Sur cette assurance, Minoret, à qui d'ailleurs Zélie poussa le

coude, promit les fonds pour solder la dette des Portenduère envers

la succession du docteur. Le contrat de vente fut alors passé chez

Dionis, et l'heureux juge de paix y fit accepter les conditions du

nouveau bail à Minoret, qui s'aperçut un peu tard, ainsi que Zélie, de

la perte de la dernière année payée à l'avance. Vers la fin de juin,

Bongrand apporta le quitus de sa fortune à madame de Portenduère,

cent vingt-neuf mille francs, en l'engageant à les placer sur l'État

qui lui donnerait six mille francs de rente dans le cinq pour cent en

y joignant les dix mille francs de Savinien. Ainsi, loin de perdre

sur ses revenus, la vieille dame gagnait deux mille francs de rente

à sa liquidation. La famille de Portenduère demeura donc à Nemours.

Minoret crut avoir été joué, comme si le juge de paix avait dû savoir

que la présence d'Ursule lui était insupportable, et il en conçut un

vif ressentiment qui accrut sa haine contre sa victime. Alors commença

le drame secret, mais terrible en ses effets, de la lutte de deux

sentiments, celui qui poussait Minoret à chasser Ursule de Nemours, et

celui qui donnait à Ursule la force de supporter des persécutions dont

la cause fut pendant un certain temps impénétrable: situation étrange

et bizarre, vers laquelle tous les événements antérieurs avaient

marché, qu'ils avaient préparée et à laquelle ils servent de préface.

Madame Minoret, à qui son mari fit cadeau d'une argenterie et d'un

service de table complet d'environ vingt mille francs, donnait un

superbe dîner tous les dimanches, le jour où son fils le substitut

amenait quelques amis de Fontainebleau. Pour ces dîners somptueux,

Zélie faisait venir quelques raretés de Paris, en obligeant ainsi

le notaire Dionis à imiter son faste. Goupil, que les Minoret

s'efforçaient de bannir de leur société comme une personne tarée

qui tachait leur splendeur, ne fut invité que vers la fin du mois

de juillet, un mois après l'inauguration de la vie bourgeoise menée

par les anciens maîtres de poste. Le maître-clerc, déjà sensible à

cet oubli calculé, fut obligé de dire _vous_ à Désiré qui, depuis

l'exercice de ses fonctions, avait pris un air grave et rogue jusque

dans sa famille.

--Vous ne vous souvenez donc plus d'Esther, pour aimer ainsi

mademoiselle Mirouët? dit Goupil au substitut.

--D'abord Esther est morte, monsieur. Puis je n'ai jamais pensé à

Ursule, répondit le magistrat.

--Eh! bien, que me disiez-vous donc, papa Minoret? s'écria

très-insolemment Goupil.

Minoret, pris en flagrant délit de mensonge par un homme si redoutable,

eût perdu contenance sans le projet pour lequel il avait invité

Goupil à dîner, en se souvenant de la proposition jadis faite par le

maître-clerc d'empêcher le mariage d'Ursule et du jeune Portenduère.

Pour toute réponse, il emmena brusquement le clerc au fond de son

jardin.

--Vous avez bientôt vingt-huit ans, mon cher, lui dit-il, et je ne

vous vois pas encore sur le chemin de la fortune. Je vous veux du

bien, car enfin vous avez été le camarade de mon fils. Écoutez-moi? Si

vous décidez la petite Mirouët, qui d'ailleurs possède quarante mille

francs, à devenir votre femme, aussi vrai que je m'appelle Minoret, je

vous donnerai les moyens d'acheter une charge de notaire à Orléans.

--Non, dit Goupil, je ne serais pas assez en vue; mais à Montargis...

--Non, reprit Minoret, mais à Sens...

--Va pour Sens! reprit le hideux premier clerc. Il y a un archevêque,

je ne hais pas un pays de dévotion: avec un peu d'hypocrisie on y fait

mieux son chemin. D'ailleurs la petite est dévote, elle y réussira.

--Il est bien entendu, reprit Minoret, que je ne donne les cent mille

francs qu'au mariage de notre parente, à qui je veux faire un sort par

considération pour défunt mon oncle.

--Et pourquoi pas un peu pour moi? dit malicieusement Goupil en

soupçonnant quelque secret dans la conduite de Minoret. N'est-ce pas à

mes renseignements que vous devez d'avoir pu réunir vingt-quatre mille

francs de rente d'un seul tenant, sans enclaves, autour du château du

Rouvre? Avec vos prairies et votre moulin qui sont de l'autre côté

du Loing, vous y ajouteriez seize mille francs! Voyons, gros père,

voulez-vous jouer avec moi franc jeu?

--Oui.

--Eh! bien, afin de vous faire sentir mes crocs, je mijotais pour

Massin l'acquisition du Rouvre, ses parcs, ses jardins, ses réserves et

son bois.

--Avise-toi de cela? dit Zélie en intervenant.

--Eh! bien, dit Goupil en lui lançant un regard de vipère, si je veux,

demain Massin aura tout cela pour deux cent mille francs.

--Laisse-nous, ma femme, dit alors le colosse en prenant Zélie par

le bras et la renvoyant, je m'entends avec lui... Nous avons eu tant

d'affaires, reprit Minoret en revenant à Goupil, que nous n'avons pu

penser à vous; mais je compte bien sur votre amitié pour nous avoir le

Rouvre.

--Un ancien marquisat, dit malicieusement Goupil, et qui vaudrait

bientôt entre vos mains cinquante mille livres de rente, plus de deux

millions au prix où sont les biens.

--Et notre substitut épouserait alors la fille d'un maréchal de

France, ou l'héritière d'une vieille famille qui le pousserait dans

la magistrature à Paris, dit le maître de poste en ouvrant sa large

tabatière et offrant une prise à Goupil.

--Eh! bien, jouons-nous franc jeu? s'écria Goupil en se secouant les

doigts.

Minoret serra les mains de Goupil en lui répondant:--Parole d'honneur!

Comme tous les gens rusés, le maître-clerc crut, heureusement pour

Minoret, que son mariage avec Ursule était un prétexte pour se

raccommoder avec lui depuis qu'il leur opposait Massin.

--Ce n'est pas lui, se dit-il, qui a trouvé cette bourde, je reconnais

ma Zélie, elle lui a dicté son rôle. Bah! lâchons Massin. Avant trois

ans je serai, moi, le député de Sens, pensa-t-il. En apercevant alors

Bongrand qui allait faire son whist en face, il se précipita dans la

rue.

--Vous vous intéressez beaucoup à Ursule Mirouët, mon cher monsieur

Bongrand, lui dit-il; vous ne pouvez pas être indifférent à son

avenir. Voici le programme: elle épouserait un notaire dont l'Étude

serait dans un chef-lieu d'arrondissement. Ce notaire, qui sera

nécessairement député dans trois ans, lui reconnaîtrait cent mille

francs de dot.

--Elle a mieux, dit sèchement Bongrand. Madame de Portenduère depuis

ses malheurs ne va guère bien; hier encore elle était horriblement

changée, le chagrin la tue; il reste à Savinien six mille francs de

rente, Ursule a quarante mille francs, je leur ferai valoir leurs

capitaux à la Massin, mais honnêtement, et dans dix ans ils auront une

petite fortune.

--Savinien ferait une sottise, il peut épouser quand il voudra

mademoiselle du Rouvre, une fille unique à qui son oncle et sa tante

veulent laisser deux héritages superbes.

--Quand l'amour nous tient, adieu la prudence, a dit La Fontaine.

Mais qui est-ce, votre notaire? car après tout... reprit Bongrand par

curiosité.

--Moi, répondit Goupil qui fit tressaillir le juge de paix.

--Vous? répondit Bongrand sans cacher son dégoût.

--Ah! bien, votre serviteur, monsieur, répliqua Goupil en lançant un

regard plein de fiel, de haine et de défi.

--Voulez-vous être la femme d'un notaire qui vous reconnaîtrait cent

mille francs de dot? s'écria Bongrand en entrant dans la petite salle

et s'adressant à Ursule qui se trouvait assise auprès de madame de

Portenduère.

Ursule et Savinien tressaillirent par un même mouvement, et se

regardèrent: elle en souriant, lui sans oser se montrer inquiet.

--Je ne suis pas maîtresse de mes actions, répondit Ursule en tendant

la main à Savinien sans que la vieille mère pût voir ce geste.

--Aussi ai-je refusé sans seulement vous consulter.

--Et pourquoi? dit madame de Portenduère; il me semble, ma petite, que

c'est un bel état que celui de notaire?

--J'aime mieux ma douce misère, répondit-elle, car, relativement à ce

que je devais attendre de la vie, c'est pour moi l'opulence. Ma vieille

nourrice m'épargne d'ailleurs bien des soucis, et je n'irai pas troquer

le présent, qui me plaît, contre un avenir inconnu.

Le lendemain, la poste versa dans deux cœurs le poison de deux lettres

anonymes: une à madame de Portenduère et l'autre à Ursule. Voici celle

que reçut la vieille dame:

«Vous aimez votre fils, vous voulez l'établir comme l'exige le

nom qu'il porte, et vous favorisez son caprice pour une petite

ambitieuse sans fortune, en recevant chez vous une Ursule,

la fille d'un musicien de régiment; tandis que vous pourriez

le marier avec mademoiselle du Rouvre, dont les deux oncles,

messieurs le marquis de Ronquerolles et le chevalier du Rouvre,

riches chacun de trente mille livres de rente, pour ne pas

laisser leur fortune à ce vieux fou de monsieur du Rouvre qui

mange tout, sont dans l'intention d'en avantager leur nièce

au contrat. Madame de Sérizy, tante de Clémentine du Rouvre,

qui vient de perdre son fils unique dans la campagne d'Alger,

adoptera sans doute aussi sa nièce. Quelqu'un qui vous veut du

bien croit savoir que Savinien serait accepté.»

Voici la lettre faite pour Ursule:

«Chère Ursule, il est dans Nemours un jeune homme qui vous

idolâtre, il ne peut pas vous voir travaillant à votre

fenêtre sans des émotions qui lui prouvent que son amour est

pour la vie. Ce jeune homme est doué d'une volonté de fer et

d'une persévérance que rien ne décourage: accueillez donc

favorablement son amour, car il n'a que des intentions pures

et vous demande humblement votre main, dans le désir de vous

rendre heureuse. Sa fortune, quoique déjà convenable, n'est

rien comparée à celle qu'il vous fera quand vous serez sa

femme. Vous serez un jour reçue à la cour comme la femme d'un

ministre et l'une des premières du pays. Comme il vous voit

tous les jours sans que vous puissiez le voir, mettez sur votre

fenêtre un des pots d'œillets de la Bougival, vous lui aurez

dit ainsi qu'il peut se présenter.»

Ursule brûla cette lettre sans en parler à Savinien. Deux jours après,

elle reçut une autre lettre ainsi conçue:

«Vous avez eu tort, chère Ursule, de ne pas répondre à celui

qui vous aime plus que sa vie. Vous croyez épouser Savinien,

vous vous trompez étrangement. Ce mariage n'aura pas lieu.

Madame de Portenduère, qui ne vous recevra plus chez elle, va

ce matin au Rouvre, à pied, malgré l'état de souffrance où

elle est, y demander pour Savinien la main de mademoiselle du

Rouvre. Savinien finira par céder. Que peut-il objecter? les

oncles de la demoiselle assurent par le contrat leurs fortunes

à leur nièce. Cette fortune consiste en soixante mille livres

de rente.»

Cette lettre ravagea le cœur d'Ursule en lui faisant connaître les

tortures de la jalousie, une souffrance jusqu'alors inconnue qui,

dans cette organisation si riche, si facile à la douleur, couvrit de

deuil le présent, l'avenir et même le passé. Depuis le moment où elle

eut ce fatal papier, elle resta dans la bergère du docteur, le regard

arrêté sur l'espace, et perdue dans un rêve douloureux. En un instant

elle sentit le froid de la mort substitué aux ardeurs d'une belle

vie. Hélas! ce fut pis: ce fut en réalité l'atroce réveil des morts

apprenant qu'il n'y a pas de Dieu, le chef-d'œuvre de cet étrange génie

appelé Jean-Paul. Quatre fois la Bougival essaya de faire déjeuner

Ursule, elle lui vit prendre et quitter son pain sans pouvoir le porter

à ses lèvres. Quand elle voulait hasarder une remontrance, Ursule lui

répondait par un geste de main et par un terrible mot:--Chut! aussi

despotiquement dit que jusqu'alors sa parole avait été douce. La

Bougival, qui surveillait sa maîtresse à travers le vitrage de la porte

de communication, l'aperçut alternativement rouge comme si la fièvre la

dévorait, et violette comme si le frisson succédait à la fièvre. Cet

état s'empira sur les quatre heures, alors que, de moment en moment,

Ursule se leva pour regarder si Savinien venait, et que Savinien ne

vint pas. La jalousie et le doute ôtent à l'amour toute sa pudeur.

Ursule, qui jusqu'alors ne se serait pas permis un geste où l'on pût

deviner sa passion, mit son chapeau, son petit châle, et s'élança dans

son corridor pour aller au-devant de Savinien, mais un reste de pudeur

la fit rentrer dans sa petite salle. Elle y pleura. Quand le curé se

présenta le soir, la pauvre nourrice l'arrêta sur le seuil de la porte.

--Ah! monsieur le curé, je ne sais pas ce qu'a mademoiselle; elle...

--Je le sais, répondit tristement le prêtre en fermant ainsi la bouche

à la nourrice effrayée.

L'abbé Chaperon apprit alors à Ursule ce qu'elle n'avait pas osé faire

vérifier: madame de Portenduère était allée dîner au Rouvre.

--Et Savinien?

--Aussi.

Ursule eut un petit tressaillement nerveux qui fit frissonner l'abbé

Chaperon comme s'il avait reçu la décharge d'une bouteille de Leyde, et

il éprouva de plus une durable commotion au cœur.

--Ainsi nous n'irons pas ce soir chez elle, dit le curé; mais, mon

enfant, il sera sage à vous de n'y plus retourner. La vieille dame vous

recevrait de manière à blesser votre fierté. Nous qui l'avions amenée

à entendre parler de votre mariage, nous ignorons d'où souffle le vent

par lequel elle a été changée en un moment.

--Je m'attends à tout, et rien ne peut plus m'étonner, dit Ursule

d'un ton pénétré. Dans ces sortes d'extrémités on éprouve une grande

consolation à savoir que l'on n'a pas offensé Dieu.

--Soumettez-vous, ma chère fille, sans jamais sonder les voies de la

Providence, dit le curé.

--Je ne voudrais pas soupçonner injustement le caractère de monsieur de

Portenduère...

--Pourquoi ne dites-vous plus Savinien? demanda le curé qui remarqua

quelque légère aigreur dans l'accent d'Ursule.

--De mon cher Savinien, reprit-elle en pleurant. Oui, mon bon ami,

reprit-elle en sanglotant, une voix me crie encore qu'il est aussi

noble de cœur que de race. Il ne m'a pas seulement avoué qu'il m'aimait

uniquement, il me l'a prouvé par des délicatesses infinies et en

contenant avec héroïsme son ardente passion. Dernièrement, lorsqu'il a

pris la main que je lui tendais, quand monsieur Bongrand me proposait

ce notaire pour mari, je vous jure que je la lui donnais pour la

première fois. S'il a débuté par une plaisanterie en m'envoyant un

baiser à travers la rue, depuis, cette affection n'est jamais sortie,

vous le savez, des limites les plus étroites; mais je puis vous le

dire, à vous qui lisez dans mon âme, excepté dans ce coin dont la

vue était réservée aux anges, eh! bien, ce sentiment est chez moi le

principe de bien des mérites: il m'a fait accepter mes misères, il

m'a peut-être adouci l'amertume de la perte irréparable dont le deuil

est plus dans mes vêtements que dans mon âme! Oh! j'ai eu tort. Oui,

l'amour était chez moi plus fort que ma reconnaissance envers mon

parrain, et Dieu l'a vengé. Que voulez-vous! je respectais en moi la

femme de Savinien; j'étais trop fière, et peut-être est-ce cet orgueil

que Dieu punit. Dieu seul, comme vous me l'avez dit, doit être le

principe et la fin de nos actions.

Le curé fut attendri en voyant les larmes qui roulaient sur ce visage

déjà pâli. Plus la sécurité de la pauvre fille avait été grande, plus

bas elle tombait.

--Mais, dit-elle en continuant, revenue à ma condition d'orpheline, je

saurai en reprendre les sentiments. Après tout, puis-je être une pierre

au cou de celui que j'aime? Que fait-il ici? Qui suis-je pour prétendre

à lui? Ne l'aimé-je pas d'ailleurs d'une amitié si divine qu'elle va

jusqu'à l'entier sacrifice de mon bonheur, de mes espérances?... Et

vous savez que je me suis souvent reproché d'asseoir mon amour sur un

tombeau, de le savoir ajourné au lendemain de la mort de cette vieille

dame. Si Savinien est riche et heureux par une autre, j'ai précisément

assez pour payer ma dot au couvent où j'entrerai promptement. Il ne

doit pas plus y avoir dans le cœur d'une femme deux amours qu'il n'y a

deux maîtres dans le ciel. La vie religieuse aura des attraits pour moi.

--Il ne pouvait pas laisser aller sa mère seule au Rouvre, dit

doucement le bon prêtre.

--N'en parlons plus, mon bon monsieur Chaperon, je lui écrirai ce soir

pour lui donner sa liberté. Je suis enchantée d'avoir à fermer les

fenêtres de cette salle.

Et elle mit le vieillard au fait des lettres anonymes en lui disant

qu'elle ne voulait pas autoriser les poursuites de son amant inconnu.

--Eh! c'est une lettre anonyme adressée à madame de Portenduère qui l'a

fait aller au Rouvre, s'écria le curé. Vous êtes sans doute persécutée

par de méchantes gens.

--Et pourquoi? Ni Savinien ni moi, nous n'avons fait de mal à personne,

et nous ne blessons plus aucun intérêt ici.

--Enfin, ma petite, nous profiterons de cette bourrasque, qui disperse

notre société, pour ranger la bibliothèque de notre pauvre ami. Les

livres restent en tas, Bongrand et moi nous les mettrons en ordre, car

nous pensons à y faire des recherches. Placez votre confiance en Dieu;

mais songez aussi que vous avez dans le bon juge de paix et en moi deux

amis dévoués.

--C'est beaucoup, dit-elle en reconduisant le curé jusque sur le seuil

de son allée en tendant le cou comme un oiseau qui regarde hors de son

nid, espérant encore apercevoir Savinien.

En ce moment Minoret et Goupil, au retour de quelque promenade dans

les prairies, s'arrêtèrent en passant, et l'héritier du docteur dit à

Ursule:--Qu'avez-vous, ma cousine? car nous sommes toujours cousins,

n'est-ce pas? vous paraissez changée.

Goupil jetait à Ursule des regards si ardents qu'elle en fut effrayée:

elle rentra sans répondre.

--Elle est farouche, dit Minoret au curé.

--Mademoiselle Mirouët a raison de ne pas causer sur le pas de sa porte

avec des hommes; elle est trop jeune...

--Oh! fit Goupil, vous devez savoir qu'elle ne manque pas d'amoureux.

Le curé s'était hâté de saluer, et se dirigeait à pas précipités vers

la rue des Bourgeois.

--Eh! bien, dit le premier clerc à Minoret, ça chauffe! Elle est déjà

pâle comme une morte; mais avant quinze jours elle aura quitté la

ville. Vous verrez.

--Il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi, s'écria

Minoret effrayé de l'atroce sourire qui donnait au visage de Goupil

l'expression diabolique prêtée par Eugène Delacroix au Méphistophélès

de Gœthe.

--Je le crois bien, répondit Goupil. Si elle ne m'épouse pas, je la

ferai crever de chagrin.

--Fais-le, petit, et je te donne les fonds pour être notaire à Paris.

Tu pourras alors épouser une femme riche...

--Pauvre fille! Que vous a-t-elle donc fait? demanda le clerc surpris.

--Elle m'embête! dit grossièrement Minoret.

--Attendez à lundi, et vous verrez alors comment je la scierai, reprit

Goupil en étudiant la physionomie de l'ancien maître de poste.

Le lendemain la vieille Bougival alla chez Savinien et dit en lui

tendant une lettre:--Je ne sais pas ce que vous écrit la chère enfant;

mais elle est ce matin comme une morte.

Qui par cette lettre n'imaginerait pas les souffrances qui avaient

assailli Ursule pendant la nuit?

A MONSIEUR DE PORTENDUÈRE.

«Mon cher Savinien, votre mère veut vous marier à mademoiselle

du Rouvre, m'a-t-on dit, et peut-être a-t-elle raison. Vous

vous trouvez entre une vie presque misérable et une vie

opulente, entre la fiancée de votre cœur et une femme selon le

monde, entre obéir à votre mère et à votre choix, car je crois

encore que vous m'avez choisie. Savinien, si vous avez une

détermination à prendre, je veux qu'elle soit prise en toute

liberté: je vous rends la parole que vous vous étiez donnée à

vous-même et non à moi dans un moment qui ne s'effacera jamais

de ma mémoire, et qui fut, comme tous les jours qui se sont

succédé depuis, d'une pureté, d'une douceur angéliques. Ce

souvenir suffit à toute ma vie. Si vous persistez dans votre

serment, désormais une noire et terrible idée troublerait mes

félicités. Au milieu de nos privations, acceptées si gaiement

aujourd'hui, vous pourriez penser plus tard que, si vous

eussiez observé les lois du monde, il en eût été bien autrement

pour vous. Si vous étiez homme à exprimer cette pensée, elle

serait pour moi l'arrêt d'une mort douloureuse; et, si vous

ne la disiez pas, je soupçonnerais les moindres nuages qui

couvriraient votre front. Cher Savinien, je vous ai toujours

préféré à tout sur cette terre. Je le pouvais, puisque mon

parrain, quoique jaloux, me disait: «Aime-le, ma fille! vous

serez bien certainement l'un à l'autre un jour.» Quand je suis

allée à Paris, je vous aimais sans espoir, et ce sentiment

me contentait. Je ne sais si je puis y revenir, mais je le

tenterai. Que sommes-nous d'ailleurs en ce moment? un frère

et une sœur. Restons ainsi. Épousez cette heureuse fille, qui

aura la joie de rendre à votre nom le lustre qu'il doit avoir,

et que, selon votre mère, je diminuerais. Vous n'entendrez

jamais parler de moi. Le monde vous approuvera. Moi, je ne vous

blâmerai jamais, et je vous aimerai toujours. Adieu donc.»

--Attendez! s'écria le gentilhomme.

Il fit signe à la Bougival de s'asseoir, et il griffonna ce peu de mots:

«Ma chère Ursule, votre lettre me brise le cœur en ce que

vous vous êtes fait inutilement beaucoup de mal, et que pour

la première fois nos cœurs ont cessé de s'entendre. Si vous

n'êtes pas ma femme, c'est que je ne puis encore me marier

sans le consentement de ma mère. Enfin, huit mille livres de

rente dans un joli cottage, sur les bords du Loing, n'est-ce

pas une fortune? Nous avons calculé qu'avec la Bougival nous

économiserions cinq mille francs par an! Vous m'avez permis un

soir, dans le jardin de votre oncle, de vous regarder comme ma

fiancée, et vous ne pouvez briser à vous seule des liens qui

nous sont communs. Ai-je donc besoin de vous dire qu'hier j'ai

nettement déclaré à monsieur du Rouvre que, si j'étais libre,

je ne voudrais pas recevoir ma fortune d'une jeune personne qui

me serait inconnue! Ma mère ne veut plus vous voir, je perds

le bonheur de nos soirées, mais ne me retranchez pas le court

moment pendant lequel je vous parle à votre fenêtre... A ce

soir. Rien ne peut nous séparer.»

--Allez, ma vieille. Elle ne doit pas être inquiète un moment de trop...

Le soir, à quatre heures, au retour de la promenade qu'il faisait tous

les jours exprès pour passer devant la maison d'Ursule, Savinien trouva

sa maîtresse un peu pâlie par des bouleversements si subits.

--Il me semble que jusqu'à présent je n'ai pas su ce que c'était que le

plaisir de vous voir, lui dit-elle.

--Vous m'avez dit, répondit Savinien en souriant, car je me souviens de

toutes vos paroles: «L'amour ne va pas sans la patience, j'attendrai!»

Vous avez donc, chère enfant, séparé l'amour de la foi?..... Ah!

voici qui termine nos querelles. Vous prétendiez me mieux aimer que

je ne vous aime. Ai-je jamais douté de vous? lui demanda-t-il en lui

présentant un bouquet composé de fleurs des champs dont l'arrangement

exprimait ses pensées.

--Vous n'avez aucune raison pour douter de moi, répondit-elle. Et

d'ailleurs, vous ne savez pas tout, ajouta-t-elle d'une voix troublée.

Elle avait fait refuser à la poste toutes ses lettres. Mais, sans

qu'elle eût pu deviner par quel sortilège la chose avait eu lieu,

quelques instants après la sortie de Savinien qu'elle avait regardé

tournant de la rue des Bourgeois dans la Grand'rue, elle avait trouvé

sur sa bergère un papier où était écrit: «_Tremblez! l'amant dédaigné

deviendra pire qu'un tigre._» Malgré les supplications de Savinien,

elle ne voulut pas, par prudence, lui confier le terrible secret de sa

peur. Le plaisir ineffable de revoir Savinien après l'avoir cru perdu

pouvait seul lui faire oublier le froid mortel qui venait de la saisir.

Pour tout le monde, attendre un malheur indéfini constitue un horrible

supplice. La souffrance prend alors les proportions de l'inconnu, qui

certes est l'infini de l'âme. Mais, pour Ursule, ce fut la plus grande

douleur. Elle éprouvait en elle-même d'affreux sursauts au moindre

bruit, elle se défiait du silence, elle soupçonnait ses murailles de

complicité. Enfin son heureux sommeil fut troublé. Goupil, sans rien

savoir de cette constitution délicate comme celle d'une fleur, avait

trouvé, par l'instinct du méchant, le poison qui devait la flétrir, la

tuer. Cependant la journée du lendemain se passa sans surprise. Ursule

joua du piano fort tard, elle se coucha presque rassurée et accablée de

sommeil. A minuit environ, elle fut réveillée par un concert composé

d'une clarinette, d'un hautbois, d'une flûte, d'un cornet à piston,

d'un trombone, d'un basson, d'un flageolet et d'un triangle. Tous les

voisins étaient aux fenêtres. La pauvre enfant, déjà saisie en voyant

du monde dans la rue, reçut un coup terrible au cœur en entendant

une voix d'homme enrouée, ignoble, qui cria: «_Pour la belle Ursule

Mirouët, de la part de son amant._» Le lendemain, dimanche, toute

la ville fut en rumeur, et, à l'entrée comme à la sortie d'Ursule à

l'église, elle vit sur la place des groupes nombreux occupés d'elle

et manifestant une horrible curiosité. La sérénade mettait toutes les

langues en mouvement, car chacun se perdait en conjectures. Ursule

revint chez elle plus morte que vive et ne sortit plus, le curé lui

avait conseillé de dire ses vêpres chez elle. En rentrant elle vit

dans le corridor carrelé en briques qui menait de la rue à la cour

une lettre glissée sous la porte; elle la ramassa, la lut poussée par

le désir d'y trouver une explication. Les êtres les moins sensibles

peuvent deviner ce qu'elle dut éprouver en lisant ces terribles lignes:

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 15 / 48 段