--Je dois, dit-il, me faire oublier pendant trois ou quatre ans, et

chercher une carrière. Peut-être me ferais-je un nom par un livre de

haute politique ou de statistique morale, par quelque traité sur une

des grandes questions actuelles. Enfin, tout en cherchant à me marier

avec une jeune personne qui me donne l'éligibilité, je travaillerai

dans l'ombre et le silence.

En étudiant avec soin la figure du jeune homme, le docteur y reconnut

le sérieux de l'homme blessé qui veut une revanche. Il approuva

beaucoup ce plan.

--Mon voisin, lui dit-il en terminant, si vous avez dépouillé la peau

de la vieille noblesse, qui n'est plus de mise aujourd'hui; après trois

ou quatre ans de vie sage et appliquée, je me charge de vous trouver

une jeune personne supérieure, belle, aimable, pieuse, et riche de sept

à huit cent mille francs, qui vous rendra heureux et de laquelle vous

serez fier, mais qui ne sera noble que par le cœur.

--Eh! docteur, s'écria le jeune homme, il n'y a plus de noblesse

aujourd'hui, il n'y a plus qu'une aristocratie.

--Allez payer vos dettes d'honneur, et revenez ici; je vais retenir le

coupé de la diligence, car ma pupille est avec moi, dit le vieillard.

Le soir, à six heures, les trois voyageurs partirent par la Ducler de

la rue Dauphine. Ursule, qui avait mis un voile, ne dit pas un mot.

Après avoir envoyé, par un mouvement de galanterie superficielle, ce

baiser qui fit chez Ursule autant de ravages qu'en aurait fait un livre

d'amour, Savinien avait entièrement oublié la pupille du docteur dans

l'enfer de ses dettes à Paris, et d'ailleurs son amour sans espoir pour

Émilie de Kergarouët ne lui permettait pas d'accorder un souvenir à

quelques regards échangés avec une petite fille de Nemours; il ne la

reconnut donc pas quand le vieillard la fit monter la première et se

mit auprès d'elle pour la séparer du jeune vicomte.

--J'aurai des comptes à vous rendre, dit le docteur au jeune homme, je

vous apporte toutes vos paperasses.

--J'ai failli ne pas partir, dit Savinien, car il m'a fallu me

commander des habits et du linge; les Philistins m'ont tout pris, et

j'arrive en enfant prodigue.

Quelque intéressants que fussent les sujets de conversation entre le

jeune homme et le vieillard, quelque spirituelles que fussent certaines

réponses de Savinien, la jeune fille resta muette jusqu'au crépuscule,

son voile vert baissé, ses mains croisées sur son châle.

--Mademoiselle n'a pas l'air d'être enchantée de Paris? dit enfin

Savinien piqué.

--Je reviens à Nemours avec plaisir, répondit-elle d'une voix émue en

levant son voile.

Malgré l'obscurité, Savinien la reconnut alors à la grosseur de ses

nattes et à ses brillants yeux bleus.

--Et moi je quitte Paris sans regret pour venir m'enterrer à Nemours,

puisque j'y retrouve ma belle voisine, dit-il. J'espère, monsieur le

docteur, que vous me recevrez chez vous; j'aime la musique, et je me

souviens d'avoir entendu le piano de mademoiselle Ursule.

--Je ne sais pas, monsieur, dit gravement le docteur, si madame votre

mère vous verrait avec plaisir chez un vieillard qui doit avoir pour

cette chère enfant toute la sollicitude d'une mère.

Cette réponse mesurée fit beaucoup penser Savinien, qui se souvint

alors du baiser si légèrement envoyé. La nuit était venue, la chaleur

était lourde, Savinien et le docteur s'endormirent les premiers.

Ursule, qui veilla longtemps en faisant des projets, succomba vers

minuit. Elle avait ôté son petit chapeau de paille commune tressée.

Sa tête couverte d'un bonnet brodé se posa bientôt sur l'épaule de

son parrain. Au petit jour, à Bouron, Savinien s'éveilla le premier.

Il aperçut alors Ursule dans le désordre où les cahots avaient mis sa

tête: le bonnet s'était chiffonné, retroussé; les nattes déroulées

tombaient de chaque côté de ce visage animé par la chaleur de la

voiture; mais dans cette situation, horrible pour les femmes auxquelles

la toilette est nécessaire, la jeunesse et la beauté triomphent.

L'innocence a toujours un beau sommeil. Les lèvres entr'ouvertes

laissaient voir de jolies dents, le châle défait permettait de

remarquer, sans offenser Ursule, sous les plis d'une robe de mousseline

peinte, toutes les grâces du corsage. Enfin, la pureté de cette âme

vierge brillait sur cette physionomie et se laissait voir d'autant

mieux qu'aucune autre expression ne la troublait. Le vieux Minoret, qui

s'éveilla, replaça la tête de sa fille dans le coin de la voiture pour

qu'elle fût plus à son aise; elle se laissa faire sans s'en apercevoir,

tant elle dormait profondément après toutes les nuits employées à

penser au malheur de Savinien.

--Pauvre petite! dit-il à son voisin, elle dort comme un enfant qu'elle

est.

--Vous devez en être fier, reprit Savinien, car elle paraît être aussi

bonne qu'elle est belle!

--Ah! c'est la joie de la maison. Elle serait ma fille, je ne

l'aimerais pas davantage. Elle aura seize ans le 5 février prochain.

Dieu veuille que je vive assez pour la marier à un homme qui la rende

heureuse. J'ai voulu la mener au spectacle à Paris où elle venait pour

la première fois; elle n'a pas voulu, le curé de Nemours le lui avait

défendu.--Mais, lui ai-je dit, quand tu seras mariée, si ton mari veut

t'y conduire?--Je ferai tout ce que désirera mon mari, m'a-t-elle

répondu. S'il me demande quelque chose de mal et que je sois assez

faible pour lui obéir, il sera chargé de ces fautes-là devant Dieu;

aussi puiserai-je la force de résister dans son intérêt bien entendu.

En entrant à Nemours, à cinq heures du matin, Ursule s'éveilla toute

honteuse de son désordre, et de rencontrer le regard plein d'admiration

de Savinien. Pendant l'heure que la diligence mit à venir de Bouron,

où elle s'arrêta quelques minutes, le jeune homme s'était épris

d'Ursule. Il avait étudié la candeur de cette âme, la beauté du corps,

la blancheur du teint, la finesse des traits, le charme de la voix

qui avait prononcé la phrase si courte et si expressive où la pauvre

enfant disait tout en ne voulant rien dire. Enfin je ne sais quel

pressentiment lui fit voir dans Ursule la femme que le docteur lui

avait dépeinte en l'encadrant d'or avec ces mots magiques: sept à huit

cent mille francs!

--Dans trois ou quatre ans, elle aura vingt ans, j'en aurai vingt-sept;

le bonhomme a parlé d'épreuves, de travail, de bonne conduite! Quelque

fin qu'il paraisse, il finira par me dire son secret.

Les trois voisins se séparèrent en face de leurs maisons, et Savinien

mit de la coquetterie dans ses adieux en lançant à Ursule un regard

plein de sollicitations. Madame de Portenduère laissa son fils dormir

jusqu'à midi. Malgré la fatigue du voyage, le docteur et Ursule

allèrent à la grand'messe. La délivrance de Savinien et son retour

en compagnie du docteur avaient expliqué le but de son absence aux

politiques de la ville et aux héritiers réunis sur la place en

un conciliabule semblable à celui qu'ils y tenaient quinze jours

auparavant. Au grand étonnement des groupes, à la sortie de la messe,

madame de Portenduère arrêta le vieux Minoret, qui lui offrit le bras

et la reconduisit. La vieille dame voulait le prier à dîner, ainsi que

sa pupille, aujourd'hui même, en lui disant que monsieur le curé serait

l'autre convive.

--Il aura voulu montrer Paris à Ursule, dit Minoret-Levrault.

--Peste! le bonhomme ne fait pas un pas sans sa petite bonne, s'écria

Crémière.

--Pour que la bonne femme Portenduère lui ait donné le bras, il doit se

passer des choses bien intimes entre eux, dit Massin.

--Et vous n'avez pas deviné que votre oncle a vendu ses rentes et

débloqué le petit Portenduère! s'écria Goupil. Il avait refusé mon

patron, mais il n'a pas refusé sa patronne... Ah! vous êtes cuits. Le

vicomte proposera de faire un contrat au lieu d'une obligation, et le

docteur fera reconnaître à son bijou de filleule par le mari tout ce

qu'il sera nécessaire de donner pour conclure une pareille alliance.

--Ce ne serait pas une maladresse que de marier Ursule avec monsieur

Savinien, dit le boucher. La vieille dame donne à dîner aujourd'hui à

monsieur Minoret, Tiennette est venue dès cinq heures me retenir un

filet de bœuf.

--Eh! bien, Dionis, il se fait de belle besogne?... dit Massin en

courant au-devant du notaire qui venait sur la place.

--Eh! bien, quoi? tout va bien, répliqua le notaire. Votre oncle a

vendu ses rentes, et madame de Portenduère m'a prié de passer chez elle

pour signer une obligation de cent mille francs hypothéqués sur ses

biens et prêtés par votre oncle.

--Oui; mais si les jeunes gens allaient se marier?

--C'est comme si vous me disiez que Goupil est mon successeur, répondit

le notaire.

--Les deux choses ne sont pas impossibles, dit Goupil.

En revenant de la messe, la vieille dame fit dire par Tiennette à son

fils de passer chez elle.

Cette petite maison avait trois chambres au premier étage. Celle de

madame de Portenduère et celle de feu son mari se trouvaient du même

côté, séparées par un grand cabinet de toilette qu'éclairait un jour

de souffrance, et réunies par une petite antichambre qui donnait sur

l'escalier. La fenêtre de l'autre chambre, habitée de tout temps par

Savinien, était, comme celle de son père, sur la rue. L'escalier se

développait derrière de manière à laisser pour cette chambre un petit

cabinet éclairé par un œil-de-bœuf sur la cour. La chambre de madame

de Portenduère, la plus triste de toute la maison, avait vue sur la

cour; mais la veuve passait sa vie dans la salle au rez-de-chaussée,

qui communiquait par un passage avec la cuisine, bâtie au fond de la

cour; en sorte que cette salle servait à la fois de salon et de salle

à manger. Cette chambre de feu monsieur de Portenduère restait dans

l'état où elle fut au jour de sa mort: il n'y avait que le défunt de

moins. Madame de Portenduère avait fait elle-même le lit, en mettant

dessus l'habit de capitaine de vaisseau, l'épée, le cordon rouge, les

ordres et le chapeau de son mari. La tabatière d'or dans laquelle le

vicomte prisa pour la dernière fois se trouvait sur la table de nuit

avec son livre de prières, avec sa montre et la tasse dans laquelle il

avait bu. Ses cheveux blancs, encadrés et disposés en une seule mèche

roulée, étaient suspendus au-dessus du crucifix à bénitier placé dans

l'alcôve. Enfin les babioles dont il se servait, ses journaux, ses

meubles, son crachoir hollandais, sa longue-vue de campagne accrochée à

sa cheminée, rien n'y manquait. La veuve avait arrêté le vieux cartel

à l'heure de la mort, qu'il indiquait ainsi à jamais. On y sentait

encore la poudre et le tabac du défunt. Le foyer était comme il l'avait

laissé. Entrer là, c'était le revoir en retrouvant toutes les choses

qui parlaient de ses habitudes. Sa grande canne à pomme d'or restait

où il l'avait posée, ainsi que ses gros gants de daim tout auprès. Sur

la console brillait un vase d'or grossièrement sculpté, mais d'une

valeur de mille écus, offert par la Havane, que, lors de la guerre

de l'indépendance américaine, il avait préservée d'une attaque des

Anglais en se battant contre des forces supérieures après avoir fait

entrer à bon port le convoi qu'il protégeait. Pour le récompenser, le

roi d'Espagne l'avait fait chevalier de ses ordres. Porté pour ce fait

dans la première promotion au grade de chef d'escadre, il eut le cordon

rouge. Sûr alors de la première vacance, il épousa sa femme, riche de

deux cent mille francs. Mais la Révolution empêcha la promotion, et

monsieur de Portenduère émigra.

--Où est ma mère? dit Savinien à Tiennette.

--Elle vous attend dans la chambre de votre père, répondit la vieille

servante bretonne.

Savinien ne put retenir un tressaillement. Il connaissait la rigidité

des principes de sa mère, son culte de l'honneur, sa loyauté, sa foi

dans la noblesse, et il prévit une scène. Aussi allait-il comme à un

assaut, le cœur agité, le visage presque pâle. Dans le demi-jour qui

filtrait à travers les persiennes, il aperçut sa mère vêtue de noir

et qui avait arboré un air solennel en harmonie avec cette chambre

mortuaire.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MADAME DE PORTENDUÈRE.

Vêtue de deuil, elle avait arboré un air solennel, en harmonie avec

cette chambre mortuaire.

(URSULE MIROUET.)]

--Monsieur le vicomte, lui dit-elle en le voyant, se levant et lui

saisissant la main pour l'amener devant le lit paternel, là a expiré

votre père, homme d'honneur, mort sans avoir un reproche à se faire.

Son esprit est là. Certes, il a dû gémir là-haut en apercevant son fils

souillé par un emprisonnement pour dettes. Sous l'ancienne monarchie,

on vous eût épargné cette tache de boue en sollicitant une lettre de

cachet et vous enfermant pour quelques jours dans une prison d'État.

Mais enfin vous voilà devant votre père qui vous entend. Vous qui

savez tout ce que vous avez fait avant d'aller dans cette ignoble

prison, pouvez-vous me jurer devant cette ombre et devant Dieu qui

voit tout, que vous n'avez commis aucune action déshonorante, que vos

dettes ont été la suite de l'entraînement de la jeunesse, et qu'enfin

l'honneur est sauf! Si votre irréprochable père était là, vivant dans

ce fauteuil, s'il vous demandait compte de votre conduite, après vous

avoir écouté vous embrasserait-il?

--Oui, ma mère, dit le jeune homme avec une gravité pleine de respect.

Elle ouvrit alors ses bras et serra son fils sur son cœur en versant

quelques larmes.

--Oublions donc tout, dit-elle, ce n'est que l'argent de moins, je

prierai Dieu qu'il nous le fasse retrouver, et, puisque tu es toujours

digne de ton nom, embrasse-moi, car j'ai bien souffert!

--Je jure, ma chère mère, dit-il en étendant la main sur ce lit, de ne

plus te donner le moindre chagrin de ce genre, et de tout faire pour

réparer mes premières fautes.

--Viens déjeuner, mon enfant, dit-elle en sortant de la chambre.

S'il faut appliquer les lois de la Scène au Récit, l'arrivée de

Savinien, en introduisant à Nemours le seul personnage qui manquât

encore à ceux qui doivent être en présence dans ce petit drame, termine

ici l'exposition.

DEUXIÈME PARTIE.

LA SUCCESSION MINORET.

L'action commença par le jeu d'un ressort tellement usé dans la vieille

comme dans la nouvelle littérature, que personne ne pourrait croire

à ses effets en 1829, s'il ne s'agissait pas d'une vieille Bretonne,

d'une Kergarouët, d'une émigrée! Mais, hâtons-nous de le reconnaître;

en 1829, la noblesse avait reconquis dans les mœurs un peu du terrain

perdu dans la politique. D'ailleurs, le sentiment qui gouverne les

grands parents dès qu'il s'agit des convenances matrimoniales est un

sentiment impérissable, lié très étroitement à l'existence des sociétés

civilisées et puisé dans l'esprit de famille. Il règne à Genève comme

à Vienne, comme à Nemours où Zélie Levrault refusait naguère à son

fils de consentir à son mariage avec la fille d'un bâtard. Néanmoins

toute loi sociale a ses exceptions. Savinien pensait donc à faire plier

l'orgueil de sa mère devant la noblesse innée d'Ursule. L'engagement

eut lieu sur-le-champ. Dès que Savinien fut attablé, sa mère lui

parla des lettres horribles, selon elle, que les Kergarouët et les

Portenduère lui avaient écrites.

--Il n'y a plus de Famille aujourd'hui, ma mère, lui répondit Savinien,

il n'y a plus que des individus! Les nobles ne sont plus solidaires.

Aujourd'hui on ne vous demande pas si vous êtes un Portenduère, si vous

êtes brave, si vous êtes homme d'État, tout le monde vous dit: Combien

payez-vous de contributions?

--Et le roi? demanda la vieille dame.

--Le roi se trouve pris entre les deux chambres comme un homme entre sa

femme légitime et sa maîtresse. Aussi dois-je me marier avec une fille

riche, à quelque famille qu'elle appartienne, avec la fille d'un paysan

si elle a un million de dot et si elle est suffisamment bien élevée,

c'est-à-dire si elle sort d'un pensionnat.

--Ceci est autre chose! fit la vieille dame.

Savinien fronça les sourcils en entendant cette parole. Il connaissait

cette volonté granitique appelée l'entêtement breton qui distinguait sa

mère, et voulut savoir aussitôt son opinion sur ce point délicat.

--Ainsi, dit-il, si j'aimais une jeune personne, comme par exemple la

pupille de notre voisin, la petite Ursule, vous vous opposeriez donc à

mon mariage?

--Tant que je vivrai, dit-elle. Après ma mort, tu seras seul

responsable de l'honneur et du sang des Portenduère et des Kergarouët.

--Ainsi vous me laisseriez mourir de faim et de désespoir pour une

chimère qui ne devient aujourd'hui une réalité que par le lustre de la

fortune.

--Tu servirais la France et tu te fierais à Dieu!

--Vous ajourneriez mon bonheur au lendemain de votre mort?

--Ce serait horrible de ta part, voilà tout.

--Louis XIV a failli épouser la nièce de Mazarin, un parvenu.

--Mazarin lui-même s'y est opposé.

--Et la veuve de Scarron?

--C'était une d'Aubigné! D'ailleurs le mariage a été secret. Mais je

suis bien vieille, mon fils, dit-elle en hochant la tête. Quand je ne

serai plus, vous vous marierez à votre fantaisie.

Savinien aimait et respectait à la fois sa mère; il opposa

sur-le-champ, mais silencieusement, à l'entêtement de la vieille

Kergarouët, un entêtement égal, et résolut de ne jamais avoir d'autre

femme qu'Ursule à qui cette opposition donna, comme il arrive toujours

en semblable occurrence, le mérite de la chose défendue.

Lorsque, après vêpres, le docteur Minoret et Ursule, mise en blanc

et rose, entrèrent dans cette froide salle, l'enfant fut saisie d'un

tremblement nerveux comme si elle se fût trouvée en présence de la

reine de France et qu'elle eût une grâce à lui demander. Depuis son

explication avec le docteur, cette petite maison avait pris les

proportions d'un palais, et la vieille dame toute la valeur sociale

qu'une duchesse devait avoir au Moyen Age aux yeux de la fille d'un

vilain. Jamais Ursule ne mesura plus désespérément qu'en ce moment

la distance qui séparait un vicomte de Portenduère de la fille d'un

capitaine de musique, ancien chanteur aux Italiens, fils naturel d'un

organiste, et dont l'existence tenait aux bontés d'un médecin.

--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit la vieille dame en la faisant

asseoir près d'elle.

--Madame, je suis confuse de l'honneur que vous daignez me faire...

--Hé! ma petite, répliqua madame de Portenduère de son ton le plus

aigre, je sais combien votre tuteur vous aime et veux lui être

agréable, car il m'a ramené l'enfant prodigue.

--Mais, ma chère mère, dit Savinien atteint au cœur en voyant la vive

rougeur d'Ursule et la contraction horrible par laquelle elle réprima

ses larmes, quand même vous n'auriez aucune obligation à monsieur

le chevalier Minoret, il me semble que nous pourrions toujours être

heureux du plaisir que mademoiselle veut bien nous donner en acceptant

votre invitation. Et le jeune gentilhomme serra la main du docteur

d'une façon significative en ajoutant:--Vous portez, monsieur, l'ordre

de Saint-Michel, le plus vieil ordre de France et qui confère toujours

la noblesse.

L'excessive beauté d'Ursule, à qui son amour presque sans espoir avait

prêté depuis quelques jours cette profondeur que les grands peintres

ont imprimée à ceux de leurs portraits où l'âme est fortement mise

en relief, avait soudain frappé madame de Portenduère en lui faisant

soupçonner un calcul d'ambitieux sous la générosité du docteur. Aussi

la phrase à laquelle répondait alors Savinien fut-elle dite avec une

intention qui blessa le vieillard en ce qu'il avait de plus cher; mais

il ne put réprimer un sourire en s'entendant nommer chevalier par

Savinien, et reconnut dans cette exagération l'audace des amoureux qui

ne reculent devant aucun ridicule.

--L'ordre de Saint-Michel, qui jadis fit commettre tant de folies

pour être obtenu, est tombé, monsieur le vicomte, répondit l'ancien

médecin du roi, comme sont tombés tant de priviléges! Il ne se donne

plus aujourd'hui qu'à des médecins, à de pauvres artistes. Aussi les

rois ont-ils bien fait de le réunir à celui de Saint-Lazare qui, je

crois, était un pauvre diable rappelé à la vie par un miracle! Sous ce

rapport, l'ordre de Saint-Michel et Saint-Lazare serait, pour nous, un

symbole.

Après cette réponse à la fois empreinte de moquerie et de dignité, le

silence régna sans que personne le voulût rompre, et il était devenu

gênant quand on frappa.

--Voici notre cher curé, dit la vieille dame qui se leva, laissant

Ursule seule et allant au-devant de l'abbé Chaperon, honneur qu'elle

n'avait fait ni à Ursule ni au docteur.

Le vieillard sourit en regardant tour à tour sa pupille et Savinien. Se

plaindre des manières de madame de Portenduère ou s'en offenser était

un écueil sur lequel un homme d'un petit esprit aurait touché; mais

Minoret avait trop d'acquis pour ne pas l'éviter: il se mit à causer

avec le vicomte du danger que courait alors Charles X, après avoir

confié la direction des affaires au prince de Polignac. Lorsqu'il y eut

assez de temps écoulé pour qu'en parlant d'affaires le docteur n'eût

point l'air de se venger, il présenta, presque en plaisantant, à la

vieille dame, les dossiers de poursuites et les mémoires acquittés qui

appuyaient un compte fait par son notaire.

--Mon fils l'a reconnu? dit-elle en jetant à Savinien un regard auquel

il répondit en inclinant la tête. Eh! bien, c'est l'affaire de Dionis,

ajouta-t-elle en repoussant les papiers et traitant cette affaire avec

le dédain qu'à ses yeux méritait l'argent.

Rabaisser la richesse, c'était, dans les idées de madame de

Portenduère, élever la Noblesse et ôter toute son importance à la

Bourgeoisie. Quelques instants après, Goupil vint de la part de son

patron demander les comptes entre Savinien et monsieur Minoret.

--Et pourquoi? dit la vieille dame.

--Pour en faire la base de l'obligation, il n'y a pas délivrance

d'espèces, répondit le premier clerc en jetant autour de lui des

regards effrontés.

Ursule et Savinien, qui pour la première fois échangèrent un coup d'œil

avec cet horrible personnage, éprouvèrent la sensation que cause un

crapaud, mais aggravée par un sinistre pressentiment. Tous deux ils

eurent cette indéfinissable et confuse vision de l'avenir sans nom

dans la langue, mais qui serait explicable par une action de l'être

intérieur dont avait parlé le swedenborgiste au docteur Minoret. La

certitude que ce venimeux Goupil leur serait fatal fit trembler Ursule,

mais elle se remit de son trouble en sentant un indicible plaisir à

voir Savinien partageant son émotion.

--Il n'est pas beau, le clerc de monsieur Dionis! dit Savinien quand

Goupil eut fermé la porte.

--Et qu'est-ce que cela fait que ces gens-là soient beaux ou laids? dit

madame de Portenduère.

--Je ne lui en veux pas de sa laideur, reprit le curé, mais de sa

méchanceté qui passe les bornes; il y met de la scélératesse.

Malgré son désir d'être aimable, le docteur devint digne et froid.

Les deux amoureux furent gênés. Sans la bonhomie de l'abbé Chaperon,

dont la gaieté douce anima le dîner, la situation du docteur et de

sa pupille eût été presque intolérable. Au dessert, en voyant pâlir

Ursule, il lui dit:--Si tu ne te trouves pas bien, mon enfant, tu n'as

que la rue à traverser.

--Qu'avez vous, mon cœur? dit la vieille dame à la jeune fille.

--Hélas! madame, reprit sévèrement le docteur, son âme a froid,

habituée comme elle l'est à ne rencontrer que des sourires.

--Une bien mauvaise éducation, monsieur le docteur, dit madame de

Portenduère. N'est-ce pas, monsieur le curé?

--Oui, madame, répondit Minoret en jetant un regard au curé qui se

trouva sans parole. J'ai rendu, je le vois, la vie impossible à cette

nature angélique si elle devait aller dans le monde; mais je ne mourrai

pas sans l'avoir mise à l'abri de la froideur, de l'indifférence et de

la haine.

--Mon parrain?... je vous en prie!... assez. Je ne souffre pas ici,

dit-elle en affrontant le regard de madame de Portenduère plutôt que de

donner trop de signification à ses paroles en regardant Savinien.

--Je ne sais pas, madame, dit alors Savinien à sa mère, si mademoiselle

Ursule souffre, mais je sais que vous me mettez au supplice.

En entendant ce mot arraché par les façons de sa mère à ce généreux

jeune homme, Ursule pâlit et pria madame de Portenduère de l'excuser;

elle se leva, prit le bras de son tuteur, salua, sortit, revint chez

elle, entra précipitamment dans le salon de son parrain où elle s'assit

près de son piano, mit sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 10 / 48 段