Après avoir fermé la porte du côté de la bibliothèque et celle du

jardin, le docteur avait amené sa pupille à la fenêtre qui donnait sur

le bord de l'eau.

--Qu'as-tu, cruelle enfant? lui dit-il. Ta vie est ma vie. Sans ton

sourire, que deviendrais-je?

--Savinien en prison, répondit-elle.

Après ces mots, un torrent de larmes sortit de ses yeux, et les

sanglots vinrent.

--Elle est sauvée, pensa le vieillard qui lui tâtait le pouls avec

une anxiété de père. Hélas! elle a toute la sensibilité de ma pauvre

femme, se dit-il en allant prendre un stéthoscope qu'il mit sur le

cœur d'Ursule en y appliquant son oreille. Allons, tout va bien! se

dit-il.--Je ne savais pas, mon cœur, que tu l'aimasses autant déjà,

reprit-il en la regardant. Mais pense avec moi comme avec toi-même, et

raconte-moi tout ce qui s'est passé entre vous deux.

--Je ne l'aime pas, mon parrain, nous ne nous sommes jamais rien dit,

répondit-elle en sanglotant. Mais apprendre que ce pauvre jeune homme

est en prison et savoir que vous refusez durement de l'en tirer, vous

si bon!

--Ursule, mon bon petit ange, si tu ne l'aimes pas, pourquoi fais-tu

devant le jour de saint Savinien un point rouge comme devant le jour

de saint Denis? Allons raconte-moi les moindres événements de cette

affaire de cœur.

Ursule rougit, retint quelques larmes, et il se fit entre elle et son

oncle un moment de silence.

--As-tu peur de ton père, de ton ami, de ta mère, de ton médecin, de

ton parrain, dont le cœur a été depuis quelques jours rendu plus tendre

encore qu'il ne l'était.

--Eh! bien, cher parrain, reprit-elle, je vais vous ouvrir mon âme.

Au mois de mai, monsieur Savinien est venu voir sa mère. Jusqu'à ce

voyage, je n'avais jamais fait la moindre attention à lui. Quand il est

parti pour demeurer à Paris, j'étais une enfant, et ne voyais, je vous

le jure, aucune différence entre un jeune homme et vous autres, si ce

n'est que je vous aimais sans imaginer jamais pouvoir aimer mieux qui

que ce soit. Monsieur Savinien est arrivé par la malle la veille du

jour de la fête de sa mère sans que nous le sussions. A sept heures du

matin, après avoir dit mes prières, en ouvrant la fenêtre pour donner

de l'air à ma chambre, je vois les fenêtres de la chambre de monsieur

Savinien ouvertes, et monsieur Savinien en robe de chambre, occupé à se

faire la barbe, et mettant à ses mouvements une grâce... enfin je l'ai

trouvé gentil. Il a peigné ses moustaches noires, sa virgule sous le

menton, et j'ai vu son cou blanc, rond..... Faut-il vous dire tout?....

je me suis aperçue que ce cou si frais, ce visage et ces beaux cheveux

noirs étaient bien différents des vôtres, quand je vous regardais vous

faisant la barbe. Il m'a monté, je ne sais d'où, comme une vapeur par

vagues au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment que je me

suis assise. Je ne pouvais me tenir debout, je tremblais. Mais j'avais

tant envie de le revoir, que je me suis mise sur la pointe des pieds;

il m'a vue alors, et m'a, pour plaisanter, envoyé du bout des doigts un

baiser, et...

--Et?...

--Et, reprit-elle, je me suis cachée, aussi honteuse qu'heureuse,

sans m'expliquer pourquoi j'avais honte de ce bonheur. Ce mouvement

qui m'éblouissait l'âme en y amenant je ne sais quelle puissance,

s'est renouvelé toutes les fois qu'en moi-même je revoyais cette jeune

figure. Enfin je me plaisais à retrouver cette émotion quelque violente

qu'elle fût. En allant à la messe, une force invincible m'a poussée à

regarder monsieur Savinien donnant le bras à sa mère: sa démarche, ses

vêtements, tout jusqu'au bruit de ses bottes sur le pavé me paraissait

joli. La moindre chose de lui, sa main si finement gantée, exerçait sur

moi comme un charme. Cependant j'ai eu la force de ne pas penser à lui

pendant la messe. A la sortie, je suis restée dans l'église de manière

à laisser partir madame de Portenduère la première et à marcher ainsi

après lui. Je ne saurais vous exprimer combien ces petits arrangements

m'intéressaient. En rentrant, quand je me suis retournée pour fermer la

grille...

--Et la Bougival?... dit le docteur.

--Oh! je l'avais laissée aller à sa cuisine, dit naïvement Ursule. J'ai

donc pu voir naturellement monsieur Savinien planté sur ses jambes et

me contemplant. Oh! parrain, je me suis sentie si fière en croyant

remarquer dans ses yeux une sorte de surprise et d'admiration, que je

ne sais pas ce que j'aurais fait pour lui fournir l'occasion de me

regarder. Il m'a semblé que je ne devais plus désormais m'occuper que

de lui plaire. Son regard est maintenant la plus douce récompense de

mes bonnes actions. Depuis ce moment, je songe à lui sans cesse et

malgré moi. Monsieur Savinien est reparti le soir, je ne l'ai plus

revu, la rue des Bourgeois m'a paru vide, et il a comme emporté mon

cœur avec lui sans le savoir.

--Voilà tout? dit le docteur.

--Tout, mon parrain, dit-elle avec un soupir où le regret de ne pas

avoir à en dire davantage était étouffé sous la douleur du moment.

--Ma chère petite, dit le docteur en asseyant Ursule sur ses genoux, tu

vas attraper tes seize ans bientôt, et ta vie de femme va commencer. Tu

es entre ton enfance bénie qui cesse, et les agitations de l'amour qui

te feront une existence orageuse, car tu as le système nerveux d'une

exquise sensibilité. Ce qui t'arrive, c'est l'amour, ma fille, dit le

vieillard avec une expression de profonde tristesse, c'est l'amour

dans sa sainte naïveté, l'amour comme il doit être: involontaire,

rapide, venu comme un voleur qui prend tout... oui, tout! Et je m'y

attendais. J'ai bien observé les femmes, et sais que, si chez la

plupart l'amour ne s'empare d'elles qu'après bien des témoignages, des

miracles d'affection, si celles-là ne rompent leur silence et ne cèdent

que vaincues; il en est d'autres qui, sous l'empire d'une sympathie

explicable aujourd'hui par les fluides magnétiques, sont envahies en

un instant. Je puis te le dire aujourd'hui: aussitôt que j'ai vu la

charmante femme qui portait ton nom, j'ai senti que je l'aimerais

uniquement et fidèlement sans savoir si nos caractères, si nos

personnes se conviendraient. Y a-t-il en amour une seconde vue? Quelle

réponse faire, après avoir vu tant d'unions célébrées sous les auspices

d'un si céleste contrat, plus tard brisées, engendrant des haines

presque éternelles, des répulsions absolues? Les sens peuvent, pour

ainsi dire, s'appréhender et les idées être en désaccord: et peut-être

certaines personnes vivent-elles plus par les idées que par le corps?

Au contraire, souvent les caractères s'accordent et les personnes se

déplaisent. Ces deux phénomènes si différents, qui rendraient raison

de bien des malheurs, démontrent la sagesse des lois qui laissent aux

parents la haute main sur le mariage de leurs enfants; car une jeune

fille est souvent la dupe de l'une de ces deux hallucinations. Aussi

ne te blâmé-je pas. Les sensations que tu éprouves, ce mouvement de ta

sensibilité qui se précipite de son centre encore inconnu sur ton cœur

et sur ton intelligence, ce bonheur avec lequel tu penses à Savinien,

tout est naturel. Mais, mon enfant adorée, comme te l'a dit notre bon

abbé Chaperon, la Société demande le sacrifice de beaucoup de penchants

naturels. Autres sont les destinées de l'homme, autres sont celles de

la femme. J'ai pu choisir Ursule Mirouët pour femme, et venir à elle en

lui disant combien je l'aimais; tandis qu'une jeune fille ment à ses

vertus en sollicitant l'amour de celui qu'elle aime: la femme n'a pas

comme nous la faculté de poursuivre au grand jour l'accomplissement

de ses vœux. Aussi la pudeur est-elle chez vous, et surtout chez toi,

la barrière infranchissable qui garde les secrets de votre cœur. Ton

hésitation à me confier tes premières émotions m'a dit assez que tu

souffrirais les plus cruelles tortures plutôt que d'avouer à Savinien...

--Oh! oui, dit-elle.

--Mais, mon enfant, tu dois faire plus: tu dois réprimer les mouvements

de ton cœur, les oublier.

--Pourquoi?

--Parce que, mon petit ange, tu ne dois aimer que l'homme qui sera ton

mari; et quand même monsieur Savinien de Portenduère t'aimerait...

--Je n'y ai pas encore pensé.

--Écoute-moi? Quand même il t'aimerait, quand sa mère me demanderait ta

main pour lui, je ne consentirais à ce mariage qu'après avoir soumis

Savinien à un long et mûr examen. Sa conduite vient de le rendre

suspect à toutes les familles, et de mettre entre les héritières et lui

des barrières qui tomberont difficilement.

Un sourire d'ange sécha les pleurs d'Ursule, qui dit:--A quelque

chose malheur est bon! Le docteur fut sans réponse à cette

naïveté.--Qu'a-t-il fait, mon parrain? reprit-elle.

--En deux ans, mon petit ange, il a fait à Paris pour cent vingt

mille francs de dettes! Il a eu la sottise de se laisser coffrer à

Sainte-Pélagie, maladresse qui déconsidère à jamais un jeune homme par

le temps qui court. Un dissipateur capable de plonger une pauvre mère

dans la douleur et la misère fait, comme ton pauvre père, mourir sa

femme de désespoir!

--Croyez-vous qu'il puisse se corriger? demanda-t-elle.

--Si sa mère paye pour lui, il se sera mis sur la paille, et je ne sais

pas de pire correction pour un noble que d'être sans fortune.

Cette réponse rendit Ursule pensive: elle essuya ses larmes et dit à

son parrain:--Si vous pouvez le sauver, sauvez-le, mon parrain; ce

service vous donnera le droit de le conseiller: vous lui ferez des

remontrances...

--Et, dit le docteur en imitant le parler d'Ursule, il pourra venir

ici, la vieille dame y viendra, nous les verrons, et...

--Je ne songe en ce moment qu'à lui-même, répondit Ursule en rougissant.

--Ne pense plus à lui, ma pauvre enfant; c'est une folie! dit gravement

le docteur. Jamais madame de Portenduère, une Kergarouët, n'eût-elle

que trois cents livres par an pour vivre, ne consentirait au mariage

du vicomte Savinien de Portenduère, petit-neveu du feu comte de

Portenduère, lieutenant général des armées navales du roi et fils du

vicomte de Portenduère, capitaine de vaisseau, avec qui? avec Ursule

Mirouët, fille d'un musicien de régiment, sans fortune, et dont le

père, hélas! voici le moment de te le dire, était le bâtard d'un

organiste, de mon beau-père.

--O mon parrain! vous avez raison: nous ne sommes égaux que devant

Dieu. Je ne songerai plus à lui que dans mes prières, dit-elle au

milieu des sanglots que cette révélation excita. Donnez-lui tout ce que

vous me destinez. De quoi peut avoir besoin une pauvre fille comme moi?

En prison, lui!

--Offre à Dieu toutes tes mortifications, et peut-être nous

viendra-t-il en aide.

Le silence régna pendant quelques instants. Quand Ursule, qui n'osait

regarder son parrain, leva les yeux sur lui, son cœur fut profondément

remué lorsqu'elle vit des larmes roulant sur ses joues flétries. Les

pleurs des vieillards sont aussi terribles que ceux des enfants sont

naturels.

--Qu'avez-vous? mon Dieu! dit-elle en se jetant à ses pieds et lui

baisant les mains. N'êtes-vous pas sûr de moi?

--Moi qui voudrais satisfaire à tous tes vœux, je suis obligé de te

causer la première grande douleur de ta vie! Je souffre autant que toi.

Je n'ai pleuré qu'à la mort de mes enfants et à celle d'Ursule. Tiens,

je ferai tout ce que tu voudras! s'écria-t-il.

A travers ses larmes, Ursule jeta sur son parrain un regard qui fut

comme un éclair. Elle sourit.

--Allons au salon, et sache te garder le secret à toi-même sur tout

ceci, ma petite, dit le docteur en laissant sa filleule dans son

cabinet.

Ce père se sentit si faible contre ce divin sourire qu'il allait dire

un mot d'espérance et tromper ainsi sa filleule.

En ce moment madame de Portenduère, seule avec le curé dans sa froide

petite salle au rez-de-chaussée, avait fini de confier ses douleurs

à ce bon prêtre, son seul ami. Elle tenait à la main des lettres que

l'abbé Chaperon venait de lui rendre après les avoir lues, et qui

avaient mis ses misères au comble. Assise dans sa bergère d'un côté de

la table carrée où se voyaient les restes du dessert, la vieille dame

regardait le curé, qui de l'autre côté, ramassé dans son fauteuil, se

caressait le menton par ce geste commun aux valets de théâtre, aux

mathématiciens, aux prêtres, et qui trahit quelque méditation sur un

problème difficile à résoudre.

Cette petite salle, éclairée par deux fenêtres sur la rue et garnie

de boiseries peintes en gris, était si humide que les panneaux du bas

offraient aux regards les fendillements géométriques du bois pourri

quand il n'est plus maintenu que par la peinture. Le carreau, rouge et

frotté par l'unique servante de la vieille dame, exigeait devant chaque

siége de petits ronds en sparterie sur l'un desquels l'abbé tenait

ses pieds. Les rideaux, de vieux damas vert-clair à fleurs vertes,

étaient tirés, et les persiennes avaient été fermées. Deux bougies

éclairaient la table, tout en laissant la chambre dans le clair-obscur.

Est-il besoin de dire qu'entre les deux fenêtres un beau pastel de

Latour montrait le fameux amiral de Portenduère, le rival des Suffren,

des Kergarouët, des Guichen et des Simeuse. Sur la boiserie en face

de la cheminée, on apercevait le vicomte de Portenduère et la mère

de la vieille dame, une Kergarouët-Ploëgat. Savinien avait donc pour

grand-oncle le vice-amiral de Kergarouët, et pour cousin le comte de

Portenduère, petit-fils de l'amiral, l'un et l'autre fort riches. Le

vice-amiral de Kergarouët habitait Paris et le comte de Portenduère le

château de ce nom dans le Dauphiné. Son cousin le comte représentait

la branche aînée, et Savinien était le seul rejeton du cadet de

Portenduère. Le comte, âgé de plus de quarante ans, marié à une femme

riche, avait trois enfants. Sa fortune, accrue de plusieurs héritages,

se montait, dit-on, à soixante mille livres de rentes. Député de

l'Isère, il passait ses hivers à Paris où il avait racheté l'hôtel de

Portenduère avec les indemnités que lui valait la loi Villèle. Le

vice-amiral de Kergarouët avait récemment épousé sa nièce, mademoiselle

de Fontaine, uniquement pour lui assurer sa fortune. Les fautes du

vicomte devaient donc lui faire perdre deux puissantes protections.

Jeune et joli garçon, si Savinien fût entré dans la marine, avec son

nom et appuyé par un amiral, par un député, peut-être à vingt-trois

ans eût-il été déjà lieutenant de vaisseau; mais sa mère, opposée à

ce que son fils unique se destinât à l'état militaire, l'avait fait

élever à Nemours par un vicaire de l'abbé Chaperon, et s'était flattée

de pouvoir conserver jusqu'à sa mort son fils près d'elle. Elle voulait

sagement le marier avec une demoiselle d'Aiglemont, riche de douze

mille livres de rentes, à la main de laquelle le nom de Portenduère et

la ferme des Bordières permettaient de prétendre. Ce plan restreint,

mais sage, et qui pouvait relever la famille à la seconde génération,

eût été déjoué par les événements. Les d'Aiglemont étaient alors

ruinés, et une de leurs filles, l'aînée, Hélène, avait disparu sans que

la famille expliquât ce mystère. L'ennui d'une vie sans air, sans issue

et sans action, sans autre aliment que l'amour des fils pour leurs

mères, fatigua tellement Savinien qu'il rompit ses chaînes, quelque

douces qu'elles fussent, et jura de ne jamais vivre en province, en

comprenant un peu tard que son avenir n'était pas rue des Bourgeois.

A vingt-un ans il avait donc quitté sa mère pour se faire reconnaître

de ses parents et tenter la fortune à Paris. Ce devait être un funeste

contraste que celui de la vie de Nemours et de la vie de Paris pour un

jeune homme de vingt-un ans, libre, sans contradicteur, nécessairement

affamé de plaisirs et à qui le nom de Portenduère et sa parenté si

riche ouvraient les salons. Certain que sa mère gardait les économies

de vingt années amassées dans quelque cachette, Savinien eut bientôt

dépensé les six mille francs qu'elle lui donna pour voir Paris. Cette

somme ne défraya pas ses six premiers mois, et il dut alors le double

de cette somme à son hôtel, à son tailleur, à son bottier, à son loueur

de voitures et de chevaux, à un bijoutier, à tous les marchands qui

concourent au luxe des jeunes gens. A peine avait-il réussi à se faire

connaître, à peine savait-il parler, se présenter, porter ses gilets

et les choisir, commander ses habits et mettre sa cravate, qu'il se

trouvait à la tête de trente mille francs de dettes et n'en était

encore qu'à chercher une tournure délicate pour déclarer son amour à

la sœur du marquis de Ronquerolles, madame de Sérizy, femme élégante,

mais dont la jeunesse avait brillé sous l'Empire.

--Comment vous en êtes-vous tirés, vous autres? dit un jour à la fin

d'un déjeuner Savinien à quelques élégants avec lesquels il s'était

lié comme se lient aujourd'hui des jeunes gens dont les prétentions en

toute chose visent au même but et qui réclament une impossible égalité.

Vous n'étiez pas plus riches que moi, vous marchez sans soucis, vous

vous maintenez, et moi j'ai déjà des dettes!

--Nous avons tous commencé par là, lui dirent en riant Rastignac,

Lucien de Rubempré, Maxime de Trailles, Émile Blondet, les dandies

d'alors.

--Si de Marsay s'est trouvé riche au début de la vie, c'est un hasard!

dit l'amphitryon, un parvenu nommé Finot qui tentait de frayer avec ces

jeunes gens. Et s'il n'eût pas été lui-même, ajouta-t-il en le saluant,

sa fortune pouvait le ruiner.

--Le mot y est, dit Maxime de Trailles.

--Et l'idée aussi, répliqua Rastignac.

--Mon cher, dit gravement de Marsay à Savinien, les dettes sont la

commandite de l'expérience. Une bonne éducation universitaire avec

maîtres d'agréments et de désagréments, qui ne vous apprend rien, coûte

soixante mille francs. Si l'éducation par le monde coûte le double,

elle vous apprend la vie, les affaires, la politique, les hommes et

quelquefois les femmes.

Blondet acheva cette leçon par cette traduction d'un vers de La

Fontaine:

Le monde vend très-cher ce qu'on pense qu'il donne!

Au lieu de réfléchir à ce que les plus habiles pilotes de l'archipel

parisien lui disaient de sensé, Savinien n'y vit que des plaisanteries.

--Prenez garde, mon cher, lui dit de Marsay, vous avez un beau nom,

et si vous n'acquérez pas la fortune qu'exige votre nom, vous pourrez

aller finir vos jours sous un habit de maréchal-des-logis dans un

régiment de cavalerie.

Nous avons vu tomber de plus illustres têtes!

ajouta-t-il en déclamant ce vers de Corneille et prenant le bras de

Savinien.--Il nous est venu, reprit-il, voici bientôt six ans, un jeune

comte d'Esgrignon qui n'a pas vécu plus de deux ans dans le paradis du

grand monde! Hélas! il a vécu ce que vivent les fusées. Il s'est élevé

jusqu'à la duchesse de Maufrigneuse, et il est retombé dans sa ville

natale, où il expie ses fautes entre un vieux père à catarrhes et une

partie de whist à deux sous la fiche. Dites votre situation à madame de

Sérizy tout naïvement, sans honte, elle vous sera très-utile; tandis

que si vous jouez avec elle la charade du premier amour, elle se posera

en madone de Raphaël, jouera aux jeux innocents, et vous fera voyager à

grands frais dans le pays de Tendre!

Savinien, trop jeune encore, tout au pur honneur du gentilhomme,

n'osa pas avouer sa position de fortune à madame de Sérizy. Madame

de Portenduère, dans un moment où son fils ne savait où donner de la

tête, envoya vingt mille francs, tout ce qu'elle possédait, sur une

lettre où Savinien, instruit par ses amis dans la balistique des ruses

dirigées par les enfants contre les coffres-forts paternels, parlait

de billets à payer et du déshonneur de laisser protester sa signature.

Il atteignit, avec ce secours, à la fin de la première année.

Pendant la seconde, attaché au char de madame de Sérizy sérieusement

éprise de lui, et qui d'ailleurs le formait, il usa de la dangereuse

ressource des usuriers. Un député de ses amis, un ami de son cousin

de Portenduère, Des Lupeaulx l'adressa, dans un jour de détresse, à

Gobseck, à Gigonnet et à Palma qui, bien et dûment informés de la

valeur des biens de sa mère, lui rendirent l'escompte doux et facile.

L'usure et le trompeur secours des renouvellements lui firent mener une

vie heureuse pendant environ dix-huit mois. Sans oser quitter madame

de Sérizy, le pauvre enfant devint amoureux fou de la belle comtesse

de Kergarouët, prude comme toutes les jeunes personnes qui attendent

la mort d'un vieux mari, et qui font l'habile report de leur vertu sur

un second mariage. Incapable de comprendre qu'une vertu raisonnée est

invincible, Savinien faisait la cour à Émilie de Kergarouët en grande

tenue d'homme riche: il ne manquait ni un bal ni un spectacle où elle

devait se trouver.

--Mon petit, tu n'as pas assez de poudre pour faire sauter ce

rocher-là, lui dit un soir en riant de Marsay.

Ce jeune roi de la fashion parisienne eut beau, par commisération,

expliquer Émilie de Fontaine à cet enfant, il fallut les sombres

clartés du malheur et les ténèbres de la prison pour éclairer Savinien.

Une lettre de change, imprudemment souscrite à un bijoutier, d'accord

avec les usuriers qui ne voulaient pas avoir l'odieux de l'arrestation,

fit écrouer, pour cent dix-sept mille francs, Savinien de Portenduère

à Sainte-Pélagie, à l'insu de ses amis. Aussitôt que cette nouvelle fut

sue par Rastignac, par de Marsay et par Lucien de Rubempré, tous trois

vinrent voir Savinien et lui offrirent chacun un billet de mille francs

en le trouvant dénué de tout. Le valet de chambre, acheté par deux

créanciers, avait indiqué l'appartement secret où Savinien logeait,

et tout y avait été saisi, moins les habits et le peu de bijoux qu'il

portait. Les trois jeunes gens, munis d'un excellent dîner, et tout

en buvant le vin de Xérès apporté par de Marsay, s'informèrent de la

situation de Savinien, en apparence afin d'organiser son avenir, mais

sans doute pour le juger.

--Quand on s'appelle Savinien de Portenduère, s'était écrié Rastignac,

quand on a pour cousin un futur pair de France et pour grand-oncle

l'amiral Kergarouët, si l'on commet l'énorme faute de se laisser mettre

à Sainte-Pélagie, il ne faut pas y rester, mon cher!

--Pourquoi ne m'avoir rien dit? s'écria de Marsay. Vous aviez à vos

ordres ma voiture de voyage, dix mille francs et des lettres pour

l'Allemagne. Nous connaissons Gobseck, Gigonnet et autres crocodiles,

nous les aurions fait capituler. Et d'abord quel âne vous a mené boire

à cette source mortelle? demanda de Marsay.

--Des Lupeaulx.

Les trois jeunes gens se regardèrent en se communiquant ainsi la même

pensée, un soupçon, mais sans l'exprimer.

--Expliquez-moi vos ressources, montrez-moi votre jeu, demanda de

Marsay.

Lorsque Savinien eut dépeint sa mère et ses bonnets à coques, sa

petite maison à trois croisées dans la rue des Bourgeois, sans autre

jardin qu'une cour à puits et à hangar pour serrer le bois; qu'il

leur eut chiffré la valeur de cette maison, bâtie en grès, crépie en

mortier rougeâtre, et prisé la ferme des Bordières, les trois dandies

se regardèrent et dirent d'un air profond le mot de l'abbé dans les

_Marrons du feu_ d'Alfred de Musset dont les Contes d'Espagne venaient

de paraître:--Triste!

--Votre mère payera sur une lettre habilement écrite, dit Rastignac.

--Oui, mais après?... s'écria de Marsay.

--Si vous n'aviez été que mis dans le fiacre, dit Lucien, le

gouvernement du roi vous mettrait dans la diplomatie; mais

Sainte-Pélagie n'est pas l'antichambre d'une ambassade.

--Vous n'êtes pas assez fort pour la vie de Paris, dit Rastignac.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 8 / 48 段