expérience, cruelle enfant?... s'écria le docteur au désespoir. Les
nobles ne se croient jamais obligés par nous autres bourgeois. En les
servant nous faisons notre devoir, voilà tout. D'ailleurs la vieille
dame a vu que Savinien te regardait avec plaisir, elle a peur qu'il ne
t'aime.
--Enfin, il est sauvé? dit-elle. Mais essayer d'humilier un homme comme
vous?
--Attends-moi, ma petite.
Quand le docteur revint chez madame de Portenduère, il y trouva Dionis
accompagné de messieurs Bongrand et Levrault le maire, témoins exigés
par la loi pour la validité des actes passés dans les communes où
il n'existe qu'un notaire. Minoret prit à part monsieur Dionis et
lui dit un mot à l'oreille, après lequel le notaire fit la lecture
de l'obligation: madame de Portenduère y donnait une hypothèque sur
tous ses biens jusqu'au remboursement des cent mille francs prêtés
par le docteur au vicomte, et les intérêts y étaient stipulés à cinq
pour cent. A la lecture de cette clause, le curé regarda Minoret, qui
répondit à l'abbé par un léger coup de tête approbatif. Le pauvre
prêtre alla dire à l'oreille de sa pénitente quelques mots auxquels
elle répondit à mi-voix:--Je ne veux rien devoir à ces gens-là.
--Ma mère, monsieur, me laisse le beau rôle, dit Savinien au docteur;
elle vous rendra tout l'argent et me charge de la reconnaissance.
--Mais il vous faudra trouver onze mille francs la première année, à
cause des frais du contrat, reprit le curé.
--Monsieur, dit Minoret à Dionis, comme monsieur et madame de
Portenduère sont hors d'état de payer l'enregistrement, joignez les
frais de l'acte au capital, je vous les payerai.
Dionis fit des renvois, et le capital fut alors fixé à cent sept mille
francs. Quand tout fut signé, Minoret prétexta de sa fatigue pour se
retirer en même temps que le notaire et les témoins.
--Madame, dit le curé qui resta seul avec le vicomte, pourquoi choquer
cet excellent monsieur Minoret qui vous a sauvé cependant au moins
vingt-cinq mille francs à Paris, et qui a eu la délicatesse d'en
laisser vingt mille à votre fils pour ses dettes d'honneur?...
--Votre Minoret est un sournois, dit-elle en prenant une pincée de
tabac, il sait bien ce qu'il fait.
--Ma mère croit qu'il veut m'obliger à épouser sa pupille en englobant
notre ferme, comme si l'on pouvait forcer un Portenduère, fils d'une
Kergarouët, à se marier contre son gré.
Une heure après, Savinien se présenta chez le docteur où les héritiers
se trouvaient, amenés par la curiosité. L'apparition du jeune vicomte
produisit une sensation d'autant plus vive que, chez chacun des
assistants, elle excita des émotions différentes. Mesdemoiselles
Crémière et Massin chuchotèrent en regardant Ursule qui rougissait. Les
mères dirent à Désiré que Goupil pouvait bien avoir raison à l'égard de
ce mariage. Les yeux de toutes les personnes présentes se tournèrent
alors sur le docteur qui ne se leva point pour recevoir le gentilhomme
et se contenta de le saluer par une inclination de tête sans quitter le
cornet, car il faisait une partie de trictrac avec monsieur Bongrand.
L'air froid du docteur surprit tout le monde.
--Ursule, mon enfant, dit-il, fais-nous un peu de musique.
En voyant la jeune fille, heureuse d'avoir une contenance, sauter
sur l'instrument et remuer les volumes reliés en vert, les héritiers
acceptèrent avec des démonstrations de plaisir le supplice et le
silence qui allaient leur être infligés, tant ils tenaient à savoir ce
qui se tramait entre leur oncle et les Portenduère.
Il arrive souvent qu'un morceau pauvre en lui-même, mais exécuté par
une jeune fille sous l'empire d'un sentiment profond, fasse plus
d'impression qu'une grande ouverture pompeusement dite par un orchestre
habile. Il existe en toute musique, outre la pensée du compositeur,
l'âme de l'exécutant, qui, par un privilége acquis seulement à cet art,
peut donner du sens et de la poésie à des phrases sans grande valeur.
Chopin prouve aujourd'hui pour l'ingrat piano la vérité de ce fait
déjà démontré par Paganini pour le violon. Ce beau génie est moins un
musicien qu'une âme qui se rend sensible et qui se communiquerait par
toute espèce de musique, même par de simples accords. Par sa sublime
et périlleuse organisation, Ursule appartenait à cette école de génies
si rares; mais le vieux Schmucke, le maître qui venait chaque samedi
et qui pendant le séjour d'Ursule à Paris la vit tous les jours,
avait porté le talent de son élève à toute sa perfection. Le Songe
de Rousseau, morceau choisi par Ursule, une des compositions de la
jeunesse d'Hérold, ne manque pas d'ailleurs d'une certaine profondeur
qui peut se développer à l'exécution; elle y jeta les sentiments qui
l'agitaient et justifia bien le titre de Caprice que porte ce fragment.
Par un jeu à la fois suave et rêveur, son âme parlait à l'âme du
jeune homme et l'enveloppait comme d'un nuage par des idées presque
visibles. Assis au bout du piano, le coude appuyé sur le couvercle et
la tête dans sa main gauche, Savinien admirait Ursule dont les yeux
arrêtés sur la boiserie semblaient interroger un monde mystérieux. On
serait devenu profondément amoureux à moins. Les sentiments vrais ont
leur magnétisme, et Ursule voulait en quelque sorte montrer son âme,
comme une coquette se pare pour plaire. Savinien pénétra donc dans
ce délicieux royaume, entraîné par ce cœur qui, pour s'interpréter
lui-même, empruntait la puissance du seul art qui parle à la pensée par
la pensée même, sans le secours de la parole, des couleurs ou de la
forme. La candeur a sur l'homme le même pouvoir que l'enfance, elle en
a les attraits et les irrésistibles séductions; or, jamais Ursule ne
fut plus candide qu'en ce moment où elle naissait à une nouvelle vie.
Le curé vint arracher le gentilhomme à son rêve, en lui demandant de
faire le quatrième au whist. Ursule continua de jouer, les héritiers
partirent, à l'exception de Désiré qui cherchait à connaître les
intentions de son grand-oncle, du vicomte et d'Ursule.
--Vous avez autant de talent que d'âme, mademoiselle, dit Savinien
quand la jeune fille ferma son piano pour venir s'asseoir à côté de son
parrain. Quel est donc votre maître?
--Un Allemand logé précisément auprès de la rue Dauphine, sur le quai
Conti, dit le docteur. S'il n'avait pas donné tous les jours une leçon
à Ursule pendant notre séjour à Paris, il serait venu ce matin.
--C'est non-seulement un grand musicien, dit Ursule, mais un homme
adorable de naïveté.
--Ces leçons-là doivent coûter cher! s'écria Désiré.
Un sourire d'ironie fut échangé par les joueurs. Quand la partie se
termina, le docteur, soucieux jusqu'alors, prit en regardant Savinien
l'air d'un homme peiné d'avoir à remplir une obligation.
--Monsieur, lui dit-il, je vous sais beaucoup de gré du sentiment qui
vous a porté à me faire si promptement visite; mais madame votre mère
me suppose des arrière-pensées très-peu nobles, et je lui donnerais le
droit de les croire vraies si je ne vous priais pas de ne plus venir me
voir, malgré l'honneur que me feraient vos visites et le plaisir que
j'aurais à cultiver votre société. Mon honneur et mon repos exigent que
nous cessions toute relation de voisinage. Dites à madame votre mère
que si je ne vais point la prier de nous faire l'honneur, à ma pupille
et à moi, d'accepter à dîner dimanche prochain, c'est à cause de la
certitude où je suis qu'elle serait indisposée ce jour-là.
Le vieillard tendit la main au jeune vicomte, qui la lui serra
respectueusement, en lui disant:--Vous avez raison, monsieur! Et il
se retira, non sans faire à Ursule un salut qui révélait plus de
mélancolie que de désappointement.
Désiré sortit en même temps que le gentilhomme; mais il lui fut
impossible d'échanger un mot, car Savinien se précipita chez lui.
Le désaccord des Portenduère et du docteur Minoret défraya, pendant
deux jours, la conversation des héritiers qui rendirent hommage au
génie de Dionis, et regardèrent alors leur succession comme sauvée.
Ainsi, dans un siècle où les rangs se nivellent, où la manie de
l'égalité met de plain-pied tous les individus et menace tout, jusqu'à
la subordination militaire, dernier retranchement du pouvoir en France;
où par conséquent les passions n'ont plus d'autres obstacles à vaincre
que les antipathies personnelles ou le défaut d'équilibre entre les
fortunes, l'obstination d'une vieille Bretonne et la dignité du docteur
Minoret élevaient entre ces deux amants des barrières destinées,
comme autrefois, moins à détruire qu'à fortifier l'amour. Pour un
homme passionné, toute femme vaut ce qu'elle lui coûte; or, Savinien
apercevait une lutte, des efforts, des incertitudes qui lui rendaient
déjà cette jeune fille chère: il voulait la conquérir. Peut-être nos
sentiments obéissent-ils aux lois de la nature sur la durée de ses
créations: à longue vie, longue enfance!
Le lendemain matin, en se levant, Ursule et Savinien eurent une même
pensée. Cette entente ferait naître l'amour si elle n'en était pas déjà
la plus délicieuse preuve. Lorsque la jeune fille écarta légèrement
ses rideaux afin de donner à ses yeux l'espace strictement nécessaire
pour voir chez Savinien, elle aperçut la figure de son amant au-dessus
de l'espagnolette en face. Quand on songe aux immenses services que
rendent les fenêtres aux amoureux, il semble assez naturel d'en faire
l'objet d'une contribution. Après avoir ainsi protesté contre la dureté
de son parrain, Ursule laissa retomber les rideaux, et ouvrit ses
fenêtres pour fermer ses persiennes à travers lesquelles elle pourrait
désormais voir sans être vue. Elle monta bien sept ou huit fois pendant
la journée à sa chambre, et trouva toujours le jeune vicomte écrivant,
déchirant des papiers et recommençant à écrire, à elle sans doute!
Le lendemain matin, au réveil d'Ursule, la Bougival lui monta la lettre
suivante.
A MADEMOISELLE URSULE.
«Mademoiselle,
»Je ne me fais point illusion sur la défiance que doit inspirer
un jeune homme qui s'est mis dans la position d'où je ne suis
sorti que par l'intervention de votre tuteur: il me faut
donner désormais plus de garanties que tout autre; aussi,
mademoiselle, est-ce avec une profonde humilité que je me mets
à vos pieds pour vous avouer mon amour. Cette déclaration n'est
pas dictée par une passion: elle vient d'une certitude qui
embrasse la vie entière. Une folle passion pour ma jeune tante,
madame de Kergarouët, m'a jeté en prison, ne trouverez-vous
pas une marque de sincère amour dans la complète disparition
de mes souvenirs, et de cette image effacée de mon cœur par la
vôtre? Dès que je vous ai vue endormie et si gracieuse dans
votre sommeil d'enfant à Bouron, vous avez occupé mon âme
en reine qui prend possession de son empire. Je ne veux pas
d'autre femme que vous. Vous avez toutes les distinctions que
je souhaite dans celle qui doit porter mon nom. L'éducation que
vous avez reçue et la dignité de votre cœur vous mettent à la
hauteur des situations les plus élevées. Mais je doute trop de
moi-même pour essayer de vous bien peindre à vous-même, je ne
puis que vous aimer. Après vous avoir entendue hier, je me suis
souvenu de ces phrases qui semblent écrites pour vous:
«Faite pour attirer les cœurs et charmer les yeux, à la fois
douce et indulgente, spirituelle et raisonnable, polie comme
si elle avait passé sa vie dans les cours, simple comme le
solitaire qui n'a jamais connu le monde, le feu de son âme est
tempéré dans ses yeux par une divine modestie.»
»J'ai senti le prix de cette belle âme qui se révèle en
vous dans les plus petites choses. Voilà ce qui me donne la
hardiesse de vous demander, si vous n'aimez encore personne, de
me laisser vous prouver par mes soins et par ma conduite que je
suis digne de vous. Il s'agit de ma vie, vous ne pouvez douter
que toutes mes forces ne soient employées non seulement à vous
plaire, mais encore à mériter votre estime, qui peut tenir lieu
de celle de toute la terre. Avec cet espoir, Ursule, et si vous
me permettez de vous nommer dans mon cœur comme une adorée,
Nemours sera pour moi le paradis, et les plus difficiles
entreprises ne m'offriront que des jouissances qui vous seront
rapportées comme on rapporte tout à Dieu. Dites-moi donc que je
puis me dire
»Votre SAVINIEN.»
Ursule baisa cette lettre; puis, après l'avoir relue et tenue avec
des mouvements insensés, elle s'habilla pour aller la montrer à son
parrain.
--Mon Dieu! j'ai failli sortir sans faire mes prières, dit-elle en
rentrant pour s'agenouiller à son prie-Dieu.
Quelques instants après, elle descendit au jardin et y trouva son
tuteur à qui elle fit lire la lettre de Savinien. Tous deux ils
s'assirent sur le banc, sous le massif de plantes grimpantes, en
face du pavillon chinois: Ursule attendait un mot du vieillard, et
le vieillard réfléchissait beaucoup trop longtemps pour une fille
impatiente. Enfin, de leur entretien secret il résulta la lettre
suivante, que le docteur avait sans doute en partie dictée.
«Monsieur,
»Je ne puis être que fort honorée de la lettre par laquelle
vous m'offrez votre main; mais, à mon âge, et d'après les lois
de mon éducation, j'ai dû la communiquer à mon tuteur, qui
est toute ma famille, et que j'aime à la fois comme un père
et comme un ami. Voici donc les cruelles objections qu'il m'a
faites et qui doivent me servir de réponse.
»Je suis, monsieur le vicomte, une pauvre fille dont la fortune
à venir dépend entièrement non seulement des bons vouloirs de
mon parrain, mais encore des mesures chanceuses qu'il prendra
pour éluder les mauvais vouloirs de ses héritiers à mon égard.
Quoique fille légitime de Joseph Mirouët, capitaine de musique
au 45e régiment d'infanterie; comme il est le beau-frère
naturel de mon tuteur, on pourrait, quoique sans raison, faire
un procès à une jeune fille qui resterait sans défense. Vous
voyez, monsieur, que mon peu de fortune n'est pas mon plus
grand malheur. J'ai bien des raisons d'être humble. C'est
pour vous et non pour moi que je vous soumets de pareilles
observations qui sont souvent d'un poids léger pour des cœurs
aimants et dévoués. Mais considérez aussi, monsieur, que si je
ne vous les soumettais pas, je serais soupçonnée de vouloir
faire passer votre tendresse par-dessus des obstacles que le
monde et surtout votre mère trouveraient invincibles. J'aurai
seize ans dans quatre mois. Peut-être reconnaîtrez-vous que
nous sommes l'un et l'autre trop jeunes et trop inexpérimentés
pour combattre les misères d'une vie commencée sans autre
fortune que ce que je tiens de la bonté de feu monsieur de
Jordy. Mon tuteur désire d'ailleurs ne pas me marier avant que
j'aie atteint vingt ans. Qui sait ce que le sort vous réserve
durant ces quatre années, les plus belles de votre vie? ne la
brisez donc pas pour une pauvre fille.
»Après vous avoir exposé, monsieur, les raisons de mon cher
tuteur qui, loin de s'opposer à mon bonheur, veut y contribuer
de toutes ses forces et souhaite voir sa protection, bientôt
débile, remplacée par une tendresse égale à la sienne, il me
reste à vous dire combien je suis touchée et de votre offre et
des compliments affectueux qui l'accompagnent. La prudence qui
dicte cette réponse est d'un vieillard à qui la vie est bien
connue; mais la reconnaissance que je vous exprime est d'une
jeune fille à qui nul autre sentiment n'est entré dans l'âme.
»Ainsi, monsieur, je puis me dire, en toute vérité,
»Votre servante,
»URSULE MIROUET.»
Savinien ne répondit pas. Faisait-il des tentatives auprès de sa mère?
Cette lettre avait-elle éteint son amour? Mille questions semblables,
toutes insolubles, tourmentaient horriblement Ursule et par ricochet
le docteur qui souffrait des moindres agitations de sa chère enfant.
Ursule montait souvent à sa chambre et regardait chez Savinien qu'elle
voyait pensif, assis devant sa table et tournant souvent les yeux sur
ses fenêtres à elle. A la fin de la semaine, pas plus tôt, elle reçut
la lettre suivante de Savinien dont le retard s'expliquait par un
surcroît d'amour.
A MADEMOISELLE URSULE MIROUET.
«Chère Ursule, je suis un peu Breton; et, une fois mon parti
pris, rien ne m'en fait changer. Votre tuteur, que Dieu
conserve encore long-temps, a raison; mais ai-je donc tort de
vous aimer? Aussi voudrais-je seulement savoir de vous si vous
m'aimez. Dites-le-moi, ne fût-ce que par un signe, et c'est
alors que ces quatre années deviendront les plus belles de ma
vie!
»Un de mes amis a remis à mon grand-oncle, le vice-amiral de
Kergarouët, une lettre où je lui demande sa protection pour
entrer dans la marine. Ce bon vieillard, ému par mes malheurs,
m'a répondu que la bonne volonté du roi serait contre-carrée
par les règlements dans le cas où je voudrais un grade.
Néanmoins, après trois mois d'études à Toulon, le ministre
me fera partir comme maître de timonerie; puis, après une
croisière contre les Algériens, avec lesquels nous sommes en
guerre, je puis subir un examen et devenir aspirant. Enfin, si
je me distingue dans l'expédition qui se prépare contre Alger,
je serai certainement enseigne; mais dans combien de temps?...
Personne ne peut le dire. Seulement on rendra les ordonnances
aussi élastiques qu'il sera possible pour réintégrer le nom de
Portenduère à la marine. Je ne dois vous obtenir que de votre
parrain, je le vois; et votre respect pour lui vous rend plus
chère à mon cœur. Avant de répondre, je vais donc avoir une
entrevue avec lui: de sa réponse dépendra tout mon avenir.
Quoi qu'il advienne, sachez que, riche ou pauvre, fille d'un
capitaine de musique ou fille d'un roi, vous êtes pour moi
celle que la voix de mon cœur a désignée. Chère Ursule, nous
sommes dans un temps où les préjugés, qui jadis nous eussent
séparés, n'ont pas assez de force pour empêcher notre mariage.
A vous donc tous les sentiments de mon cœur, et à votre oncle
des garanties qui lui répondent de votre félicité! Il ne sait
pas que je vous ai dans quelques instants plus aimée qu'il ne
vous aime depuis quinze ans. A ce soir.»
--Tenez, mon parrain, dit Ursule en lui tendant cette lettre par un
mouvement d'orgueil.
--Ah! mon enfant, s'écria le docteur après avoir lu la lettre, je suis
plus content que toi. Le gentilhomme a par cette résolution réparé
toutes ses fautes.
Après le dîner Savinien se présenta chez le docteur, qui se promenait
alors avec Ursule le long de la balustrade de la terrasse sur la
rivière. Le vicomte avait reçu ses habits de Paris, et l'amoureux
n'avait pas manqué de rehausser ses avantages naturels par une mise
aussi soignée, aussi élégante que s'il se fût agi de plaire à la belle
et fière comtesse de Kergarouët. En le voyant venir du perron vers eux,
la pauvre petite serra le bras de son oncle absolument comme si elle se
retenait pour ne pas tomber dans un précipice, et le docteur entendit
de profondes et sourdes palpitations qui lui donnèrent le frisson.
--Laisse-nous, mon enfant, dit-il à sa pupille qui s'assit sur les
marches du pavillon chinois après avoir laissé prendre sa main par
Savinien, qui y déposa un baiser respectueux.
--Monsieur, donnerez-vous cette chère personne à un capitaine de
vaisseau? dit le jeune vicomte à voix basse au docteur.
--Non, dit Minoret en souriant; nous pourrions attendre trop
long-temps; mais... à un lieutenant de vaisseau.
Des larmes de joie humectèrent les yeux du jeune homme, qui serra
très-affectueusement la main du vieillard.
--Je vais donc partir, répondit-il, aller étudier et tâcher d'apprendre
en six mois ce que les élèves de l'école de marine ont appris en six
ans.
--Partir? dit Ursule en s'élançant du perron vers eux.
--Oui, mademoiselle, pour vous mériter. Ainsi, plus j'y mettrai
d'empressement, plus d'affection je vous témoignerai.
--Nous sommes aujourd'hui le 3 octobre, dit-elle en le regardant avec
une tendresse infinie, partez après le 19.
--Oui, dit le vieillard, nous fêterons la Saint-Savinien.
--Adieu donc, s'écria le jeune homme. Je dois aller passer cette
semaine à Paris, y faire les démarches nécessaires, mes préparatifs
et mes acquisitions de livres, d'instruments de mathématiques, me
concilier la faveur du ministre et obtenir les meilleures conditions
possibles.
Ursule et son parrain reconduisirent Savinien jusqu'à la grille. Après
l'avoir vu rentrant chez sa mère, ils le virent sortir accompagné de
Tiennette, qui portait une petite malle.
--Pourquoi, si vous êtes riche, le forcez-vous à servir dans la marine?
dit Ursule à son parrain.
--Je crois que ce sera bientôt moi qui aurai fait ses dettes, dit
le docteur en souriant. Je ne le force point; mais l'uniforme, mon
cher cœur, et la croix de la Légion-d'Honneur gagnée dans un combat
effaceront bien des taches. En six ans il peut arriver à commander un
bâtiment, et voilà tout ce que je lui demande.
--Mais il peut périr, dit-elle en montrant au docteur un visage pâle.
--Les amoureux ont, comme les ivrognes, un dieu pour eux, répondit le
docteur en plaisantant.
A l'insu de son parrain, la pauvre petite, aidée par la Bougival, coupa
pendant la nuit une quantité suffisante de ses longs et beaux cheveux
blonds pour faire une chaîne; puis le surlendemain elle séduisit son
maître de musique, le vieux Schmucke, qui lui promit de veiller à ce
que les cheveux ne fussent pas changés et que la chaîne fût achevée
pour le dimanche suivant. A son retour, Savinien apprit au docteur et à
sa pupille qu'il avait signé son engagement. Il devait être rendu le
25 à Brest. Invité par le docteur a dîner pour le 18, il passa ces deux
journées presque entières chez le docteur; et, malgré les plus sages
recommandations, les deux amoureux ne purent s'empêcher de trahir leur
bonne intelligence aux yeux du curé, du juge de paix, du médecin de
Nemours et de la Bougival.
--Enfants, leur dit le vieillard, vous jouez votre bonheur en ne vous
gardant pas le secret à vous-mêmes.
Enfin, le jour de sa fête, après la messe, pendant laquelle il y eut
quelques regards échangés, Savinien, épié par Ursule, traversa la
rue et vint dans ce petit jardin où tous deux se trouvèrent presque
seuls. Par indulgence, le bonhomme lisait ses journaux dans le pavillon
chinois.
--Chère Ursule, dit Savinien, voulez-vous me faire une fête plus grande
que ne pourrait me la faire ma mère en me donnant une seconde fois la
vie?...
--Je sais ce que vous voulez me demander, dit Ursule en l'interrompant.
Tenez, voici ma réponse, ajouta-t-elle en prenant dans la poche de
son tablier la chaîne faite de ses cheveux et la lui présentant dans
un tremblement nerveux qui accusait une joie illimitée. Portez ceci,
dit-elle, pour l'amour de moi. Puisse mon présent écarter de vous tous
les périls en vous rappelant que ma vie est attachée à la vôtre!
--Ah! la petite masque, elle lui donne une chaîne de ses cheveux, se
disait le docteur. Comment s'y est-elle prise? Couper dans ses belles
tresses blondes!... mais elle lui donnerait donc mon sang.
--Ne trouverez-vous pas bien mauvais de vous demander, avant de partir,
une promesse formelle de n'avoir jamais d'autre mari que moi? dit
Savinien en baisant cette chaîne et regardant Ursule sans pouvoir
retenir une larme.
--Si je ne vous l'ai pas trop dit déjà, moi qui suis venue contempler
les murs de Sainte-Pélagie quand vous y étiez, répondit-elle en
rougissant; je vous le répète, Savinien: je n'aimerai jamais que vous
et ne serai jamais qu'à vous.
En voyant Ursule à demi cachée dans le massif, le jeune homme ne tint
pas contre le plaisir de la serrer sur son cœur et de l'embrasser
au front; mais elle jeta comme un cri faible, se laissa tomber sur
le banc, et, lorsque Savinien se mit auprès d'elle en lui demandant
pardon, il vit le docteur debout devant eux.
--Mon ami, dit-il, Ursule est une véritable sensitive qu'une parole
amère tuerait. Pour elle, vous devrez modérer l'éclat de l'amour. Ah!
si vous l'eussiez aimée depuis seize ans, vous vous seriez contenté de
sa parole, ajouta-t-il pour se venger du mot par lequel Savinien avait
terminé sa dernière lettre.