un cheval. Vous avez de beaux yeux bleus, bien fendus, vous avez un
front blanc bien dessiné, des cheveux noirs magnifiques, de petites
moustaches qui font bien sur votre joue pâle, et une taille svelte;
vous avez un pied qui annonce de la race, des épaules et une poitrine
pas trop commissionnaires et cependant solides. Vous êtes ce que
j'appelle un brun élégant. Votre figure est dans le genre de celle de
Louis XIII, peu de couleurs, le nez d'une jolie forme; et vous avez de
plus ce qui plaît aux femmes, un je ne sais quoi dont ne se rendent pas
compte les hommes eux-mêmes et qui tient à l'air, à la démarche, au
son de voix, au _lancer_ du regard, au geste, à une foule de petites
choses que les femmes voient et auxquelles elles attachent un certain
sens qui nous échappe. Vous ne vous connaissez pas, mon cher. Avec
un peu de tenue, en six mois, vous enchanteriez une Anglaise de cent
mille livres, en prenant surtout le titre de vicomte de Portenduère
auquel vous avez droit. Ma charmante belle-mère lady Dudley, qui n'a
pas sa pareille pour embrocher deux cœurs, vous la découvrirait dans
quelques-uns des terrains d'alluvion de la Grande-Bretagne. Mais il
faudrait pouvoir et savoir reporter vos dettes à quatre-vingt-dix jours
par une habile manœuvre de haute banque. Pourquoi ne m'avoir rien dit?
A Bade, les usuriers vous auraient respecté, servi peut-être; mais
après vous avoir mis en prison, ils vous méprisent. L'usurier est comme
la Société, comme le Peuple, à genoux devant l'homme assez fort pour
se jouer de lui, et sans pitié pour les agneaux. Aux yeux d'un certain
monde, Sainte-Pélagie est une diablesse qui roussit furieusement l'âme
des jeunes gens. Voulez-vous mon avis, mon cher enfant? je vous dirai
comme au petit d'Esgrignon: Payez vos dettes avec mesure en gardant
de quoi vivre pendant trois ans, et mariez-vous en province avec la
première fille qui aura trente mille livres de rentes. En trois ans,
vous aurez trouvé quelque sage héritière qui voudra se nommer madame de
Portenduère. Voilà la sagesse. Buvons donc. Je vous porte ce toast:--A
la fille d'argent!
Les jeunes gens ne quittèrent leur ex-ami qu'à l'heure officielle
des adieux, et sur le pas de la porte ils se dirent:--Il n'est pas
fort!--Il est bien abattu!--Se relèvera-t-il?
Le lendemain, Savinien écrivit à sa mère une confession générale en
vingt-deux pages. Après avoir pleuré pendant toute une journée, madame
de Portenduère écrivit d'abord à son fils, en lui promettant de le
tirer de prison; puis aux comtes de Portenduère et de Kergarouët.
Les lettres que le curé venait de lire et que la pauvre mère tenait à
la main, humides de ses larmes, étaient arrivées le matin même et lui
avaient brisé le cœur.
A MADAME DE PORTENDUÈRE.
Paris, septembre 1829.
«Madame,
»Vous ne pouvez pas douter de l'intérêt que l'amiral et moi
nous prenons à vos peines. Ce que vous mandez à monsieur de
Kergarouët m'afflige d'autant plus que ma maison était celle
de votre fils: nous étions fiers de lui. Si Savinien avait
eu plus de confiance en l'amiral, nous l'eussions pris avec
nous, il serait déjà placé convenablement; mais il ne nous a
rien dit, le malheureux enfant! L'amiral ne saurait payer cent
mille francs; il est endetté lui-même, et s'est obéré pour moi
qui ne savais rien de sa position pécuniaire. Il est d'autant
plus désespéré que Savinien nous a, pour le moment, lié les
mains en se laissant arrêter. Si mon beau neveu n'avait pas
eu pour moi je ne sais quelle sotte passion qui étouffait la
voix du parent par l'orgueil de l'amoureux, nous l'eussions
fait voyager en Allemagne pendant que ses affaires se seraient
accommodées ici. Monsieur de Kergarouët aurait pu demander
une place pour son petit neveu dans les bureaux de la marine;
mais un emprisonnement pour dettes va sans doute paralyser les
démarches de l'amiral. Payez les dettes de Savinien, qu'il
serve dans la marine, il fera son chemin en vrai Portenduère,
il a leur feu dans ses beaux yeux noirs, et nous l'aiderons
tous.
»Ne vous désespérez donc pas, madame; il vous reste des amis
au nombre desquels je veux être comprise comme une des plus
sincères, et je vous envoie mes vœux avec les respects de votre
»Très affectionnée servante,
»Émilie de KERGAROUET.»
A MADAME DE PORTENDUÈRE.
Portenduère, août 1829.
«Ma chère tante, je suis aussi contrarié qu'affligé des
escapades de Savinien. Marié, père de deux fils et d'une fille,
ma fortune, déjà si médiocre relativement à ma position et à
mes espérances, ne me permet pas de l'amoindrir d'une somme de
cent mille francs pour payer la rançon d'un Portenduère pris
par les Lombards. Vendez votre ferme, payez ses dettes et venez
à Portenduère, vous y trouverez l'accueil que nous vous devons,
quand même nos cœurs ne seraient pas entièrement à vous. Vous
vivrez heureuse, et nous finirons par marier Savinien, que
ma femme trouve charmant. Cette frasque n'est rien, ne vous
désolez pas, elle ne se saura jamais dans notre province où
nous connaissons plusieurs filles d'argent très riches, et qui
seront enchantées de nous appartenir.
»Ma femme se joint à moi pour vous dire toute la joie que vous
nous ferez, et vous prie d'agréer ses vœux pour la réalisation
de ce projet et l'assurance de nos respects affectueux.
»Luc-Savinien, comte de PORTENDUÈRE.»
--Quelles lettres pour une Kergarouët! s'écria la vieille Bretonne en
essuyant ses yeux.
--L'amiral ne sait pas que son neveu est en prison, dit enfin l'abbé
Chaperon; la comtesse a seule lu votre lettre, et seule a répondu.
Mais il faut prendre un parti, reprit-il après une pause, et voici ce
que j'ai l'honneur de vous conseiller. Ne vendez pas votre ferme. Le
bail est à fin, et voici vingt-quatre ans qu'il dure; dans quelques
mois, vous pourrez porter son fermage à six mille francs, et vous
faire donner un pot-de-vin d'une valeur de deux années. Empruntez à
un honnête homme, et non aux gens de la ville qui font le commerce
des hypothèques. Votre voisin est un digne homme, un homme de bonne
compagnie, qui a vu le beau monde avant la Révolution, et qui d'athée
est devenu catholique. N'ayez point de répugnance à le venir voir ce
soir, il sera très sensible à votre démarche; oubliez un moment que
vous êtes Kergarouët.
--Jamais! dit la vieille mère d'un son de voix strident.
--Enfin soyez une Kergarouët aimable; venez quand il sera seul, il
ne vous prêtera qu'à trois et demi, peut-être à trois pour cent, et
vous rendra service avec délicatesse, vous en serez contente; il ira
délivrer lui-même Savinien, car il sera forcé de vendre des rentes, et
vous le ramènera.
--Vous parlez donc de ce petit Minoret?
--Ce petit a quatre-vingt-trois ans, reprit l'abbé Chaperon en
souriant. Ma chère dame ayez un peu de charité chrétienne, ne le
blessez pas, il peut vous être utile de plus d'une manière.
--Et comment?
--Mais il a un ange auprès de lui, la plus céleste jeune fille.
--Oui, cette petite Ursule... Eh! bien, après!
Le pauvre curé n'osa poursuivre en entendant cet: Eh! bien, après? dont
la sécheresse et l'âpreté tranchaient d'avance la proposition qu'il
voulait faire.
--Je crois le docteur Minoret puissamment riche...
--Tant mieux pour lui.
--Vous avez déjà très indirectement causé les malheurs actuels de votre
fils en ne lui donnant pas de carrière, prenez garde à l'avenir! dit
sévèrement le curé. Dois-je annoncer votre visite à votre voisin?
--Mais pourquoi, sachant que j'ai besoin de lui, ne viendrait-il pas?
--Ah! madame, en allant chez lui, vous payerez trois pour cent; et
s'il vient chez vous, vous payerez cinq, dit le curé qui trouva cette
belle raison afin de décider la vieille dame. Et si vous étiez forcée
de vendre votre ferme par Dionis le notaire, par le greffier Massin,
qui vous refuseraient des fonds en espérant profiter de votre désastre,
vous perdriez la moitié de la valeur des Bordières. Je n'ai pas la
moindre influence sur des Dionis, des Massin, des Levrault, les gens
riches du pays qui convoitent votre ferme et savent votre fils en
prison.
--Ils le savent, ils le savent, s'écria-t-elle en levant les bras.
Oh! mon pauvre curé, vous avez laissé refroidir votre café.......
Tiennette! Tiennette!
Tiennette, une vieille Bretonne à casaquin et à bonnet breton, âgée de
soixante ans, entra lestement et prit, pour le faire chauffer, le café
du curé.
--Soyez paisible, monsieur le recteur, dit-elle en voyant que le curé
voulait boire, je le mettrai dans le bain-marie, il ne deviendra point
mauvais.
--Eh! bien, reprit le curé de sa voix insinuante, j'irai prévenir
monsieur le docteur de votre visite, et vous viendrez.
La vieille mère ne céda qu'après une heure de discussion, pendant
laquelle le curé fut obligé de répéter dix fois ses arguments. Et
encore l'altière Kergarouët ne fut-elle vaincue que par ces derniers
mots:--Savinien irait!
--Il vaut mieux alors que ce soit moi, dit-elle.
Neuf heures sonnaient quand la petite porte ménagée dans la grande se
fermait sur le curé, qui sonna vivement à la grille du docteur. L'abbé
Chaperon tomba de Tiennette en Bougival, car la vieille nourrice lui
dit:--Vous venez bien tard, monsieur le curé! comme l'autre lui avait
dit:--Pourquoi quittez-vous sitôt madame quand elle a du chagrin?
Le curé trouva nombreuse compagnie dans le salon vert et brun du
docteur, car Dionis était allé rassurer les héritiers en passant chez
Massin pour leur répéter les paroles de leur oncle.
--Ursule, dit-il, a, je crois, un amour au cœur qui ne lui donnera
que peine et soucis; elle paraît romanesque (l'excessive sensibilité
s'appelle ainsi chez les notaires), et nous la verrons longtemps fille.
Ainsi pas de défiance: soyez aux petits soins avec elle, et soyez les
serviteurs de votre oncle, car il est plus fin que cent Goupils, ajouta
le notaire, sans savoir que Goupil est la corruption du mot latin
_vulpes_, renard.
Donc, mesdames Massin et Crémière, leurs maris, le maître de poste et
Désiré formaient avec le médecin de Nemours et Bongrand une assemblée
inaccoutumée et turbulente chez le docteur. L'abbé Chaperon entendit en
entrant les sons du piano. La pauvre Ursule achevait la symphonie en
_la_ de Beethoven. Avec la ruse permise à l'innocence, l'enfant, que
son parrain avait éclairée et à qui les héritiers déplaisaient, choisit
cette musique grandiose et qui doit être étudiée pour être comprise,
afin de dégoûter ces femmes de leur envie. Plus la musique est belle,
moins les ignorants la goûtent. Aussi, quand la porte s'ouvrit et que
l'abbé Chaperon montra sa tête vénérable:--Ah! voilà monsieur le curé,
s'écrièrent les héritiers heureux de se lever tous et de mettre un
terme à leur supplice.
L'exclamation trouva un écho à la table de jeu où Bongrand, le médecin
de Nemours et le vieillard étaient victimes de l'outrecuidance avec
laquelle le percepteur, pour plaire à son grand-oncle, avait proposé
de faire le quatrième au whist. Ursule quitta le _forté_. Le docteur
se leva comme pour saluer le curé, mais bien pour arrêter la partie.
Après de grands compliments adressés à leur oncle sur le talent de sa
filleule, les héritiers tirèrent leur révérence.
--Bonsoir, mes amis, s'écria le docteur quand la grille retentit.
--Ah! voilà ce qui coûte si cher, dit madame Crémière à madame Massin
quand elles furent à quelques pas.
--Dieu me garde de donner de l'argent pour que ma petite Aline me fasse
des charivaris pareils dans la maison, répondit madame Massin.
--Elle dit que c'est de _Bethovan_, qui passe cependant pour un grand
musicien, dit le receveur, il a de la réputation.
--Ma foi ce ne sera pas à Nemours, reprit madame Crémière, et il est
bien nommé Bête à vent.
--Je crois que notre oncle l'a fait exprès pour que nous n'y revenions
plus, dit Massin, car il a cligné des yeux en montrant le volume vert à
sa petite mijaurée.
--Si c'est avec ce carillon-là qu'ils s'amusent, reprit le maître de
poste, ils font bien de rester entre eux.
--Il faut que monsieur le juge de paix aime bien à jouer pour entendre
ces sonacles, dit madame Crémière.
--Je ne saurai jamais jouer devant des personnes qui ne comprennent pas
la musique, dit Ursule en venant s'asseoir auprès de la table de jeu.
--Les sentiments chez les personnes richement organisées ne peuvent se
développer que dans une sphère amie, dit le curé de Nemours. De même
que le prêtre ne saurait bénir en présence du Mauvais Esprit, que le
châtaignier meurt dans une terre grasse, un musicien de génie éprouve
une défaite intérieure quand il est entouré d'ignorants. Dans les
arts, nous devons recevoir des âmes qui servent de milieu à notre âme
autant de force que nous leur en communiquons. Cet axiome qui régit les
affections humaines a dicté les proverbes:--Il faut hurler avec les
loups.--Qui se ressemble s'assemble. Mais la souffrance que vous devez
avoir éprouvée n'atteint que les natures tendres et délicates.
--Aussi, mes amis, dit le docteur, une chose qui ne ferait que de la
peine à une femme pourrait-elle tuer ma petite Ursule. Ah! quand je
ne serai plus, élevez entre cette chère fleur et le monde cette haie
protectrice dont parlent les vers de Catulle: _ut flos_, etc.
--Ces dames ont été cependant bien flatteuses pour vous, Ursule, dit le
juge de paix en souriant.
--Grossièrement flatteuses, fit observer le médecin de Nemours.
--J'ai toujours remarqué de la grossièreté dans les flatteries de
commande, répondit le vieux Minoret. Et pourquoi?
--Une pensée vraie porte avec elle sa finesse, dit l'abbé.
--Vous avez dîné chez madame Portenduère? dit alors Ursule qui
interrogea l'abbé Chaperon en lui jetant un regard plein d'inquiète
curiosité.
--Oui; la pauvre dame est bien affligée, et il ne serait pas impossible
qu'elle vînt vous voir ce soir, monsieur Minoret.
--Si elle est dans le chagrin et qu'elle ait besoin de moi, j'irai chez
elle, s'écria le docteur. Achevons le dernier _rubber_.
Par-dessous la table, Ursule pressa la main du vieillard.
--Son fils, dit le juge de paix, était un peu trop simple pour habiter
Paris sans un mentor. Quand j'ai su qu'on prenait ici, près du notaire,
des renseignements sur la ferme de la vieille dame, j'ai deviné qu'il
escomptait la mort de sa mère.
--L'en croyez-vous capable? dit Ursule en lançant un regard terrible à
monsieur Bongrand, qui se dit en lui-même: Hélas! oui, elle l'aime.
--Oui et non, dit le médecin de Nemours. Savinien a du bon, et la
raison en est qu'il est en prison: les fripons n'y vont jamais.
--Mes amis, s'écria le vieux Minoret, en voici bien assez pour ce soir,
il ne faut pas laisser pleurer une pauvre mère une minute de plus quand
on peut sécher ses larmes.
Les quatre amis se levèrent et sortirent. Ursule les accompagna jusqu'à
la grille, regarda son parrain et le curé frappant à la porte en face;
et quand Tiennette les eut introduits, elle s'assit sur une des bornes
extérieures de la maison, ayant la Bougival près d'elle.
--Madame la vicomtesse, dit le curé qui entra le premier dans la petite
salle, monsieur le docteur Minoret n'a point voulu que vous prissiez la
peine de venir chez lui....
--Je suis trop de l'ancien temps, madame, reprit le docteur, pour ne
pas savoir tout ce qu'un homme doit à une personne de votre qualité,
et je suis trop heureux, d'après ce que m'a dit monsieur le curé, de
pouvoir vous servir en quelque chose.
Madame de Portenduère, à qui la démarche convenue pesait tant que
depuis le départ de l'abbé Chaperon elle voulait s'adresser au notaire
de Nemours, fut si surprise de la délicatesse de Minoret, qu'elle se
leva pour répondre à son salut et lui montra un fauteuil.
--Asseyez-vous, monsieur, dit-elle d'un air royal. Notre cher curé vous
aura dit que le vicomte est en prison pour quelques dettes de jeune
homme, cent mille livres... Si vous pouviez les lui prêter, je vous
donnerais une garantie sur ma ferme des Bordières.
--Nous en parlerons, madame la vicomtesse, quand je vous aurai ramené
monsieur votre fils, si vous me permettez d'être votre intendant en
cette circonstance.
--Très-bien, monsieur le docteur, répondit la vieille dame en inclinant
la tête et regardant le curé d'un air qui voulait dire: Vous avez
raison, il est homme de bonne compagnie.
--Mon ami le docteur, dit alors le curé, vous le voyez, madame, est
plein de dévouement pour votre maison.
--Nous vous en aurons de la reconnaissance, monsieur, dit madame
de Portenduère en faisant visiblement un effort; car à votre âge
s'aventurer dans Paris à la piste des méfaits d'un étourdi....
--Madame, en soixante-cinq, j'eus l'honneur de voir l'illustre amiral
de Portenduère chez cet excellent monsieur de Malesherbes, et chez
monsieur le comte de Buffon, qui désirait le questionner sur plusieurs
faits curieux de ses voyages. Il n'est pas impossible que feu monsieur
de Portenduère, votre mari, s'y soit trouvé. La marine française était
alors glorieuse, elle tenait tête à l'Angleterre, et le capitaine
apportait dans cette partie sa quote-part de courage. Avec quelle
impatience, en quatre-vingt-trois et quatre, attendait-on des nouvelles
du camp de Saint-Roch! J'ai failli partir comme médecin des armées du
roi. Votre grand-oncle, qui vit encore, l'amiral Kergarouët a soutenu
dans ce temps-là son fameux combat, car il était sur la _Belle-Poule_.
--Ah! s'il savait son petit-neveu en prison!
--Monsieur le vicomte n'y sera plus dans deux jours, dit le vieux
Minoret en se levant.
Il tendit la main pour prendre celle de la vieille dame, qui se
la laissa prendre, il y déposa un baiser respectueux, la salua
profondément et sortit; mais il rentra pour dire au curé:--Voulez-vous,
mon cher abbé, m'arrêter une place à la diligence pour demain matin?
Le curé resta pendant une demi-heure environ à chanter les louanges du
docteur Minoret, qui avait voulu faire et avait fait la conquête de la
vieille dame.
--Il est étonnant pour son âge, dit-elle; il parle d'aller à Paris et
de faire les affaires de mon fils, comme s'il n'avait que vingt-cinq
ans. Il a vu la bonne compagnie.
--La meilleure, madame; et aujourd'hui plus d'un fils de pair de France
pauvre serait bien heureux d'épouser sa pupille avec un million. Ah!
si cette idée passait par le cœur de Savinien, les temps sont si
changés que ce n'est pas de votre côté que seraient les plus grandes
difficultés, après la conduite de votre fils.
L'étonnement profond où cette dernière phrase jeta la vieille dame
permit au curé de l'achever.
--Vous avez perdu le sens, mon cher abbé Chaperon.
--Vous y penserez, madame, et Dieu veuille que votre fils se conduise
désormais de manière à conquérir l'estime de ce vieillard!
--Si ce n'était pas vous, monsieur le curé, dit madame de Portenduère,
si c'était un autre qui me parlât ainsi...
--Vous ne le verriez plus, dit en souriant l'abbé Chaperon. Espérons
que votre cher fils vous apprendra ce qui se passe à Paris en fait
d'alliances. Vous songerez au bonheur de Savinien, et après avoir déjà
compromis son avenir ne l'empêchez pas de se faire une position.
--Et c'est vous qui me dites cela!
--Si je ne vous le disais point, qui donc vous le dirait! s'écria le
prêtre en se levant et faisant une prompte retraite.
Le curé vit Ursule et son parrain tournant sur eux-mêmes dans la cour.
Le faible docteur avait été tant tourmenté par sa filleule qu'il venait
de céder: elle voulait aller à Paris et lui donnait mille prétextes.
Il appela le curé, qui vint, et le pria de retenir tout le coupé pour
lui le soir même si le bureau de la diligence était encore ouvert. Le
lendemain, à six heures et demie du soir, le vieillard et la jeune
fille arrivèrent à Paris, où, dans la soirée même, le docteur alla
consulter son notaire. Les événements politiques étaient menaçants. Le
juge de paix de Nemours avait dit plusieurs fois la veille au docteur,
pendant sa conversation, qu'il fallait être fou pour conserver un sou
de rente dans les fonds tant que la querelle élevée entre la Presse et
la Cour ne serait pas vidée. Le notaire de Minoret approuva le conseil
indirectement donné par le juge de paix. Le docteur profita donc de
son voyage pour réaliser ses actions industrielles et ses rentes, qui
toutes se trouvaient en hausse, et déposer ses capitaux à la Banque.
Le notaire engagea son vieux client à vendre aussi les fonds laissés
par monsieur de Jordy à Ursule, et qu'il avait fait valoir en bon
père de famille. Il promit de mettre en campagne un agent d'affaires
excessivement rusé pour traiter avec les créanciers de Savinien; mais
il fallait, pour réussir, que le jeune homme eût le courage de rester
quelques jours encore en prison.
--La précipitation dans ces sortes d'affaires coûte au moins quinze
pour cent, dit le notaire au docteur. Et d'abord vous n'aurez pas vos
fonds avant sept ou huit jours.
Quand Ursule apprit que Savinien serait encore au moins une semaine
en prison, elle pria son tuteur de la laisser l'y accompagner une
seule fois. Le vieux Minoret refusa. L'oncle et la nièce étaient logés
dans un hôtel de la rue Croix-des-Petits-Champs, où le docteur avait
pris tout un appartement convenable; et, connaissant la religion de
sa pupille, il lui fit promettre de n'en point sortir quand il serait
dehors pour ses affaires. Le bonhomme promenait Ursule dans Paris, lui
faisait voir les passages, les boutiques, les boulevards; mais rien ne
l'amusait ni ne l'intéressait.
--Que veux-tu? lui disait le vieillard.
--Voir Sainte-Pélagie, répondait-elle avec obstination.
Minoret prit alors un fiacre et la mena jusqu'à la rue de la Clef, où
la voiture stationna devant l'ignoble façade de cet ancien couvent
transformé en prison. La vue de ces hautes murailles grisâtres dont
toutes les fenêtres sont grillées, celle de ce guichet où l'on ne peut
entrer qu'en se baissant (horrible leçon!), cette masse sombre dans
un quartier plein de misères et où elle se dresse entourée de rues
désertes comme une misère suprême: cet ensemble de choses tristes
saisit Ursule et lui fit verser quelques larmes.
--Comment, dit-elle, emprisonne-t-on des jeunes gens pour de l'argent?
comment une dette donne-t-elle à un usurier un pouvoir que le roi
lui-même n'a pas? _Il_ est donc là! s'écria-t-elle. Et où, mon parrain?
ajouta-t-elle en regardant de fenêtre en fenêtre.
--Ursule, dit le vieillard, tu me fais faire des folies. Ce n'est pas
l'oublier, cela.
--Mais, reprit-elle, s'il faut renoncer à lui, dois-je aussi ne lui
porter aucun intérêt? Je puis l'aimer et ne me marier à personne.
--Ah! s'écria le bonhomme, il y a tant de raison dans ta déraison que
je me repens de t'avoir amenée.
Trois jours après, le vieillard avait les quittances en règle, les
titres et toutes les pièces établissant la libération de Savinien.
Cette liquidation, y compris les honoraires de l'homme d'affaires,
s'était opérée pour une somme de quatre-vingt mille francs. Il restait
au docteur huit cent mille francs, que son notaire lui fit mettre en
bons du trésor, afin de ne pas perdre trop d'intérêts. Il gardait
vingt mille francs en billets de banque pour Savinien. Le docteur alla
lui-même lever l'écrou le samedi à deux heures, et le jeune vicomte,
instruit déjà par une lettre de sa mère, remercia son libérateur avec
une sincère effusion de cœur.
--Vous ne devez pas tarder à venir voir votre mère, lui dit le vieux
Minoret.
Savinien répondit avec une sorte de confusion qu'il avait contracté
dans sa prison une dette d'honneur, et raconta la visite de ses amis.
--Je vous soupçonnais quelque dette privilégiée, s'écria le docteur en
souriant. Votre mère m'emprunte cent mille francs, mais je n'en ai payé
que quatre-vingt mille: voici le reste, ménagez-le bien, monsieur, et
considérez ce que vous en garderez comme votre enjeu au tapis vert de
la fortune.
Pendant les huit derniers jours Savinien avait fait des réflexions
sur l'époque actuelle. La concurrence en toute chose exige de grands
travaux à qui veut une fortune. Les moyens illégaux demandent plus de
talent et de pratiques souterraines qu'une recherche à ciel ouvert.
Les succès dans le monde, loin de donner une position, dévorent le
temps et veulent énormément d'argent. Le nom de Portenduère, que sa
mère lui disait tout-puissant, n'était rien à Paris. Son cousin le
député, le comte de Portenduère, faisait petite figure au sein de la
Chambre élective en présence de la Pairie, de la Cour, et n'avait pas
trop de son crédit pour lui-même. L'amiral de Kergarouët n'existait
que par sa femme. Il avait vu des orateurs, des gens venus du milieu
social inférieur à la noblesse ou de petits gentilshommes être
des personnages influents. Enfin l'argent était le pivot, l'unique
moyen, l'unique mobile d'une Société que Louis XVIII avait voulu
créer à l'instar de celle d'Angleterre. De la rue de la Clef à la rue
Croix-des-Petits-Champs, le gentilhomme développa le résumé de ses
méditations, en harmonie d'ailleurs avec le conseil de de Marsay, au
vieux médecin.