--Tout cela, dit Goupil, ne me paraît concerner que la question des

libéralités faites par les aïeux à la descendance naturelle; il ne

s'agit pas du tout des oncles, qui ne me paraissent avoir aucun lien

de parenté avec les enfants légitimes de leurs beaux-frères naturels.

Ursule est une étrangère pour le docteur Minoret. Je me souviens

d'un arrêt de la Cour Royale de Colmar, rendu en 1825 pendant que

j'achevais mon Droit, et par lequel on a déclaré que, l'enfant naturel

une fois décédé, sa descendance ne pouvait plus être l'objet d'une

_interposition_. Or, le père d'Ursule est mort.

L'argumentation de Goupil produisit ce que dans les comptes rendus des

séances législatives les journalistes désignent par ces mots: _Profonde

sensation_.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Dionis. Que le cas de

libéralités faites par l'oncle d'un enfant naturel ne s'est pas encore

présenté devant les tribunaux; mais qu'il s'y présente, et la rigueur

de la loi française envers les enfants naturels sera d'autant mieux

appliquée que nous sommes dans un temps où la religion est honorée.

Aussi puis-je répondre que sur ce procès il y aurait transaction,

surtout quand on vous saurait déterminés à conduire Ursule jusqu'en

cour de cassation.

Une joie d'héritiers trouvant des monceaux d'or éclata par des

sourires, par des haut-le-corps, par des gestes autour de la table qui

ne permirent pas d'apercevoir une dénégation de Goupil. Puis, à cet

élan, le profond silence et l'inquiétude succédèrent au premier mot du

notaire, mot terrible:--Mais!...

Comme s'il eût tiré le fil d'un de ces petits théâtres dont tous les

personnages marchent par saccades au moyen d'un rouage, Dionis vit

alors tous les yeux braqués sur lui, tous les visages ramenés à une

pose unique.

--Mais aucune loi ne peut empêcher votre oncle d'adopter ou d'épouser

Ursule, reprit-il. Quant à l'adoption, elle serait contestée et vous

auriez, je crois, gain de cause: les Cours Royales ne badinent pas

en matière d'adoption, et vous seriez entendus dans l'enquête. Le

docteur a beau porter le cordon de Saint-Michel, être officier de la

Légion-d'Honneur et ancien médecin de l'ex-empereur, il succomberait.

Mais si vous êtes avertis en cas d'adoption, comment sauriez-vous le

mariage? Le bonhomme est assez rusé pour aller se marier à Paris après

un an de domicile, et reconnaître à sa future, par le contrat, une dot

d'un million. Le seul acte qui mette votre succession en danger est

donc le mariage de la petite et de son oncle.

Ici le notaire fit une pause.

--Il existe un autre danger, dit encore Goupil d'un air capable, celui

d'un testament fait à un tiers, le père Bongrand, par exemple, qui

aurait un fidéicommis relatif à mademoiselle Ursule Mirouët.

--Si vous taquinez votre oncle, reprit Dionis en coupant la parole

à son maître-clerc, si vous n'êtes pas tous excellents pour Ursule,

vous le pousserez soit au mariage, soit au fidéicommis dont vous parle

Goupil; mais je ne le crois pas capable de recourir au fidéicommis,

moyen dangereux. Quant au mariage, il est facile de l'empêcher. Désiré

n'a qu'à faire un doigt de cour à la petite, elle préférera toujours un

charmant jeune homme, le coq de Nemours, à un vieillard.

--Ma mère, dit à l'oreille de Zélie le fils du maître de poste autant

alléché par la somme que par la beauté d'Ursule, si je l'épousais, nous

aurions tout.

--Es-tu fou? toi qui auras un jour cinquante mille livres de rentes et

qui dois devenir député! Tant que je serai vivante, tu ne te casseras

pas le cou par un sot mariage. Sept cent mille francs?... la belle

poussée! La fille unique à monsieur le maire aura cinquante mille

francs de rentes, et m'a déjà été proposée...

Cette réponse, où pour la première fois de sa vie sa mère lui parlait

avec rudesse, éteignit en Désiré tout espoir de mariage avec la belle

Esther, car son père et lui ne l'emporteraient jamais sur la décision

écrite dans les terribles yeux bleus de Zélie.

--Hé! mais, dites donc, monsieur Dionis, s'écria Crémière à qui sa

femme avait poussé le coude, si le bonhomme prenait la chose au sérieux

et mariait sa pupille à Désiré en lui donnant la nue propriété de toute

la fortune, adieu la succession! Et qu'il vive encore cinq ans, notre

oncle aura bien un million.

--Jamais, s'écria Zélie, ni de ma vie ni de mes jours, Désiré

n'épousera la fille d'un bâtard, une fille prise par charité, ramassée

sur la place! Vertu de chou! mon fils doit représenter les Minoret

à la mort de son oncle, et les Minoret ont cinq cents ans de bonne

bourgeoisie. Cela vaut la noblesse. Soyez tranquilles là-dessus: Désiré

se mariera quand nous saurons ce qu'il peut devenir à la Chambre des

Députés.

Cette hautaine déclaration fut appuyée par Goupil, qui dit:--Désiré,

doté de vingt-quatre mille livres de rentes, deviendra ou Président de

Cour Royale ou procureur général, ce qui mène à la pairie; et un sot

mariage l'enfoncerait.

Les héritiers se parlèrent tous alors les uns aux autres; mais ils se

turent au coup de poing que Minoret frappa sur la table pour maintenir

la parole au notaire.

--Votre oncle est un brave et digne homme, reprit Dionis. Il se croit

immortel; et, comme tous les gens d'esprit, il se laissera surprendre

par la mort sans avoir testé. Mon opinion est donc pour le moment de le

pousser à placer ses capitaux de manière à rendre votre dépossession

difficile, et l'occasion s'en présente. Le petit Portenduère est à

Sainte-Pélagie écroué pour cent et quelques mille francs de dettes.

Sa vieille mère le sait en prison, elle pleure comme une Madeleine et

attend l'abbé Chaperon à dîner, sans doute pour causer avec lui de ce

désastre. Eh! bien, j'irai ce soir engager votre oncle à vendre ses

rentes cinq pour cent consolidés, qui sont à cent dix-huit, et à prêter

à madame de Portenduère, sur sa ferme des Bordières et sur sa maison,

la somme nécessaire pour dégager l'enfant prodigue. Je suis dans mon

rôle de notaire en lui parlant pour ce petit niais de Portenduère, et

il est très-naturel que je veuille lui faire déplacer ses rentes:

j'y gagne des actes, des ventes, des affaires. Si je puis devenir son

conseil, je lui proposerai d'autres placements en terre pour le surplus

du capital, et j'en ai d'excellents à mon Étude. Une fois sa fortune

mise en propriétés foncières ou en créances hypothécaires dans le pays,

elle ne s'envolera pas facilement. On peut toujours faire naître des

embarras entre la volonté de réaliser et la réalisation.

Les héritiers, frappés de la justesse de cette argumentation bien

plus habile que celle de monsieur Josse, firent entendre des murmures

approbatifs.

--Entendez-vous donc bien, dit le notaire en terminant, pour garder

votre oncle à Nemours où il a ses habitudes, où vous pourrez le

surveiller. En donnant un amant à la petite, vous empêchez le mariage...

--Mais si le mariage se faisait? dit Goupil étreint par une pensée

ambitieuse.

--Ce ne serait pas déjà si bête, car la perte serait chiffrée, on

saurait ce que le bonhomme veut lui donner, répondit le notaire. Mais

si vous lui lâchez Désiré, il peut bien lambiner la petite jusqu'à la

mort du bonhomme. Les mariages se font et se défont.

--Le plus court, dit Goupil, si le docteur doit vivre encore

long-temps, serait de la marier à un bon garçon qui vous en

débarrasserait en allant s'établir avec elle à Sens, à Montargis, à

Orléans, avec cent mille francs.

Dionis, Massin, Zélie et Goupil, les seules têtes fortes de cette

assemblée, échangèrent quatre regards remplis de pensées.

--Ce serait le ver dans la poire, dit Zélie à l'oreille de Massin.

--Pourquoi l'a-t-on laissé venir? répondit le greffier.

--Ça t'irait! cria Désiré à Goupil; mais pourrais-tu jamais te tenir

assez proprement pour plaire au vieillard et à sa pupille?

--Tu ne te frottes pas le ventre avec un panier, dit le maître de poste

qui finit par comprendre l'idée de Goupil.

Cette grosse plaisanterie eut un succès prodigieux. Le maître-clerc

examina les rieurs par un regard circulaire si terrible que le silence

se rétablit aussitôt.

--Aujourd'hui, dit Zélie à Massin d'oreille à oreille, les notaires ne

connaissent que leurs intérêts; et si Dionis allait, pour faire des

actes, se mettre du côté d'Ursule?

--Je suis sûr de lui, répondit le greffier en jetant à sa cousine un

regard de ses petits yeux malicieux. Il allait ajouter: J'ai de quoi le

perdre! Mais il se retint.--Je suis tout à fait de l'avis de Dionis,

dit-il à haute voix.

--Et moi aussi, s'écria Zélie qui cependant soupçonnait déjà le notaire

d'une collusion d'intérêts avec le greffier.

--Ma femme a voté! dit le maître de poste en humant un petit verre,

quoique déjà sa face fût violacée par la digestion du déjeuner et par

une notable absorption de liquides.

--C'est très-bien, dit le percepteur.

--J'irai donc après le dîner? reprit Dionis.

--Si monsieur Dionis a raison, dit madame Crémière à madame Massin,

il faut aller chez notre oncle comme autrefois, en soirée tous les

dimanches, et faire tout ce que vient de nous dire monsieur Dionis.

--Oui, pour être reçus comme nous l'étions! s'écria Zélie. Après tout,

nous avons plus de quarante bonnes mille livres de rentes, et il a

refusé toutes nos invitations; nous le valons bien. Si je ne sais pas

faire des ordonnances, je sais mener ma barque, moi!

--Comme je suis loin d'avoir quarante mille livres de rentes, dit

madame Massin un peu piquée, je ne me soucie pas d'en perdre dix mille!

--Nous sommes ses nièces, nous le soignerons: nous y verrons clair, dit

madame Crémière, et vous nous en saurez gré quelque jour, cousine.

--Ménagez bien Ursule, le vieux bonhomme de Jordy lui a laissé ses

économies! fit le notaire en levant son index droit à la hauteur de sa

lèvre.

--Je vais me mettre sur mon cinquante et un, s'écria Désiré.

--Vous avez été aussi fort que Desroches, le plus fort des avoués de

Paris, dit Goupil à son patron en sortant de la Poste.

--Et ils discutent nos honoraires! répondit le notaire en souriant avec

amertume.

Les héritiers qui reconduisaient Dionis et son premier clerc se

trouvèrent le visage assez allumé par le déjeuner, tous, à la sortie

des vêpres. Selon les prévisions du notaire, l'abbé Chaperon donnait le

bras à la vieille madame de Portenduère.

--Elle l'a traîné à vêpres, s'écria madame Massin en montrant à madame

Crémière Ursule et son parrain qui sortaient de l'église.

--Allons lui parler, dit madame Crémière en s'avançant vers le

vieillard.

Le changement que la conférence avait opéré sur tous ces visages

surprit le docteur Minoret. Il se demanda la cause de cette amitié

de commande, et par curiosité favorisa la rencontre d'Ursule et des

deux femmes empressées de la saluer avec une affection exagérée et des

sourires forcés.

--Mon oncle, nous permettrez-vous de venir vous voir ce soir? dit

madame Crémière. Nous avons cru quelquefois vous gêner; mais il y a

bien long-temps que nos enfants ne vous ont rendu leurs devoirs, et

voilà nos filles en âge de faire connaissance avec notre chère Ursule.

--Ursule est digne de son nom, répliqua le docteur, elle est

très-sauvage.

--Laissez-nous l'apprivoiser, dit madame Massin. Et puis tenez, mon

oncle, ajouta cette bonne ménagère en essayant de cacher ses projets

sous un calcul d'économie, on nous a dit que votre chère filleule a

un si beau talent sur le _forté_, que nous serions bien enchantées

de l'entendre. Madame Crémière et moi, nous sommes assez disposées

à prendre son maître pour nos petites; car s'il avait sept ou huit

élèves, il pourrait mettre les prix de ses leçons à la portée de nos

fortunes...

--Volontiers, dit le vieillard, et cela se trouvera d'autant mieux que

je veux aussi donner un maître de chant à Ursule.

--Eh! bien, à ce soir, mon oncle, nous viendrons avec votre petit-neveu

Désiré, que voilà maintenant avocat.

--A ce soir, répondit Minoret qui voulut pénétrer ces petites âmes.

Les deux nièces serrèrent la main d'Ursule en lui disant avec une grâce

affectée:--Au revoir.

--Oh! mon parrain, vous lisez donc dans mon cœur, s'écria Ursule en

jetant au vieillard un regard plein de remercîments.

--Tu as de la voix, dit-il. Et je veux te donner aussi des maîtres de

dessin et d'italien. Une femme, reprit le docteur en regardant Ursule

au moment où il ouvrait la grille de sa maison, doit être élevée de

manière à se trouver à la hauteur de toutes les positions où son

mariage peut la mettre.

Ursule devint rouge comme une cerise: son tuteur semblait penser à

la personne à laquelle elle pensait elle-même. En se sentant près

d'avouer au docteur le penchant involontaire qui la portait à s'occuper

de Savinien et à lui rapporter tous ses désirs de perfection, elle alla

s'asseoir sous le massif de plantes grimpantes, où, de loin, elle se

détachait comme une fleur blanche et bleue.

--Vous voyez bien, mon parrain, que vos nièces sont bonnes pour moi;

elles ont été gentilles, dit-elle en le voyant venir et pour lui donner

le change sur les pensées qui la rendaient rêveuse.

--Pauvre petite! s'écria le vieillard.

Il étala sur son bras la main d'Ursule en la tapotant, et l'emmena le

long de la terrasse au bord de la rivière où personne ne pouvait les

entendre.

--Pourquoi dites-vous pauvre petite?

--Ne vois-tu pas qu'elles te craignent?

--Et pourquoi?

--Mes héritiers sont en ce moment tous inquiets de ma conversion,

ils l'ont sans doute attribuée à l'empire que tu exerces sur moi, et

s'imaginent que je les frustrerai de ma succession pour t'enrichir.

--Mais ce ne sera pas?... dit naïvement Ursule en regardant son parrain.

--Oh! divine consolation de mes vieux jours, dit le vieillard qui

enleva de terre sa pupille et la baisa sur les deux joues. C'est bien

pour elle et non pour moi, mon Dieu! que je vous ai prié tout à l'heure

de me laisser vivre jusqu'au jour où je l'aurai confiée à quelque bon

être digne d'elle. Tu verras, mon petit ange, les comédies que les

Minoret, les Crémière et les Massin vont venir jouer ici. Tu veux

embellir et prolonger ma vie, toi! Eux, ils ne pensent qu'à ma mort.

--Dieu nous défend de haïr, mais si cela est?... oh! je les méprise

bien, fit Ursule.

--Le dîner! cria la Bougival du haut du perron qui du côté du jardin se

trouvait au bout du corridor.

Ursule et son tuteur étaient au dessert dans la jolie salle à manger

décorée de peintures chinoises en façon de laque, la ruine de

Levrault-Levrault, lorsque le juge de paix se présenta; le docteur lui

offrit, telle était sa grande marque d'intimité, une tasse de son café

Moka mélangé de café Bourbon et de café Martinique, brûlé, moulu, fait

par lui-même dans une cafetière d'argent, dite à la Chaptal.

--Eh! bien, dit Bongrand en relevant ses lunettes et regardant le

vieillard d'un air narquois, la ville est en l'air, votre apparition

à l'église a révolutionné vos parents. Vous laissez votre fortune aux

prêtres, aux pauvres. Vous les avez remués, et ils se remuent, ah! J'ai

vu leur première émeute sur la place, ils étaient affairés comme des

fourmis à qui l'on a pris leurs œufs.

--Que te disais-je, Ursule? s'écria le vieillard. Au risque de te

peiner, mon enfant, ne dois-je pas t'apprendre à connaître le monde et

te mettre en garde contre des inimitiés imméritées!

--Je voudrais vous dire un mot à ce sujet, reprit Bongrand en

saisissant cette occasion de parler à son vieil ami de l'avenir

d'Ursule.

Le docteur mit un bonnet de velours noir sur sa tête blanche, le juge

de paix garda son chapeau pour se garantir de la fraîcheur, et tous

deux ils se promenèrent le long de la terrasse en discutant les moyens

d'assurer à Ursule ce que son parrain voudrait lui donner. Le juge de

paix connaissait l'opinion de Dionis sur l'invalidité d'un testament

fait par le docteur en faveur d'Ursule, car Nemours se préoccupait trop

de la succession Minoret pour que cette question n'eût pas été agitée

entre les jurisconsultes de la ville. Bongrand avait décidé qu'Ursule

Mirouët était une étrangère à l'égard du docteur Minoret, mais il

sentait bien que l'esprit de la législation repoussait de la famille

les superfétations illégitimes. Les rédacteurs du code n'avaient prévu

que la faiblesse des pères et des mères pour les enfants naturels,

sans imaginer que des oncles ou des tantes épouseraient la tendresse

de l'enfant naturel en faveur de sa descendance. Évidemment il se

rencontrait une lacune dans la loi.

--En tout autre pays, dit-il au docteur en achevant de lui exposer

l'état de la jurisprudence que Goupil, Dionis et Désiré venaient

d'expliquer aux héritiers, Ursule n'aurait rien à craindre; elle est

fille légitime, et l'incapacité de son père ne devrait avoir d'effet

qu'à l'égard de la succession de Valentin Mirouët, votre beau-père;

mais en France, la magistrature est malheureusement très spirituelle

et conséquentielle, elle recherche l'esprit de la loi. Des avocats

parleront morale et démontreront que la lacune du code vient de la

bonhomie des législateurs qui n'ont pas prévu le cas, mais qui n'en ont

pas moins établi un principe. Le procès sera long et dispendieux. Avec

Zélie on irait jusqu'en cour de cassation, et je ne suis pas sûr d'être

encore vivant quand ce procès se fera.

--Le meilleur des procès ne vaut encore rien, s'écria le docteur.

Je vois déjà des mémoires sur cette question: _Jusqu'à quel degré

l'incapacité qui, en matière de succession, frappe les enfants

naturels, doit-elle s'étendre?_ et la gloire d'un bon avocat consiste à

gagner de mauvais procès.

--Ma foi, dit Bongrand, je n'oserais prendre sur moi d'affirmer que

les magistrats n'étendraient pas le sens de la loi dans l'intention

d'étendre la protection accordée au mariage, base éternelle des

sociétés.

Sans se prononcer sur ses intentions, le vieillard rejeta le

fidéicommis. Mais quant à la voie d'un mariage que Bongrand lui

proposa de prendre pour assurer sa fortune à Ursule:--Pauvre petite!

s'écria le docteur. Je suis capable de vivre encore quinze ans, que

deviendrait-elle?

--Eh! bien, que comptez-vous donc faire?... dit Bongrand.

--Nous y penserons, je verrai, répondit le vieux docteur évidemment

embarrassé de répondre.

En ce moment Ursule vint annoncer aux deux amis que Dionis demandait à

parler au docteur.

--Déjà Dionis? s'écria Minoret en regardant le juge de paix.--Oui,

répondit-il à Ursule, qu'il entre.

--Je gagerais mes lunettes contre une allumette, qu'il est le paravent

de vos héritiers; ils ont déjeuné tous à la Poste avec Dionis, il s'y

est machiné quelque chose.

Le notaire, amené par Ursule, arriva jusqu'au fond du jardin. Après les

salutations et quelques phrases insignifiantes, Dionis obtint un moment

d'audience particulière. Ursule et Bongrand se retirèrent au salon.

--Nous y penserons! Je verrai! se disait en lui-même Bongrand en

répétant les dernières paroles du docteur. Voilà le mot des gens

d'esprit; la mort les surprend, et ils laissent dans l'embarras les

êtres qui leur sont chers!

La défiance que les hommes d'élite inspirent aux gens d'affaires est

remarquable: ils ne leur accordent pas le _moins_ en leur reconnaissant

le _plus_. Mais peut-être cette défiance est-elle un éloge? En leur

voyant habiter le sommet des choses humaines, les gens d'affaires ne

croient pas les hommes supérieurs capables de descendre aux infiniment

petits des détails qui, de même que les intérêts en finance et les

microscopiques en science naturelle, finissent par égaler les capitaux

et par former des mondes. Erreurs! l'homme de cœur et l'homme de génie

voient tout. Bongrand, piqué du silence que le docteur avait gardé,

mais mû sans doute par l'intérêt d'Ursule et le croyant compromis,

résolut de la défendre contre les héritiers. Il était désespéré de ne

rien savoir de cet entretien du vieillard avec Dionis.

--Quelque pure que soit Ursule, pensa-t-il en l'examinant, il est un

point sur lequel les jeunes filles ont coutume de faire à elles seules

la jurisprudence et la morale. Essayons!--Les Minoret-Levrault, dit-il

à Ursule en raffermissant ses lunettes, sont capables de vous demander

en mariage pour leur fils.

La pauvre petite pâlit: elle était trop bien élevée, elle avait une

trop sainte délicatesse pour aller écouter ce qui se disait entre

Dionis et son oncle; mais, après une petite délibération intime,

elle crut pouvoir se montrer, en pensant que, si elle était de trop,

son parrain le lui ferait sentir. Le pavillon chinois où se trouvait

le cabinet du docteur avait les persiennes de sa porte-fenêtre

ouvertes. Ursule inventa d'aller tout y fermer elle-même. Elle

s'excusa de laisser seul au salon le juge de paix, qui lui dit en

souriant:--Faites! faites! Ursule arriva sur les marches du perron par

où l'on descendait du pavillon chinois au jardin, et y resta pendant

quelques minutes, manœuvrant les persiennes avec lenteur et regardant

le coucher du soleil. Elle entendit alors cette réponse faite par le

docteur qui venait vers le pavillon chinois.

--Mes héritiers seraient enchantés de me voir des biens-fonds, des

hypothèques; ils s'imaginent que ma fortune serait beaucoup plus en

sûreté: je devine tout ce qu'ils se disent, et peut-être venez-vous

de leur part? Apprenez, mon cher monsieur, que mes dispositions sont

irrévocables. Mes héritiers auront le capital de la fortune que

j'ai apportée ici, qu'ils se tiennent pour avertis et me laissent

tranquille. Si l'un d'eux dérangeait quelque chose à ce que je crois

devoir faire pour cet enfant (il désigna sa filleule), je reviendrais

de l'autre monde pour les tourmenter! Ainsi, monsieur Savinien de

Portenduère peut bien rester en prison, si l'on compte sur moi pour

l'en tirer, ajouta le docteur. Je ne vendrai point mes rentes.

En entendant ce dernier fragment de phrase, Ursule éprouva la première

et la seule douleur qui l'eût atteinte, elle appuya son front à la

persienne en s'y attachant pour se soutenir.

--Mon dieu! qu'a-t-elle? s'écria le vieux médecin, elle est sans

couleur. Une pareille émotion après dîner peut la tuer. Il étendit

le bras pour prendre Ursule qui tombait presque évanouie.--Adieu,

monsieur, laissez-moi, dit-il au notaire.

Il transporta sa filleule sur une immense bergère du temps de Louis XV,

qui se trouvait dans son cabinet, saisit un flacon d'éther au milieu de

sa pharmacie et le lui fit respirer.

--Remplacez-moi, mon ami, dit-il à Bongrand effrayé, je veux rester

seul avec elle.

Le juge de paix reconduisit le notaire jusqu'à la grille en lui

demandant, sans y mettre aucun empressement:--Qu'est-il donc arrivé à

Ursule?

--Je ne sais pas, répondit monsieur Dionis. Elle était sur les marches

à nous écouter; et quand _son oncle_ m'a refusé de prêter la somme

nécessaire au jeune Portenduère, qui est en prison pour dettes, car

il n'a pas eu, comme monsieur du Rouvre, un monsieur Bongrand pour le

défendre, elle a pâli, chancelé... L'aimerait-elle? Y aurait-il entre

eux...

--A quinze ans? répliqua Bongrand en interrompant Dionis.

--Elle est née en février 1814, elle aura seize ans dans quatre mois.

--Elle n'a jamais vu le voisin, répondit le juge de paix. Non, c'est

une crise.

--Une crise de cœur, répliqua le notaire.

Le notaire était assez enchanté de cette découverte, qui devait

empêcher le redoutable mariage _in extremis_ par lequel le docteur

pouvait frustrer ses héritiers; tandis que Bongrand voyait ses châteaux

en Espagne démolis: depuis long-temps il pensait à marier son fils avec

Ursule.

--Si la pauvre enfant aimait ce garçon, ce serait un malheur pour elle:

madame de Portenduère est Bretonne et entichée de noblesse, répondit le

juge de paix après une pause.

--Heureusement... pour l'honneur des Portenduère, répliqua le notaire

qui faillit se laisser deviner.

Rendons au brave et honnête juge de paix la justice de dire, qu'en

venant de la grille au salon, il abandonna, non sans douleur pour

son fils, l'espérance qu'il avait caressée de pouvoir un jour nommer

Ursule sa fille. Il comptait donner six mille livres de rentes à son

fils le jour où il serait nommé substitut; et si le docteur eût voulu

doter Ursule de cent mille francs, ces deux jeunes gens devaient être

la perle des ménages; son Eugène était un loyal et charmant garçon.

Peut-être avait-il un peu trop vanté cet Eugène, et la défiance du

vieux Minoret venait-elle de là.

--Je me rabattrai sur la fille du maire, pensa Bongrand. Mais Ursule

sans dot vaut mieux que mademoiselle Levrault-Crémière avec son

million. Maintenant il faut manœuvrer pour faire épouser à Ursule ce

petit Portenduère, si toutefois elle l'aime.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 7 / 48 段