régulièrement à Ursule, elle fut en proie à une maladie sans cause
sensible. Semblable à ces beaux fruits attaqués par un ver, une
pensée lui rongeait le cœur. Elle perdit l'appétit et ses belles
couleurs. Quand son parrain lui demanda la première fois ce qu'elle
éprouvait:--Je voudrais voir la mer, dit-elle.
--Il est difficile de te mener en décembre voir un port de mer, lui
répondit le vieillard.
--Irais-je donc? dit-elle.
De grands vents s'élevaient-ils, Ursule éprouvait des commotions en
croyant, malgré les savantes distinctions de son parrain, du curé, du
juge de paix entre les vents de mer et ceux de terre, que Savinien se
trouvait aux prises avec un ouragan. Le juge de paix la rendit heureuse
pour quelques jours avec une gravure qui représentait un aspirant en
costume. Elle lisait les journaux en imaginant qu'ils donneraient des
nouvelles de la croisière pour laquelle Savinien était parti. Elle
dévora les romans maritimes de Cooper, et voulut apprendre les termes
de marine. Ces preuves de la fixité de la pensée, souvent jouées par
les autres femmes, furent si naturelles chez Ursule qu'elle vit en rêve
chacune des lettres de Savinien, et ne manqua jamais à les annoncer le
matin même en racontant le songe avant-coureur.
--Maintenant, dit-elle au docteur, la quatrième fois que ce fait
eut lieu sans que le curé et le médecin en fussent surpris, je suis
tranquille: à quelque distance que Savinien soit, s'il est blessé, je
le sentirai dans le même instant.
Le vieux médecin resta plongé dans une profonde méditation que le juge
de paix et le curé jugèrent douloureuse, à voir l'expression de son
visage.
--Qu'avez-vous? lui demandèrent-ils quand Ursule les eut laissés seuls.
--Vivra-t-elle? répondit le vieux médecin. Une si délicate et si tendre
fleur résistera-t-elle à des peines de cœur?
Néanmoins _la petite rêveuse_, comme la surnomma le curé, travaillait
avec ardeur; elle comprenait l'importance d'une grande instruction
pour une femme du monde, et tout le temps qu'elle ne donnait pas au
chant, à l'étude de l'Harmonie et de la Composition, elle le passait
à lire les livres que lui choisissait l'abbé Chaperon dans la riche
bibliothèque de son parrain. Tout en menant cette vie occupée, elle
souffrait, mais sans se plaindre. Parfois elle restait des heures
entières à regarder la fenêtre de Savinien. Le dimanche, à la sortie
de la messe, elle suivait madame de Portenduère en la contemplant
avec tendresse, car, malgré ses duretés, elle aimait en elle la mère
de Savinien. Sa piété redoublait, elle allait à la messe tous les
matins, car elle crut fermement que ses rêves étaient une faveur de
Dieu. Effrayé des ravages produits par cette nostalgie de l'amour, le
jour de la naissance d'Ursule son parrain lui promit de la conduire à
Toulon voir le départ de l'expédition d'Alger sans que Savinien, qui en
faisait partie, en fût instruit. Le juge de paix et le curé gardèrent
le secret au docteur sur le but de ce voyage, qui parut être entrepris
pour la santé d'Ursule, et qui intrigua beaucoup les héritiers Minoret.
Après avoir revu Savinien en uniforme d'aspirant, après avoir monté sur
le beau vaisseau de l'amiral, à qui le ministre avait recommandé le
jeune Portenduère, Ursule, à la prière de son ami, alla respirer l'air
de Nice, et parcourut la côte de la Méditerranée jusqu'à Gênes, où elle
apprit l'arrivée de la flotte devant Alger et les heureuses nouvelles
du débarquement. Le docteur aurait voulu continuer ce voyage à travers
l'Italie, autant pour distraire Ursule que pour achever en quelque
sorte son éducation en agrandissant ses idées par la comparaison des
mœurs, des pays, et par les enchantements de la terre où vivent les
chefs-d'œuvre de l'art, et où tant de civilisations ont laissé leurs
traces brillantes; mais la nouvelle de la résistance opposée par le
trône aux électeurs de la fameuse Chambre de 1830 ramena le docteur
en France, où il ramena sa pupille dans un état de santé florissante,
et riche d'un charmant petit modèle du vaisseau sur lequel servait
Savinien.
Les Élections de 1830 donnèrent de la consistance aux héritiers qui,
par les soins de Désiré Minoret et de Goupil, formèrent à Nemours un
comité dont les efforts firent nommer à Fontainebleau le candidat
libéral. Massin exerçait une énorme influence sur les électeurs de
la campagne. Cinq des fermiers du maître de poste étaient électeurs.
Dionis représentait plus de onze voix. En se réunissant chez le
notaire, Crémière, Massin, le maître de poste et leurs adhérents
finirent par prendre l'habitude de s'y voir. Au retour du docteur,
le salon de Dionis était donc devenu le camp des héritiers. Le
juge de paix et le maire qui se lièrent alors pour résister aux
libéraux de Nemours, battus par l'Opposition malgré les efforts
des châteaux situés aux environs, furent étroitement unis par leur
défaite. Lorsque Bongrand et l'abbé Chaperon apprirent au docteur le
résultat de cet antagonisme qui dessina, pour la première fois, deux
partis dans Nemours, et donna de l'importance aux héritiers Minoret,
Charles X partait de Rambouillet pour Cherbourg. Désiré Minoret, qui
partageait les opinions du Barreau de Paris, avait fait venir de
Nemours quinze de ses amis commandés par Goupil, et à qui le maître
de poste donna des chevaux pour courir à Paris, où ils arrivèrent
chez Désiré dans la nuit du 28. Goupil et Désiré coopérèrent avec
cette troupe à la prise de l'Hôtel-de-Ville. Désiré Minoret fut décoré
de la Légion-d'Honneur, et nommé substitut du procureur du roi à
Fontainebleau. Goupil eut la croix de Juillet. Dionis fut élu maire de
Nemours en remplacement du _sieur_ Levrault, et le conseil municipal
se composa de Minoret-Levrault, adjoint; de Massin, de Crémière et
de tous les adhérents du salon de Dionis. Bongrand ne garda sa place
que par l'influence de son fils, fait procureur du roi à Melun, et
dont le mariage avec mademoiselle Levrault parut alors probable. En
voyant le trois pour cent à quarante-cinq, le docteur partit en poste
pour Paris, et plaça cinq cent quarante mille francs en inscriptions
au porteur. Le reste de sa fortune, qui allait environ à deux cent
soixante-dix mille francs, lui donna, mis à son nom dans le même fonds,
ostensiblement quinze mille francs de rente. Il employa de la même
manière le capital légué par le vieux professeur à Ursule, ainsi que
les huit mille francs produits en neuf ans par les intérêts, ce qui
fit à sa pupille quatorze cents francs de rente, au moyen d'une petite
somme qu'il ajouta pour arrondir ce léger revenu. D'après les conseils
de son maître, la vieille Bougival eut trois cent cinquante francs de
rente en plaçant ainsi cinq mille et quelques cents francs d'économies.
Ces sages opérations, méditées entre le docteur et le juge de paix,
furent accomplies dans le plus profond secret à la faveur des troubles
politiques. Quand le calme fut à peu près rétabli, le docteur acheta
une petite maison contiguë à la sienne, et l'abattit ainsi que le mur
de sa cour pour faire construire à la place une remise et une écurie.
Employer le capital de mille francs de rente à se donner des communs
parut une folie à tous les héritiers Minoret. Cette prétendue folie
fut le commencement d'une ère nouvelle dans la vie du docteur qui, par
un moment où les chevaux et les voitures se donnaient presque, ramena
de Paris trois superbes chevaux et une calèche.
Quand, au commencement de novembre 1830, le vieillard vint pour
la première fois par un temps pluvieux en calèche à la messe, et
descendit pour donner la main à Ursule, tous les habitants accoururent
sur la place, autant pour voir la voiture du docteur et questionner
son cocher, que pour gloser sur la pupille à l'excessive ambition
de laquelle Massin, Crémière, le maître de poste et leurs femmes
attribuaient les folies de leur oncle.
--La calèche! hé, Massin? cria Goupil. Votre succession va bon train,
hein?
--Tu dois avoir demandé de bons gages, Cabirolle? dit le maître de
poste au fils d'un de ses conducteurs qui restait auprès des chevaux,
car il faut espérer que tu n'useras pas beaucoup de fers chez un homme
de quatre-vingt-quatre ans. Combien les chevaux ont-ils coûté?
--Quatre mille francs. La calèche, quoique de hasard, a été payée deux
mille francs; mais elle est belle, les roues sont à patente.
--Comment, dites-vous, Cabirolle? demanda madame Crémière.
--Il dit _à ma tante_, répondit Goupil, c'est une idée des Anglais, qui
ont inventé ces roues-là. Tenez! voyez-vous, on ne voit rien du tout,
c'est emboîté, c'est joli, on n'accroche pas, il n'y a plus ce vilain
bout de fer carré qui dépassait l'essieu.
--A quoi rime _ma tante_? dit alors innocemment madame Crémière.
--Comment! dit Goupil, ça ne vous _tente_ donc pas?
--Ah! je comprends, dit-elle.
--Eh! bien, non, vous êtes une honnête femme, dit Goupil, il ne faut
pas vous tromper, le vrai mot c'est _à patte entre_, parce que la fiche
est cachée.
--Oui, madame, dit Cabirolle qui fut la dupe de l'explication de
Goupil, tant le clerc la donna sérieusement.
--C'est une belle voiture, tout de même, s'écria Crémière, et il faut
être riche pour prendre un pareil genre.
--Elle va bien, la petite, dit Goupil. Mais elle a raison, elle vous
apprend à jouir de la vie. Pourquoi n'avez-vous pas de beaux chevaux
et des calèches, vous, papa Minoret? Vous laisserez-vous humilier? A
votre place, moi! j'aurais une voiture de prince.
--Voyons, Cabirolle, dit Massin, est-ce la petite qui lance notre oncle
dans ces luxes-là?
--Je ne sais pas, répondit Cabirolle, mais elle est quasiment la
maîtresse au logis. Il vient maintenant maître sur maître de Paris.
Elle va, dit-on, étudier la peinture.
--Je saisirai cette occasion pour faire _tirer_ mon portrait, dit
madame Crémière.
En province, on dit encore tirer au lieu de faire un portrait.
--Le vieil Allemand n'est cependant pas renvoyé, dit madame Massin.
--Il y est encore aujourd'hui, répondit Cabirolle.
--Abondance de chiens ne nuit pas, dit madame Crémière qui fit rire
tout le monde.
--Maintenant, s'écria Goupil, vous ne devez plus compter sur la
succession. Ursule a bientôt dix-sept ans, elle est plus jolie que
jamais; les voyages forment la jeunesse, et la petite farceuse tient
votre oncle par le bon bout. Il y a cinq ou six paquets pour elle aux
voitures par semaine, et les couturières, les modistes viennent lui
essayer ici ses robes et ses affaires. Aussi ma patronne est-elle
furieuse. Attendez Ursule à la sortie et regardez son petit châle de
cou, un vrai cachemire de six cents francs.
La foudre serait tombée au milieu du groupe des héritiers, elle
n'aurait pas produit plus d'effet que les derniers mots de Goupil, qui
se frottait les mains.
Le vieux salon vert du docteur fut renouvelé par un tapissier de Paris.
Jugé sur le luxe qu'il déployait, le vieillard était tantôt accusé
d'avoir celé sa fortune et de posséder soixante mille livres de rentes,
tantôt de dépenser ses capitaux pour plaire à Ursule. On faisait de
lui tour à tour un richard et un libertin. Ce mot:--C'est un vieux
fou! résuma l'opinion du pays. Cette fausse direction des jugements
de la petite ville eut pour avantage de tromper les héritiers, qui ne
soupçonnèrent point l'amour de Savinien pour Ursule, véritable cause
des dépenses du docteur, enchanté d'habituer sa pupille à son rôle de
vicomtesse, et qui, riche de plus de cinquante mille francs de rente,
se donnait le plaisir de parer son idole.
Au mois de février 1832, le jour où Ursule avait dix-sept ans, le
matin même en se levant, elle vit Savinien en costume d'enseigne à sa
fenêtre.
--Comment n'en ai-je rien su? se dit-elle.
Depuis la prise d'Alger, où Savinien se distingua par un trait de
courage qui lui valut la croix, la corvette sur laquelle il servait
étant restée pendant plusieurs mois à la mer, il lui avait été tout à
fait impossible d'écrire au docteur, et il ne voulait pas quitter le
service sans l'avoir consulté. Jaloux de conserver à la marine un nom
illustre, le nouveau gouvernement avait profité du remue-ménage de
Juillet pour donner le grade d'enseigne à Savinien. Après avoir obtenu
un congé de quinze jours, le nouvel enseigne arrivait de Toulon par la
malle-poste pour la fête d'Ursule et pour prendre en même temps l'avis
du docteur.
--Il est arrivé, cria la filleule en se précipitant dans la chambre de
son parrain.
--Très-bien! répondit-il, je devine le motif qui lui fait quitter le
service, et il peut maintenant rester à Nemours.
--Ah! voilà ma fête: elle est toute dans ce mot, dit-elle en embrassant
le docteur.
Sur un signe qu'elle alla faire au gentilhomme, Savinien vint aussitôt;
elle voulait l'admirer, car il lui semblait changé en mieux. En effet,
le service militaire imprime aux gestes, à la démarche, à l'air des
hommes une décision mêlée de gravité, je ne sais quelle rectitude qui
permet au plus superficiel observateur de reconnaître un militaire
sous l'habit bourgeois: rien ne démontre mieux que l'homme est fait
pour commander. Ursule en aima mieux encore Savinien, et ressentit une
joie d'enfant à se promener dans le petit jardin en lui donnant le
bras et lui faisant raconter la part qu'il avait eue, _en sa qualité
d'aspirant_, à la prise d'Alger. Évidemment Savinien avait pris Alger.
Elle voyait, disait-elle, tout en rouge, quand elle regardait la
décoration de Savinien. Le docteur, qui, de sa chambre, les surveillait
en s'habillant, vint les retrouver. Sans s'ouvrir entièrement
au vicomte, il lui dit alors qu'au cas où madame de Portenduère
consentirait à son mariage avec Ursule, la fortune de sa filleule
rendait superflu le traitement des grades qu'il pouvait acquérir.
--Hélas! dit Savinien, il faudra bien du temps pour vaincre
l'opposition de ma mère. Avant mon départ, placée entre l'alternative
de me voir rester près d'elle si elle consentait à mon mariage avec
Ursule, ou de ne plus me revoir que de loin en loin et de me savoir
exposé aux dangers de ma carrière, elle m'a laissé partir....
--Mais, Savinien, nous serons ensemble, dit Ursule en lui prenant la
main et la lui secouant avec une espèce d'impatience.
Se voir et ne plus se quitter, c'était pour elle tout l'amour; elle
ne voyait rien au delà; et son joli geste, la mutinerie de son accent
exprimèrent tant d'innocence, que Savinien et le docteur en furent
attendris. La démission fut envoyée, et la fête d'Ursule reçut de la
présence de son fiancé le plus bel éclat. Quelques mois après, vers le
mois de mai, la vie intérieure reprit chez le docteur Minoret le calme
d'autrefois, mais avec un habitué de plus. Les assiduités du jeune
vicomte furent d'autant plus promptement interprétées comme celles
d'un futur, que, soit à la messe, soit à la promenade, ses manières et
celles d'Ursule, quoique réservées, trahissaient l'entente de leurs
cœurs. Dionis fit observer aux héritiers que le bonhomme ne demandait
point ses intérêts à madame de Portenduère, et que la vieille dame lui
devait déjà trois années.
--Elle sera forcée de céder, de consentir à la mésalliance de son fils,
dit le notaire. Si ce malheur arrive, il est probable qu'une grande
partie de la fortune de votre oncle servira, selon Basile, d'argument
irrésistible.
L'irritation des héritiers, en devinant que leur oncle leur préférait
trop Ursule pour ne pas assurer son bonheur à leurs dépens, devint
alors aussi sourde que profonde. Réunis tous les soirs chez Dionis
depuis la révolution de Juillet, ils y maudissaient les deux amants,
et la soirée ne s'y terminait guère sans qu'ils eussent cherché, mais
vainement, les moyens de contre-carrer le vieillard. Zélie, qui sans
doute avait profité comme le docteur de la baisse des rentes pour
placer avantageusement ses énormes capitaux, était la plus acharnée
après l'orpheline et les Portenduère. Un soir où Goupil, qui se gardait
cependant de s'ennuyer dans ces soirées, était venu pour se tenir au
courant des affaires de la ville qui se discutaient là, Zélie eut une
recrudescence de haine: elle avait vu le matin le docteur, Ursule et
Savinien revenant en calèche d'une promenade aux environs, dans une
intimité qui disait tout.
--Je donnerais bien trente mille francs pour que Dieu rappelât à lui
notre oncle avant que le mariage de ce Portenduère et de la _mijaurée_
se fasse, dit-elle.
Goupil reconduisit monsieur et madame Minoret jusqu'au milieu de leur
grande cour, et leur dit en regardant autour de lui pour savoir s'ils
étaient bien seuls:--Voulez-vous me donner les moyens d'acheter l'étude
de Dionis, et je ferai rompre le mariage de monsieur Portenduère et
d'Ursule?
--Comment? demanda le colosse.
--Me croyez-vous assez niais pour vous dire mon projet? répondit le
maître clerc.
--Eh! bien, mon garçon, brouille-les, et nous verrons, dit Zélie.
--Je ne m'embarque point dans de pareils tracas sur un: nous verrons!
Le jeune homme est un crâne qui pourrait me tuer et je dois être ferré
à glace, être de sa force à l'épée et au pistolet. Établissez-moi, je
vous tiendrai parole.
--Empêche ce mariage et je t'établirai, répondit le maître de poste.
--Voici neuf mois que vous regardez à me prêter quinze malheureux mille
francs pour acheter l'Étude de Lecœur l'huissier, et vous voulez que
je me fie à cette parole! Allez, vous perdrez la succession de votre
oncle, et ce sera bien fait.
--S'il ne s'agissait que de quinze mille francs et de l'Étude de
Lecœur, je ne dis pas, répondit Zélie; mais vous cautionner pour
cinquante mille écus!....
--Mais je payerai, dit Goupil en lançant à Zélie un regard fascinateur
qui rencontra le regard impérieux de la maîtresse de poste. Ce fut
comme du venin sur de l'acier.
--Nous attendrons, dit Zélie.
--Ayez donc le génie du mal! pensa Goupil. Si jamais je les tiens,
ceux-là, se dit-il en sortant, je les presserai comme des citrons.
En cultivant la société du docteur, du juge de paix et du curé,
Savinien leur prouva l'excellence de son caractère. L'amour de ce jeune
homme pour Ursule, si dégagé de tout intérêt, si persistant, intéressa
si vivement les trois amis, qu'ils ne séparaient plus ces deux enfants
dans leurs pensées. Bientôt la monotonie de cette vie patriarcale et la
certitude que les amants avaient de leur avenir finirent par donner à
leur affection une apparence de fraternité. Souvent le docteur laissait
Ursule et Savinien seuls. Il avait bien jugé ce charmant jeune homme
qui baisait la main d'Ursule en arrivant et ne la lui eût pas demandée
seul avec elle, tant il était pénétré de respect pour l'innocence,
pour la candeur de cette enfant dont l'excessive sensibilité, souvent
éprouvée, lui avait appris qu'une expression dure, un air froid ou
des alternatives de douceur et de brusquerie pouvaient la tuer.
Les grandes hardiesses des deux amants se commettaient en présence
des vieillards, le soir. Deux années, pleines de joie secrètes, se
passèrent ainsi, sans autre événement que les tentatives inutiles du
jeune homme pour obtenir le consentement de sa mère à son mariage
avec Ursule. Il parlait quelquefois des matinées entières, sa mère
l'écoutait sans répondre à ses raisons et à ses prières, autrement que
par un silence de Bretonne ou par des refus. A dix-neuf ans, Ursule
élégante, excellente musicienne et bien élevée, n'avait plus rien
à acquérir: elle était parfaite. Aussi obtint-elle une renommée de
beauté, de grâce et d'instruction qui s'étendit au loin. Un jour, le
docteur eut à refuser la marquise d'Aiglemont qui pensait à Ursule pour
son fils aîné. Six mois plus tard, malgré le profond secret gardé par
Ursule, par le docteur et par madame d'Aiglemont, Savinien fut instruit
par hasard de cette circonstance. Touché de tant de délicatesse, il
argua de ce procédé pour vaincre l'obstination de sa mère qui lui
répondit:--Si les d'Aiglemont veulent se mésallier, est-ce une raison
pour nous?
Au mois de décembre 1834, le pieux et bon vieillard déclina
visiblement. En le voyant sortir de l'église, la figure jaune et
grippée, les yeux pâles, toute la ville parla de la mort prochaine du
bonhomme, alors âgé de quatre-vingt-huit ans.--Vous saurez ce qui en
est, disait-on aux héritiers. En effet, le décès du vieillard avait
l'attrait d'un problème. Mais le docteur ne se savait pas malade, il
avait des illusions, et ni la pauvre Ursule, ni Savinien, ni le juge
de paix, ni le curé ne voulaient par délicatesse l'éclairer sur sa
position; le médecin de Nemours, qui le venait voir tous les soirs,
n'osait lui rien prescrire. Le vieux Minoret ne sentait aucune douleur,
il s'éteignait doucement. Chez lui l'intelligence demeurait ferme,
nette et puissante. Chez les vieillards ainsi constitués, l'âme domine
le corps et lui donne la force de mourir debout. Le curé, pour ne pas
avancer le terme fatal, dispensa son paroissien de venir entendre la
messe à l'église, et lui permit de lire les offices chez lui; car le
docteur accomplissait minutieusement ses devoirs de religion: plus
il alla vers la tombe, plus il aima Dieu. Les clartés éternelles
lui expliquaient de plus en plus les difficultés de tout genre. Au
commencement de la nouvelle année, Ursule obtint de lui qu'il vendît
ses chevaux, sa voiture, et qu'il congédiât Cabirolle. Le juge de paix,
dont les inquiétudes sur l'avenir d'Ursule étaient loin de se calmer
par les demi-confidences du vieillard, entama la question délicate
de l'héritage, en démontrant un soir à son vieil ami la nécessité
d'émanciper Ursule. La pupille serait alors habile à recevoir un compte
de tutelle et à posséder; ce qui permettait de l'avantager. Malgré
cette ouverture, le vieillard, qui cependant avait déjà consulté le
juge de paix, ne lui confia point le secret de ses dispositions envers
Ursule; mais il adopta le parti de l'émancipation. Plus le juge de paix
mettait d'insistance à vouloir connaître les moyens choisis par son
vieil ami pour enrichir Ursule, plus le docteur devenait défiant. Enfin
Minoret craignit positivement de confier au juge de paix ses trente-six
mille francs de rente au porteur.
--Pourquoi, lui dit Bongrand, mettre contre vous le hasard?
--Entre deux hasards, répondit le docteur, on évite le plus chanceux.
Bongrand mena l'affaire de l'émancipation assez rondement pour
qu'elle fût terminée le jour où mademoiselle Mirouët eut ses vingt
ans. Cet anniversaire devait être la dernière fête du vieux docteur
qui, pris sans doute d'un pressentiment de sa fin prochaine, célébra
somptueusement cette journée en donnant un petit bal auquel il invita
les jeunes personnes et les jeunes gens des quatre familles Dionis,
Crémière, Minoret et Massin. Savinien, Bongrand, le curé, ses deux
vicaires, le médecin de Nemours et mesdames Zélie Minoret, Massin et
Crémière, ainsi que Schmucke furent les convives du grand dîner qui
précéda le bal.
--Je sens que je m'en vais, dit le vieillard au notaire à la fin de
la soirée. Je vous prie donc de venir demain pour rédiger le compte
de tutelle que je dois rendre à Ursule, afin de ne pas en compliquer
ma succession. Dieu merci! je n'ai pas fait tort d'une obole à mes
héritiers, et n'ai disposé que de mes revenus. Messieurs Crémière,
Massin et Minoret, mon neveu, sont membres du conseil de famille
institué pour Ursule, ils assisteront à cette reddition de comptes.
Ces paroles entendues par Massin et colportées dans le bal y
répandirent la joie parmi les trois familles qui depuis quatre ans
vivaient en de continuelles alternatives, se croyant tantôt riches,
tantôt déshéritées.
--C'est une langue qui s'éteint, dit madame Crémière.
Quand, vers deux heures du matin, il ne resta plus dans le salon que
Savinien, Bongrand et le curé Chaperon, le vieux docteur dit en leur
montrant Ursule, charmante en habit de bal, qui venait de dire adieu
aux jeunes demoiselles Crémière et Massin:--C'est à vous, mes amis, que
je la confie! Dans quelques jours je ne serai plus là pour la protéger;
mettez-vous tous entre elle et le monde, jusqu'à ce qu'elle soit
mariée... J'ai peur pour elle.