Deux jours après, Savinien partit. Malgré les lettres qu'il écrivit

régulièrement à Ursule, elle fut en proie à une maladie sans cause

sensible. Semblable à ces beaux fruits attaqués par un ver, une

pensée lui rongeait le cœur. Elle perdit l'appétit et ses belles

couleurs. Quand son parrain lui demanda la première fois ce qu'elle

éprouvait:--Je voudrais voir la mer, dit-elle.

--Il est difficile de te mener en décembre voir un port de mer, lui

répondit le vieillard.

--Irais-je donc? dit-elle.

De grands vents s'élevaient-ils, Ursule éprouvait des commotions en

croyant, malgré les savantes distinctions de son parrain, du curé, du

juge de paix entre les vents de mer et ceux de terre, que Savinien se

trouvait aux prises avec un ouragan. Le juge de paix la rendit heureuse

pour quelques jours avec une gravure qui représentait un aspirant en

costume. Elle lisait les journaux en imaginant qu'ils donneraient des

nouvelles de la croisière pour laquelle Savinien était parti. Elle

dévora les romans maritimes de Cooper, et voulut apprendre les termes

de marine. Ces preuves de la fixité de la pensée, souvent jouées par

les autres femmes, furent si naturelles chez Ursule qu'elle vit en rêve

chacune des lettres de Savinien, et ne manqua jamais à les annoncer le

matin même en racontant le songe avant-coureur.

--Maintenant, dit-elle au docteur, la quatrième fois que ce fait

eut lieu sans que le curé et le médecin en fussent surpris, je suis

tranquille: à quelque distance que Savinien soit, s'il est blessé, je

le sentirai dans le même instant.

Le vieux médecin resta plongé dans une profonde méditation que le juge

de paix et le curé jugèrent douloureuse, à voir l'expression de son

visage.

--Qu'avez-vous? lui demandèrent-ils quand Ursule les eut laissés seuls.

--Vivra-t-elle? répondit le vieux médecin. Une si délicate et si tendre

fleur résistera-t-elle à des peines de cœur?

Néanmoins _la petite rêveuse_, comme la surnomma le curé, travaillait

avec ardeur; elle comprenait l'importance d'une grande instruction

pour une femme du monde, et tout le temps qu'elle ne donnait pas au

chant, à l'étude de l'Harmonie et de la Composition, elle le passait

à lire les livres que lui choisissait l'abbé Chaperon dans la riche

bibliothèque de son parrain. Tout en menant cette vie occupée, elle

souffrait, mais sans se plaindre. Parfois elle restait des heures

entières à regarder la fenêtre de Savinien. Le dimanche, à la sortie

de la messe, elle suivait madame de Portenduère en la contemplant

avec tendresse, car, malgré ses duretés, elle aimait en elle la mère

de Savinien. Sa piété redoublait, elle allait à la messe tous les

matins, car elle crut fermement que ses rêves étaient une faveur de

Dieu. Effrayé des ravages produits par cette nostalgie de l'amour, le

jour de la naissance d'Ursule son parrain lui promit de la conduire à

Toulon voir le départ de l'expédition d'Alger sans que Savinien, qui en

faisait partie, en fût instruit. Le juge de paix et le curé gardèrent

le secret au docteur sur le but de ce voyage, qui parut être entrepris

pour la santé d'Ursule, et qui intrigua beaucoup les héritiers Minoret.

Après avoir revu Savinien en uniforme d'aspirant, après avoir monté sur

le beau vaisseau de l'amiral, à qui le ministre avait recommandé le

jeune Portenduère, Ursule, à la prière de son ami, alla respirer l'air

de Nice, et parcourut la côte de la Méditerranée jusqu'à Gênes, où elle

apprit l'arrivée de la flotte devant Alger et les heureuses nouvelles

du débarquement. Le docteur aurait voulu continuer ce voyage à travers

l'Italie, autant pour distraire Ursule que pour achever en quelque

sorte son éducation en agrandissant ses idées par la comparaison des

mœurs, des pays, et par les enchantements de la terre où vivent les

chefs-d'œuvre de l'art, et où tant de civilisations ont laissé leurs

traces brillantes; mais la nouvelle de la résistance opposée par le

trône aux électeurs de la fameuse Chambre de 1830 ramena le docteur

en France, où il ramena sa pupille dans un état de santé florissante,

et riche d'un charmant petit modèle du vaisseau sur lequel servait

Savinien.

Les Élections de 1830 donnèrent de la consistance aux héritiers qui,

par les soins de Désiré Minoret et de Goupil, formèrent à Nemours un

comité dont les efforts firent nommer à Fontainebleau le candidat

libéral. Massin exerçait une énorme influence sur les électeurs de

la campagne. Cinq des fermiers du maître de poste étaient électeurs.

Dionis représentait plus de onze voix. En se réunissant chez le

notaire, Crémière, Massin, le maître de poste et leurs adhérents

finirent par prendre l'habitude de s'y voir. Au retour du docteur,

le salon de Dionis était donc devenu le camp des héritiers. Le

juge de paix et le maire qui se lièrent alors pour résister aux

libéraux de Nemours, battus par l'Opposition malgré les efforts

des châteaux situés aux environs, furent étroitement unis par leur

défaite. Lorsque Bongrand et l'abbé Chaperon apprirent au docteur le

résultat de cet antagonisme qui dessina, pour la première fois, deux

partis dans Nemours, et donna de l'importance aux héritiers Minoret,

Charles X partait de Rambouillet pour Cherbourg. Désiré Minoret, qui

partageait les opinions du Barreau de Paris, avait fait venir de

Nemours quinze de ses amis commandés par Goupil, et à qui le maître

de poste donna des chevaux pour courir à Paris, où ils arrivèrent

chez Désiré dans la nuit du 28. Goupil et Désiré coopérèrent avec

cette troupe à la prise de l'Hôtel-de-Ville. Désiré Minoret fut décoré

de la Légion-d'Honneur, et nommé substitut du procureur du roi à

Fontainebleau. Goupil eut la croix de Juillet. Dionis fut élu maire de

Nemours en remplacement du _sieur_ Levrault, et le conseil municipal

se composa de Minoret-Levrault, adjoint; de Massin, de Crémière et

de tous les adhérents du salon de Dionis. Bongrand ne garda sa place

que par l'influence de son fils, fait procureur du roi à Melun, et

dont le mariage avec mademoiselle Levrault parut alors probable. En

voyant le trois pour cent à quarante-cinq, le docteur partit en poste

pour Paris, et plaça cinq cent quarante mille francs en inscriptions

au porteur. Le reste de sa fortune, qui allait environ à deux cent

soixante-dix mille francs, lui donna, mis à son nom dans le même fonds,

ostensiblement quinze mille francs de rente. Il employa de la même

manière le capital légué par le vieux professeur à Ursule, ainsi que

les huit mille francs produits en neuf ans par les intérêts, ce qui

fit à sa pupille quatorze cents francs de rente, au moyen d'une petite

somme qu'il ajouta pour arrondir ce léger revenu. D'après les conseils

de son maître, la vieille Bougival eut trois cent cinquante francs de

rente en plaçant ainsi cinq mille et quelques cents francs d'économies.

Ces sages opérations, méditées entre le docteur et le juge de paix,

furent accomplies dans le plus profond secret à la faveur des troubles

politiques. Quand le calme fut à peu près rétabli, le docteur acheta

une petite maison contiguë à la sienne, et l'abattit ainsi que le mur

de sa cour pour faire construire à la place une remise et une écurie.

Employer le capital de mille francs de rente à se donner des communs

parut une folie à tous les héritiers Minoret. Cette prétendue folie

fut le commencement d'une ère nouvelle dans la vie du docteur qui, par

un moment où les chevaux et les voitures se donnaient presque, ramena

de Paris trois superbes chevaux et une calèche.

Quand, au commencement de novembre 1830, le vieillard vint pour

la première fois par un temps pluvieux en calèche à la messe, et

descendit pour donner la main à Ursule, tous les habitants accoururent

sur la place, autant pour voir la voiture du docteur et questionner

son cocher, que pour gloser sur la pupille à l'excessive ambition

de laquelle Massin, Crémière, le maître de poste et leurs femmes

attribuaient les folies de leur oncle.

--La calèche! hé, Massin? cria Goupil. Votre succession va bon train,

hein?

--Tu dois avoir demandé de bons gages, Cabirolle? dit le maître de

poste au fils d'un de ses conducteurs qui restait auprès des chevaux,

car il faut espérer que tu n'useras pas beaucoup de fers chez un homme

de quatre-vingt-quatre ans. Combien les chevaux ont-ils coûté?

--Quatre mille francs. La calèche, quoique de hasard, a été payée deux

mille francs; mais elle est belle, les roues sont à patente.

--Comment, dites-vous, Cabirolle? demanda madame Crémière.

--Il dit _à ma tante_, répondit Goupil, c'est une idée des Anglais, qui

ont inventé ces roues-là. Tenez! voyez-vous, on ne voit rien du tout,

c'est emboîté, c'est joli, on n'accroche pas, il n'y a plus ce vilain

bout de fer carré qui dépassait l'essieu.

--A quoi rime _ma tante_? dit alors innocemment madame Crémière.

--Comment! dit Goupil, ça ne vous _tente_ donc pas?

--Ah! je comprends, dit-elle.

--Eh! bien, non, vous êtes une honnête femme, dit Goupil, il ne faut

pas vous tromper, le vrai mot c'est _à patte entre_, parce que la fiche

est cachée.

--Oui, madame, dit Cabirolle qui fut la dupe de l'explication de

Goupil, tant le clerc la donna sérieusement.

--C'est une belle voiture, tout de même, s'écria Crémière, et il faut

être riche pour prendre un pareil genre.

--Elle va bien, la petite, dit Goupil. Mais elle a raison, elle vous

apprend à jouir de la vie. Pourquoi n'avez-vous pas de beaux chevaux

et des calèches, vous, papa Minoret? Vous laisserez-vous humilier? A

votre place, moi! j'aurais une voiture de prince.

--Voyons, Cabirolle, dit Massin, est-ce la petite qui lance notre oncle

dans ces luxes-là?

--Je ne sais pas, répondit Cabirolle, mais elle est quasiment la

maîtresse au logis. Il vient maintenant maître sur maître de Paris.

Elle va, dit-on, étudier la peinture.

--Je saisirai cette occasion pour faire _tirer_ mon portrait, dit

madame Crémière.

En province, on dit encore tirer au lieu de faire un portrait.

--Le vieil Allemand n'est cependant pas renvoyé, dit madame Massin.

--Il y est encore aujourd'hui, répondit Cabirolle.

--Abondance de chiens ne nuit pas, dit madame Crémière qui fit rire

tout le monde.

--Maintenant, s'écria Goupil, vous ne devez plus compter sur la

succession. Ursule a bientôt dix-sept ans, elle est plus jolie que

jamais; les voyages forment la jeunesse, et la petite farceuse tient

votre oncle par le bon bout. Il y a cinq ou six paquets pour elle aux

voitures par semaine, et les couturières, les modistes viennent lui

essayer ici ses robes et ses affaires. Aussi ma patronne est-elle

furieuse. Attendez Ursule à la sortie et regardez son petit châle de

cou, un vrai cachemire de six cents francs.

La foudre serait tombée au milieu du groupe des héritiers, elle

n'aurait pas produit plus d'effet que les derniers mots de Goupil, qui

se frottait les mains.

Le vieux salon vert du docteur fut renouvelé par un tapissier de Paris.

Jugé sur le luxe qu'il déployait, le vieillard était tantôt accusé

d'avoir celé sa fortune et de posséder soixante mille livres de rentes,

tantôt de dépenser ses capitaux pour plaire à Ursule. On faisait de

lui tour à tour un richard et un libertin. Ce mot:--C'est un vieux

fou! résuma l'opinion du pays. Cette fausse direction des jugements

de la petite ville eut pour avantage de tromper les héritiers, qui ne

soupçonnèrent point l'amour de Savinien pour Ursule, véritable cause

des dépenses du docteur, enchanté d'habituer sa pupille à son rôle de

vicomtesse, et qui, riche de plus de cinquante mille francs de rente,

se donnait le plaisir de parer son idole.

Au mois de février 1832, le jour où Ursule avait dix-sept ans, le

matin même en se levant, elle vit Savinien en costume d'enseigne à sa

fenêtre.

--Comment n'en ai-je rien su? se dit-elle.

Depuis la prise d'Alger, où Savinien se distingua par un trait de

courage qui lui valut la croix, la corvette sur laquelle il servait

étant restée pendant plusieurs mois à la mer, il lui avait été tout à

fait impossible d'écrire au docteur, et il ne voulait pas quitter le

service sans l'avoir consulté. Jaloux de conserver à la marine un nom

illustre, le nouveau gouvernement avait profité du remue-ménage de

Juillet pour donner le grade d'enseigne à Savinien. Après avoir obtenu

un congé de quinze jours, le nouvel enseigne arrivait de Toulon par la

malle-poste pour la fête d'Ursule et pour prendre en même temps l'avis

du docteur.

--Il est arrivé, cria la filleule en se précipitant dans la chambre de

son parrain.

--Très-bien! répondit-il, je devine le motif qui lui fait quitter le

service, et il peut maintenant rester à Nemours.

--Ah! voilà ma fête: elle est toute dans ce mot, dit-elle en embrassant

le docteur.

Sur un signe qu'elle alla faire au gentilhomme, Savinien vint aussitôt;

elle voulait l'admirer, car il lui semblait changé en mieux. En effet,

le service militaire imprime aux gestes, à la démarche, à l'air des

hommes une décision mêlée de gravité, je ne sais quelle rectitude qui

permet au plus superficiel observateur de reconnaître un militaire

sous l'habit bourgeois: rien ne démontre mieux que l'homme est fait

pour commander. Ursule en aima mieux encore Savinien, et ressentit une

joie d'enfant à se promener dans le petit jardin en lui donnant le

bras et lui faisant raconter la part qu'il avait eue, _en sa qualité

d'aspirant_, à la prise d'Alger. Évidemment Savinien avait pris Alger.

Elle voyait, disait-elle, tout en rouge, quand elle regardait la

décoration de Savinien. Le docteur, qui, de sa chambre, les surveillait

en s'habillant, vint les retrouver. Sans s'ouvrir entièrement

au vicomte, il lui dit alors qu'au cas où madame de Portenduère

consentirait à son mariage avec Ursule, la fortune de sa filleule

rendait superflu le traitement des grades qu'il pouvait acquérir.

--Hélas! dit Savinien, il faudra bien du temps pour vaincre

l'opposition de ma mère. Avant mon départ, placée entre l'alternative

de me voir rester près d'elle si elle consentait à mon mariage avec

Ursule, ou de ne plus me revoir que de loin en loin et de me savoir

exposé aux dangers de ma carrière, elle m'a laissé partir....

--Mais, Savinien, nous serons ensemble, dit Ursule en lui prenant la

main et la lui secouant avec une espèce d'impatience.

Se voir et ne plus se quitter, c'était pour elle tout l'amour; elle

ne voyait rien au delà; et son joli geste, la mutinerie de son accent

exprimèrent tant d'innocence, que Savinien et le docteur en furent

attendris. La démission fut envoyée, et la fête d'Ursule reçut de la

présence de son fiancé le plus bel éclat. Quelques mois après, vers le

mois de mai, la vie intérieure reprit chez le docteur Minoret le calme

d'autrefois, mais avec un habitué de plus. Les assiduités du jeune

vicomte furent d'autant plus promptement interprétées comme celles

d'un futur, que, soit à la messe, soit à la promenade, ses manières et

celles d'Ursule, quoique réservées, trahissaient l'entente de leurs

cœurs. Dionis fit observer aux héritiers que le bonhomme ne demandait

point ses intérêts à madame de Portenduère, et que la vieille dame lui

devait déjà trois années.

--Elle sera forcée de céder, de consentir à la mésalliance de son fils,

dit le notaire. Si ce malheur arrive, il est probable qu'une grande

partie de la fortune de votre oncle servira, selon Basile, d'argument

irrésistible.

L'irritation des héritiers, en devinant que leur oncle leur préférait

trop Ursule pour ne pas assurer son bonheur à leurs dépens, devint

alors aussi sourde que profonde. Réunis tous les soirs chez Dionis

depuis la révolution de Juillet, ils y maudissaient les deux amants,

et la soirée ne s'y terminait guère sans qu'ils eussent cherché, mais

vainement, les moyens de contre-carrer le vieillard. Zélie, qui sans

doute avait profité comme le docteur de la baisse des rentes pour

placer avantageusement ses énormes capitaux, était la plus acharnée

après l'orpheline et les Portenduère. Un soir où Goupil, qui se gardait

cependant de s'ennuyer dans ces soirées, était venu pour se tenir au

courant des affaires de la ville qui se discutaient là, Zélie eut une

recrudescence de haine: elle avait vu le matin le docteur, Ursule et

Savinien revenant en calèche d'une promenade aux environs, dans une

intimité qui disait tout.

--Je donnerais bien trente mille francs pour que Dieu rappelât à lui

notre oncle avant que le mariage de ce Portenduère et de la _mijaurée_

se fasse, dit-elle.

Goupil reconduisit monsieur et madame Minoret jusqu'au milieu de leur

grande cour, et leur dit en regardant autour de lui pour savoir s'ils

étaient bien seuls:--Voulez-vous me donner les moyens d'acheter l'étude

de Dionis, et je ferai rompre le mariage de monsieur Portenduère et

d'Ursule?

--Comment? demanda le colosse.

--Me croyez-vous assez niais pour vous dire mon projet? répondit le

maître clerc.

--Eh! bien, mon garçon, brouille-les, et nous verrons, dit Zélie.

--Je ne m'embarque point dans de pareils tracas sur un: nous verrons!

Le jeune homme est un crâne qui pourrait me tuer et je dois être ferré

à glace, être de sa force à l'épée et au pistolet. Établissez-moi, je

vous tiendrai parole.

--Empêche ce mariage et je t'établirai, répondit le maître de poste.

--Voici neuf mois que vous regardez à me prêter quinze malheureux mille

francs pour acheter l'Étude de Lecœur l'huissier, et vous voulez que

je me fie à cette parole! Allez, vous perdrez la succession de votre

oncle, et ce sera bien fait.

--S'il ne s'agissait que de quinze mille francs et de l'Étude de

Lecœur, je ne dis pas, répondit Zélie; mais vous cautionner pour

cinquante mille écus!....

--Mais je payerai, dit Goupil en lançant à Zélie un regard fascinateur

qui rencontra le regard impérieux de la maîtresse de poste. Ce fut

comme du venin sur de l'acier.

--Nous attendrons, dit Zélie.

--Ayez donc le génie du mal! pensa Goupil. Si jamais je les tiens,

ceux-là, se dit-il en sortant, je les presserai comme des citrons.

En cultivant la société du docteur, du juge de paix et du curé,

Savinien leur prouva l'excellence de son caractère. L'amour de ce jeune

homme pour Ursule, si dégagé de tout intérêt, si persistant, intéressa

si vivement les trois amis, qu'ils ne séparaient plus ces deux enfants

dans leurs pensées. Bientôt la monotonie de cette vie patriarcale et la

certitude que les amants avaient de leur avenir finirent par donner à

leur affection une apparence de fraternité. Souvent le docteur laissait

Ursule et Savinien seuls. Il avait bien jugé ce charmant jeune homme

qui baisait la main d'Ursule en arrivant et ne la lui eût pas demandée

seul avec elle, tant il était pénétré de respect pour l'innocence,

pour la candeur de cette enfant dont l'excessive sensibilité, souvent

éprouvée, lui avait appris qu'une expression dure, un air froid ou

des alternatives de douceur et de brusquerie pouvaient la tuer.

Les grandes hardiesses des deux amants se commettaient en présence

des vieillards, le soir. Deux années, pleines de joie secrètes, se

passèrent ainsi, sans autre événement que les tentatives inutiles du

jeune homme pour obtenir le consentement de sa mère à son mariage

avec Ursule. Il parlait quelquefois des matinées entières, sa mère

l'écoutait sans répondre à ses raisons et à ses prières, autrement que

par un silence de Bretonne ou par des refus. A dix-neuf ans, Ursule

élégante, excellente musicienne et bien élevée, n'avait plus rien

à acquérir: elle était parfaite. Aussi obtint-elle une renommée de

beauté, de grâce et d'instruction qui s'étendit au loin. Un jour, le

docteur eut à refuser la marquise d'Aiglemont qui pensait à Ursule pour

son fils aîné. Six mois plus tard, malgré le profond secret gardé par

Ursule, par le docteur et par madame d'Aiglemont, Savinien fut instruit

par hasard de cette circonstance. Touché de tant de délicatesse, il

argua de ce procédé pour vaincre l'obstination de sa mère qui lui

répondit:--Si les d'Aiglemont veulent se mésallier, est-ce une raison

pour nous?

Au mois de décembre 1834, le pieux et bon vieillard déclina

visiblement. En le voyant sortir de l'église, la figure jaune et

grippée, les yeux pâles, toute la ville parla de la mort prochaine du

bonhomme, alors âgé de quatre-vingt-huit ans.--Vous saurez ce qui en

est, disait-on aux héritiers. En effet, le décès du vieillard avait

l'attrait d'un problème. Mais le docteur ne se savait pas malade, il

avait des illusions, et ni la pauvre Ursule, ni Savinien, ni le juge

de paix, ni le curé ne voulaient par délicatesse l'éclairer sur sa

position; le médecin de Nemours, qui le venait voir tous les soirs,

n'osait lui rien prescrire. Le vieux Minoret ne sentait aucune douleur,

il s'éteignait doucement. Chez lui l'intelligence demeurait ferme,

nette et puissante. Chez les vieillards ainsi constitués, l'âme domine

le corps et lui donne la force de mourir debout. Le curé, pour ne pas

avancer le terme fatal, dispensa son paroissien de venir entendre la

messe à l'église, et lui permit de lire les offices chez lui; car le

docteur accomplissait minutieusement ses devoirs de religion: plus

il alla vers la tombe, plus il aima Dieu. Les clartés éternelles

lui expliquaient de plus en plus les difficultés de tout genre. Au

commencement de la nouvelle année, Ursule obtint de lui qu'il vendît

ses chevaux, sa voiture, et qu'il congédiât Cabirolle. Le juge de paix,

dont les inquiétudes sur l'avenir d'Ursule étaient loin de se calmer

par les demi-confidences du vieillard, entama la question délicate

de l'héritage, en démontrant un soir à son vieil ami la nécessité

d'émanciper Ursule. La pupille serait alors habile à recevoir un compte

de tutelle et à posséder; ce qui permettait de l'avantager. Malgré

cette ouverture, le vieillard, qui cependant avait déjà consulté le

juge de paix, ne lui confia point le secret de ses dispositions envers

Ursule; mais il adopta le parti de l'émancipation. Plus le juge de paix

mettait d'insistance à vouloir connaître les moyens choisis par son

vieil ami pour enrichir Ursule, plus le docteur devenait défiant. Enfin

Minoret craignit positivement de confier au juge de paix ses trente-six

mille francs de rente au porteur.

--Pourquoi, lui dit Bongrand, mettre contre vous le hasard?

--Entre deux hasards, répondit le docteur, on évite le plus chanceux.

Bongrand mena l'affaire de l'émancipation assez rondement pour

qu'elle fût terminée le jour où mademoiselle Mirouët eut ses vingt

ans. Cet anniversaire devait être la dernière fête du vieux docteur

qui, pris sans doute d'un pressentiment de sa fin prochaine, célébra

somptueusement cette journée en donnant un petit bal auquel il invita

les jeunes personnes et les jeunes gens des quatre familles Dionis,

Crémière, Minoret et Massin. Savinien, Bongrand, le curé, ses deux

vicaires, le médecin de Nemours et mesdames Zélie Minoret, Massin et

Crémière, ainsi que Schmucke furent les convives du grand dîner qui

précéda le bal.

--Je sens que je m'en vais, dit le vieillard au notaire à la fin de

la soirée. Je vous prie donc de venir demain pour rédiger le compte

de tutelle que je dois rendre à Ursule, afin de ne pas en compliquer

ma succession. Dieu merci! je n'ai pas fait tort d'une obole à mes

héritiers, et n'ai disposé que de mes revenus. Messieurs Crémière,

Massin et Minoret, mon neveu, sont membres du conseil de famille

institué pour Ursule, ils assisteront à cette reddition de comptes.

Ces paroles entendues par Massin et colportées dans le bal y

répandirent la joie parmi les trois familles qui depuis quatre ans

vivaient en de continuelles alternatives, se croyant tantôt riches,

tantôt déshéritées.

--C'est une langue qui s'éteint, dit madame Crémière.

Quand, vers deux heures du matin, il ne resta plus dans le salon que

Savinien, Bongrand et le curé Chaperon, le vieux docteur dit en leur

montrant Ursule, charmante en habit de bal, qui venait de dire adieu

aux jeunes demoiselles Crémière et Massin:--C'est à vous, mes amis, que

je la confie! Dans quelques jours je ne serai plus là pour la protéger;

mettez-vous tous entre elle et le monde, jusqu'à ce qu'elle soit

mariée... J'ai peur pour elle.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 12 / 48 段