de son
colosse, un mouvement nerveux.