Ces paroles firent une impression pénible. Le compte, rendu quelques

jours après en conseil de famille, établissait le docteur Minoret

reliquataire de dix mille six cents francs, tant pour les arrérages

de l'inscription de quatorze cents francs de rente dont l'acquisition

était expliquée par l'emploi du legs du capitaine de Jordy que pour un

petit capital de cinq mille francs provenant des dons faits, depuis

quinze ans, par le docteur à sa pupille, à leurs jours de fête ou

anniversaires de naissance respectifs.

Cette authentique reddition de compte avait été recommandée par le

juge de paix qui redoutait les effets de la mort du docteur Minoret,

et qui, malheureusement, avait raison. Le lendemain de l'acceptation

du compte de tutelle qui rendait Ursule riche de dix mille six

cents francs et de quatorze cents francs de rente, le vieillard fut

pris d'une faiblesse qui le contraignit à garder le lit. Malgré la

discrétion qui enveloppait la maison du docteur, le bruit de sa mort

se répandit en ville où les héritiers coururent par les rues comme les

grains d'un chapelet dont le fil est rompu. Massin, qui vint savoir

les nouvelles, apprit d'Ursule elle-même que le bonhomme était au lit.

Malheureusement le médecin de Nemours avait déclaré que le moment où

Minoret s'aliterait serait celui de sa mort. Dès lors, malgré le froid,

les héritiers stationnèrent dans les rues, sur la place ou sur le pas

de leurs portes, occupés à causer de cet événement attendu depuis si

longtemps, et à épier le moment où le curé porterait au vieux docteur

les sacrements dans l'appareil en usage dans les villes de province.

Aussi, quand, deux jours après, l'abbé Chaperon, accompagné de son

vicaire et des enfants de chœur, précédé du sacristain portant la

croix, traversa la Grand'rue, les héritiers se joignirent-ils à lui

pour occuper la maison, empêcher toute soustraction et jeter leurs

mains avides sur les trésors présumés. Lorsque le docteur aperçut,

à travers le clergé, ses héritiers agenouillés qui, loin de prier,

l'observaient par des regards aussi vifs que les lueurs des cierges,

il ne put retenir un malicieux sourire. Le curé se retourna, les vit et

dit alors assez lentement les prières. Le maître de poste, le premier,

quitta sa gênante posture, sa femme le suivit; Massin craignit que

Zélie et son mari ne missent la main sur quelque bagatelle, il les

rejoignit au salon, et bientôt tous les héritiers s'y trouvèrent réunis.

--Il est trop honnête homme pour voler l'extrême-onction, dit Crémière,

ainsi nous voilà bien tranquilles.

--Oui, nous allons avoir chacun environ vingt mille francs de rente,

répondit madame Massin.

--J'ai dans l'idée, dit Zélie, que depuis trois ans il ne _plaçait_

plus, il _aimait_ à thésauriser...

--Le trésor est sans doute dans sa cave? disait Massin à Crémière.

--Pourvu que nous trouvions quelque chose, dit Minoret-Levrault.

--Mais après ses déclarations au bal, s'écria madame Massin, il n'y a

plus de doute.

--En tout cas, dit Crémière, comment ferons-nous? partagerons-nous?

liciterons-nous? ou distribuerons-nous par lots? car enfin nous sommes

tous majeurs.

Une discussion, qui s'envenima promptement, s'éleva sur la manière de

procéder. Au bout d'une demi-heure, un bruit de voix confus, sur lequel

se détachait l'organe criard de Zélie, retentissait dans la cour et

jusque dans la rue.

--Il doit être mort, dirent alors les curieux attroupés dans la rue.

Ce tapage parvint aux oreilles du docteur qui entendit ces mots:--Mais

la maison, la maison vaut trente mille francs! Je la prends, moi, pour

trente mille francs! criés ou plutôt beuglés par Crémière.

--Eh! bien, nous la payerons ce qu'elle vaudra, répondit aigrement

Zélie.

--Monsieur le curé, dit le vieillard à l'abbé Chaperon qui demeura

auprès de son ami après l'avoir administré, faites que je demeure en

paix. Mes héritiers, comme ceux du cardinal Ximénès, sont capables

de piller ma maison avant ma mort, et je n'ai pas de singe pour me

rétablir. Allez leur signifier que je ne veux personne chez moi.

Le curé, le médecin descendirent, répétèrent l'ordre du moribond, et,

dans un accès d'indignation, y ajoutèrent de vives paroles pleines de

blâme.

--Madame Bougival, dit le médecin, fermez la grille et ne laissez

entrer personne; il semble qu'on ne puisse pas mourir tranquille. Vous

préparerez un cataplasme de farine de moutarde, afin d'appliquer des

sinapismes aux pieds de monsieur.

--Votre oncle n'est pas mort, et il peut vivre encore longtemps, disait

l'abbé Chaperon en congédiant les héritiers venus avec leurs enfants.

Il réclame le plus profond silence et ne veut que sa pupille auprès de

lui. Quelle différence entre la conduite de cette jeune fille et la

vôtre!

--Vieux cafard! s'écria Crémière. Je vais faire sentinelle. Il est bien

possible qu'il se machine quelque chose contre nos intérêts.

Le maître de poste avait déjà disparu dans le jardin avec l'intention

de veiller son oncle en compagnie d'Ursule et de se faire admettre dans

la maison comme un aide. Il revint à pas de loup sans que ses bottes

fissent le moindre bruit, car il y avait des tapis dans le corridor et

sur les marches de l'escalier. Il put alors arriver jusqu'à la porte de

la chambre de son oncle sans être entendu. Le curé, le médecin étaient

partis, la Bougival préparait le sinapisme.

--Sommes-nous bien seuls? dit le vieillard à sa pupille.

Ursule se haussa sur la pointe des pieds pour voir dans la cour.

--Oui, dit-elle; monsieur le curé a tiré la grille lui-même en s'en

allant.

--Mon enfant aimé, dit le mourant, mes heures, mes minutes même sont

comptées. Je n'ai pas été médecin pour rien: le sinapisme du docteur

ne me fera pas aller jusqu'à ce soir. Ne pleure pas, Ursule, dit-il en

se voyant interrompu par les pleurs de sa filleule; mais écoute-moi

bien: il s'agit d'épouser Savinien. Aussitôt que la Bougival sera

montée avec le sinapisme, descends au pavillon chinois, en voici la

clef; soulève le marbre du buffet de Boulle, et dessous tu trouveras

une lettre cachetée à ton adresse: prends-la, reviens me la montrer,

car je ne mourrai tranquille qu'en te la voyant entre les mains. Quand

je serai mort, tu ne le diras pas sur-le-champ; tu feras venir monsieur

de Portenduère, vous lirez la lettre ensemble, et tu me jures en son

nom et au tien d'exécuter mes dernières volontés. Quand il m'aura obéi,

vous annoncerez ma mort, et la comédie des héritiers commencera. Dieu

veuille que ces monstres ne te maltraitent pas!

--Oui, mon parrain.

Le maître de poste n'écouta point le reste de la scène; il détala sur

la pointe des pieds, en se souvenant que la serrure du cabinet se

trouvait du côté de la bibliothèque. Il avait assisté dans le temps

au débat de l'architecte et du serrurier, qui prétendait que, si l'on

s'introduisait dans la maison par la fenêtre donnant sur la rivière,

il fallait par prudence mettre la serrure du côté de la bibliothèque,

le cabinet devant être une espèce de plaisance pour l'été. Ébloui par

l'intérêt et les oreilles pleines de sang, Minoret dévissa la serrure

au moyen d'un couteau avec la prestesse des voleurs. Il entra dans le

cabinet, y prit le paquet de papiers sans s'amuser à le décacheter,

revissa la serrure, remit les choses en état, et alla s'asseoir dans la

salle à manger en attendant que la Bougival montât le sinapisme pour

quitter la maison. Il opéra sa fuite avec d'autant plus de facilité que

la pauvre Ursule trouva plus urgent de voir appliquer le sinapisme que

d'obéir aux recommandations de son parrain.

--La lettre! la lettre! cria d'une voix mourante le vieillard,

obéis-moi, voici la clef. Je veux te voir la lettre à la main.

Ces paroles furent jetées avec des regards si égarés que la Bougival

dit à Ursule:--Mais faites donc ce que veut votre parrain, ou vous

allez causer sa mort.

Elle le baisa sur le front, prit la clef et descendit; mais, bientôt

rappelée par les cris perçants de la Bougival, elle accourut. Le

vieillard l'embrassa par un regard, lui vit les mains vides, se dressa

sur son séant, voulut parler, et mourut en faisant un horrible dernier

soupir, les yeux hagards de terreur! La pauvre petite, qui voyait la

mort pour la première fois, tomba sur ses genoux et fondit en larmes.

La Bougival ferma les yeux du vieillard et le disposa dans son lit.

Quand, selon son expression, elle eut _paré_ le mort, la vieille

nourrice courut prévenir monsieur Savinien; mais les héritiers, qui se

tenaient au bout de la rue entourés de curieux et absolument comme des

corbeaux qui attendent qu'un cheval soit enterré pour venir gratter la

terre et la fouiller de leurs pattes et du bec, accoururent avec la

célérité de ces oiseaux de proie.

Pendant ces événements, le maître de poste était allé chez lui pour

savoir ce que contenait le mystérieux paquet. Voici ce qu'il trouva.

A MA CHÈRE URSULE MIROUET, FILLE DE MON BEAU-FRÈRE NATUREL,

JOSEPH MIROUET, ET DE DINAH GROLLMAN.

Nemours, 15 janvier 1830

«Mon petit ange, mon affection paternelle, que tu as si bien

justifiée, a eu pour principe non-seulement le serment que

j'ai fait à ton pauvre père de le remplacer, mais encore ta

ressemblance avec Ursule Mirouët, ma femme, de qui tu m'as sans

cesse rappelé les grâces, l'esprit, la candeur et le charme.

Ta qualité de fille du fils naturel de mon beau-père pourrait

rendre des dispositions testamentaires faites en ta faveur

sujettes à contestation...»

--Le vieux gueux! cria le maître de poste.

«Ton adoption aurait été l'objet d'un procès. Enfin, j'ai

toujours reculé devant l'idée de t'épouser pour te transmettre

ma fortune; car j'aurais pu vivre long-temps et déranger

l'avenir de ton bonheur qui n'est retardé que par la vie

de madame de Portenduère. Ces difficultés mûrement pesées,

et voulant te laisser la fortune nécessaire à une belle

existence...»

--Le scélérat, il a pensé à tout!

«Sans nuire en rien à mes héritiers...»

--Le jésuite! comme s'il ne nous devait pas toute sa fortune!

«Je t'ai destiné le fruit des économies que j'ai faites pendant

dix-huit années et que j'ai constamment fait valoir, par les

soins de mon notaire, en vue de te rendre aussi heureuse qu'on

peut l'être par la richesse. Sans argent, ton éducation et tes

idées élevées feraient ton malheur. D'ailleurs, tu dois une

belle dot au charmant jeune homme qui t'aime. Tu trouveras donc

dans le milieu du troisième volume des Pandectes, in-folio,

reliées en maroquin rouge, et qui est le dernier volume du

premier rang, au-dessus de la tablette de la bibliothèque,

dans le dernier corps, du côté du salon, trois inscriptions de

rentes en trois pour cent, au porteur, de chacune douze mille

francs...»

--Quelle profondeur de scélératesse! s'écria le maître de poste. Ah!

Dieu ne permettra pas que je sois ainsi frustré.

«Prends-les aussitôt, ainsi que le peu d'arrérages économisés

au moment de ma mort, et qui seront dans le volume précédent.

Songe, mon enfant adoré, que tu dois obéir aveuglément

à une pensée qui a fait le bonheur de toute ma vie, et

qui m'obligerait à demander le secours de Dieu, si tu

me désobéissais. Mais, en prévision d'un scrupule de ta

chère conscience, que je sais ingénieuse à se tourmenter,

tu trouveras ci-joint un testament en bonne forme de ces

inscriptions au profit de monsieur Savinien de Portenduère.

Ainsi, soit que tu les possèdes toi-même, soit qu'elles te

viennent de celui que tu aimes, elles seront ta légitime

propriété.

»Ton parrain,

»DENIS MINORET.»

A cette lettre était jointe, sur un carré de papier timbré, la pièce

suivante:

«CECI EST MON TESTAMENT.

»Moi, Denis Minoret, docteur en médecine, domicilié à Nemours,

sain d'esprit et de corps, ainsi que la date de ce testament

le démontre, lègue mon âme à Dieu, le priant de me pardonner

mes longues erreurs en faveur de mon sincère repentir. Puis,

ayant reconnu en monsieur le vicomte Savinien de Portenduère

une véritable affection pour moi, je lui lègue trente-six mille

francs de rente perpétuelle trois pour cent, à prendre dans ma

succession, par préférence à tous mes héritiers.

»Fait et écrit en entier de ma main, à Nemours, le onze janvier

mil huit cent trente et un.

»DENIS MINORET.»

Sans hésiter, le maître de poste, qui pour être bien seul s'était

enfermé dans la chambre de sa femme, y chercha le briquet phosphorique

et reçut deux avis du ciel par l'extinction de deux allumettes qui

successivement ne voulurent pas s'allumer. La troisième prit feu. Il

brûla dans la cheminée et la lettre et le testament. Par une précaution

superflue, il enterra les vestiges du papier et de la cire dans les

cendres. Puis, affriolé par l'idée de posséder trente-six mille francs

de rente à l'insu de sa femme, il revint au pas de course chez son

oncle, aiguillonné par la seule idée, idée simple et nette, qui pouvait

traverser sa lourde tête. En voyant la maison de son oncle envahie par

les trois familles enfin maîtresses de la place, il trembla de ne

pouvoir accomplir un projet sur lequel il ne se donnait pas le temps de

réfléchir en ne pensant qu'aux obstacles.

--Que faites-vous donc là? dit-il à Massin et à Crémière. Croyez-vous

que nous allons laisser la maison et les valeurs au pillage? Nous

sommes trois héritiers, nous ne pouvons pas camper là! Vous, Crémière,

courez donc chez Dionis et dites-lui de venir constater le décès. Je

ne puis pas, quoique adjoint, dresser l'acte mortuaire de mon oncle...

Vous, Massin, allez prier le père Bongrand d'apposer les scellés. Et

vous, tenez donc compagnie à Ursule, mesdames, dit-il à sa femme, à

mesdames Massin et Crémière. Ainsi rien ne se perdra. Surtout fermez la

grille, que personne ne sorte!

Les femmes, qui sentirent la justesse de cette observation, coururent

dans la chambre d'Ursule et trouvèrent cette noble créature, déjà si

cruellement soupçonnée, agenouillée et priant Dieu, le visage couvert

de larmes. Minoret, devinant que les trois héritières ne resteraient

pas longtemps avec Ursule, et craignant la défiance de ses cohéritiers,

alla dans la bibliothèque, y vit le volume, l'ouvrit, prit les trois

inscriptions, et trouva dans l'autre une trentaine de billets de

banque. En dépit de sa nature brutale, le colosse crut entendre un

carillon à chacune de ses oreilles, le sang lui sifflait aux tempes en

accomplissant ce vol. Malgré la rigueur de la saison, il eut sa chemise

mouillée dans le dos. Enfin ses jambes flageolaient au point qu'il

tomba sur un fauteuil du salon comme s'il eût reçu quelque coup de

massue à la tête.

--Ah! comme une succession délie la langue au grand Minoret, avait

dit Massin en courant par la ville. L'avez-vous entendu? disait-il à

Crémière. Allez ici! allez là? Comme il connaît la manœuvre.

--Oui, pour une grosse bête, il avait un certain air...

--Tenez, dit Massin alarmé, sa femme y est, ils sont trop de deux!

Faites les commissions, j'y retourne.

Au moment où le maître de poste s'asseyait, il aperçut donc à la grille

la figure allumée du greffier qui revenait avec une célérité de fouine

à la maison mortuaire.

--Hé! bien, qu'y a-t-il? demanda le maître de poste en allant ouvrir à

son cohéritier.

--Rien, je reviens pour les scellés, lui répondit Massin en lui lançant

un regard de chat sauvage.

--Je voudrais qu'ils fussent déjà posés, et nous pourrions tous revenir

chacun chez nous, répondit Minoret.

--Ma foi, nous mettrons un gardien des scellés, répondit le greffier.

La Bougival est capable de tout dans l'intérêt de la mijaurée. Nous y

placerons Goupil.

--Lui! dit le maître de poste, il prendrait la grenouille et nous n'y

verrions que du feu.

--Voyons, reprit Massin. Ce soir on veillera le mort, et nous aurons

fini d'apposer les scellés dans une heure; ainsi nos femmes les

garderont elles-mêmes. Nous aurons demain, à midi, l'enterrement. On ne

peut procéder à l'inventaire que dans huit jours.

--Mais, dit le colosse en souriant, faisons déguerpir cette mijaurée,

et nous commettrons le tambour de la mairie à la garde des scellés et

de la maison.

--Bien! s'écria le greffier. Chargez-vous de cette expédition, vous

êtes le chef des Minoret.

--Mesdames, mesdames, dit Minoret, veuillez rester toutes au salon;

il ne s'agit pas d'aller dîner, mais de procéder à l'apposition des

scellés pour la conservation de tous les intérêts.

Puis il prit sa femme à part pour lui communiquer les idées de Massin

relativement à Ursule. Aussitôt les femmes, dont le cœur était rempli

de vengeance et qui souhaitaient prendre une revanche sur la mijaurée,

accueillirent avec enthousiasme le projet de la chasser. Bongrand parut

et fut indigné de la proposition que Zélie et madame Massin lui firent,

en qualité d'ami du défunt, de prier Ursule de quitter la maison.

--Allez vous-mêmes la chasser de chez son père, de chez son parrain, de

chez son oncle, de chez son bienfaiteur, de chez son tuteur! Allez-y,

vous qui ne devez cette succession qu'à la noblesse de son âme,

prenez-la par les épaules et jetez-la dans la rue, à la face de toute

la ville! Vous la croyez capable de vous voler? Eh! bien, constituez un

gardien des scellés, vous serez dans votre droit. Sachez d'abord que je

n'apposerai pas les scellés sur sa chambre; elle y est chez elle, tout

ce qui s'y trouve est sa propriété; je vais l'instruire de ses droits,

et lui dire d'y rassembler tout ce qui lui appartient... Oh! en votre

présence, ajouta-t-il en entendant un grognement d'héritiers.

--Hein? dit le percepteur au maître de poste et aux femmes stupéfaites

de la colérique allocution de Bongrand.

--En voilà un _de_ magistrat! s'écria le maître de poste.

Assise sur une petite causeuse, à demi évanouie, la tête renversée, ses

nattes défaites, Ursule laissait échapper un sanglot de temps en temps.

Ses yeux étaient troubles, elle avait les paupières enflées, enfin

elle se trouvait en proie à une prostration morale et physique qui eût

attendri les êtres les plus féroces, excepté des héritiers.

--Ah! monsieur Bongrand, après ma fête la mort et le deuil, dit-elle

avec cette poésie naturelle aux belles âmes. Vous savez, vous, ce qu'il

était: en vingt ans, pas une parole d'impatience avec moi! J'ai cru

qu'il vivrait cent ans! Il a été ma mère, cria-t-elle, et une bonne

mère.

Ce peu d'idées exprimées attira deux torrents de larmes entrecoupées de

sanglots, puis elle retomba comme une masse.

--Mon enfant, reprit le juge de paix en entendant les héritiers dans

l'escalier, vous avez toute la vie pour le pleurer, et vous n'avez

qu'un instant pour vos affaires: réunissez dans votre chambre tout ce

qui dans la maison est à vous. Les héritiers me forcent à mettre les

scellés....

--Ah! ses héritiers peuvent bien tout prendre, s'écria Ursule en se

dressant dans un accès d'indignation sauvage. J'ai là tout ce qu'il y a

de précieux, dit-elle en se frappant la poitrine.

--Et quoi? demanda le maître de poste qui de même que Massin montra sa

terrible face.

--Le souvenir de ses vertus, de sa vie, de toutes ses paroles, une

image de son âme céleste, dit-elle les yeux et le visage étincelants en

levant une main par un superbe mouvement.

--Et vous y avez aussi une clef! s'écria Massin en se coulant comme un

chat et allant saisir une clef qui tomba chassée des plis du corsage

par le mouvement d'Ursule.

--C'est, dit-elle en rougissant, la clef de son cabinet, il m'y

envoyait au moment d'expirer.

Après avoir échangé d'affreux sourires, les deux héritiers regardèrent

le juge de paix en exprimant un flétrissant soupçon. Ursule, qui

surprit et devina ce regard calculé chez le maître de poste,

involontaire chez Massin, se dressa sur ses pieds, devint pâle comme

si son sang la quittait; ses yeux lancèrent cette foudre qui peut-être

ne jaillit qu'aux dépens de la vie, et, d'une voix étranglée:--Ah!

monsieur Bongrand, dit-elle, tout ce qui est dans cette chambre me

vient des bontés de mon parrain, on peut tout me prendre, je n'ai sur

moi que mes vêtements, je vais sortir et n'y rentrerai plus.

Elle alla dans la chambre de son tuteur d'où nulle supplication ne put

l'arracher, car les héritiers eurent un peu honte de leur conduite.

Elle dit à la Bougival de lui retenir deux chambres à l'auberge de la

Vieille-Poste, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé quelque logement en ville

où elles pussent vivre toutes les deux. Elle rentra chez elle pour y

chercher son livre de prières, et resta presque toute la nuit avec le

curé, le vicaire et Savinien, à prier et à pleurer. Le gentilhomme

vint après le coucher de sa mère, et s'agenouilla sans mot dire auprès

d'Ursule, qui lui jeta le plus triste sourire en le remerciant d'être

fidèlement venu prendre une part de ses douleurs.

--Mon enfant, dit monsieur Bongrand en apportant à Ursule un paquet

volumineux, une des héritières de votre oncle a pris dans votre commode

tout ce qui vous était nécessaire, car on ne lèvera les scellés que

dans quelques jours, et vous recouvrerez alors ce qui vous appartient.

Dans votre intérêt, j'ai mis les scellés à votre chambre.

--Merci, monsieur, répondit-elle en allant à lui et lui serrant la

main. Voyez-le donc encore une fois: ne dirait-on pas qu'il dort?

Le vieillard offrait en ce moment cette fleur de beauté passagère qui

se pose sur la figure des morts expirés sans douleurs, il semblait

rayonner.

--Ne vous a-t-il rien remis en secret avant de mourir? dit le juge de

paix à l'oreille d'Ursule.

--Rien, dit-elle, il m'a seulement parlé d'une lettre...

--Bon! elle se trouvera, reprit Bongrand. Il est alors très-heureux

pour vous qu'ils aient voulu les scellés.

Au petit jour, Ursule fit ses adieux à cette maison où son heureuse

enfance s'était écoulée, surtout à cette modeste chambre où son

amour avait commencé; et qui lui était si chère, qu'au milieu de son

noir chagrin elle eut des larmes de regret pour cette paisible et

douce demeure. Après avoir une dernière fois contemplé tour à tour

ses fenêtres et Savinien, elle sortit pour se rendre à l'auberge,

accompagnée de la Bougival qui portait son paquet, du juge de paix qui

lui donnait le bras, et de Savinien, son doux protecteur. Ainsi, malgré

les plus sages précautions, le défiant jurisconsulte se trouvait avoir

raison: il allait voir Ursule sans fortune et aux prises avec les

héritiers.

Le lendemain soir, toute la ville était aux obsèques du docteur

Minoret. Quand on y apprit la conduite des héritiers envers sa fille

d'adoption, l'immense majorité la trouva naturelle et nécessaire: il

s'agissait d'une succession, le bonhomme était _cachotier_, Ursule

pouvait se croire des droits, les héritiers défendaient leur bien,

et d'ailleurs elle les avait assez humiliés pendant la vie de leur

oncle qui les recevait comme des chiens dans un jeu de quilles.

Désiré Minoret, qui ne faisait pas merveille dans sa place, disaient

les envieux du maître de poste, arriva pour le service. Hors d'état

d'assister au convoi, Ursule était au lit en proie à une fièvre

nerveuse autant causée par l'insulte que les héritiers lui avaient

faite que par sa profonde affliction.

--Voyez donc cet hypocrite qui pleure! disaient quelques-uns des

héritiers en se montrant Savinien vivement affligé de la mort du

docteur.

--La question est de savoir s'il a raison de pleurer, répondit Goupil.

Ne vous pressez pas de rire, les scellés ne sont pas levés.

--Bah! dit Minoret qui savait à quoi s'en tenir, vous nous avez

toujours effrayés pour rien.

Au moment où le convoi partit de l'église pour se rendre au cimetière,

Goupil eut un amer déboire: il voulut prendre le bras de Désiré; mais

en le lui refusant, le substitut renia son camarade en présence de tout

Nemours.

--Ne nous fâchons point, je ne pourrais plus me venger, pensa le maître

clerc dont le cœur sec se gonfla comme une éponge dans sa poitrine.

Avant de lever les scellés et de procéder à l'inventaire, il fallut le

temps au procureur du roi, tuteur légal des orphelins, de commettre

Bongrand pour le représenter. La succession Minoret, de laquelle on

parla pendant dix jours, s'ouvrit alors, et fut constatée avec la

rigueur des formalités judiciaires. Dionis y trouvait son compte,

Goupil aimait assez à faire le mal; et comme l'affaire était bonne,

les vacations se multiplièrent. On déjeunait presque toujours après la

première vacation. Notaire, clerc, héritiers et témoins buvaient les

vins les plus précieux de la cave.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 13 / 48 段