une conversation animée, à l'aide de laquelle Minoret trompa la
fièvre d'idées qui lui ravageait la cervelle, Bouvard lui dit:--Si tu
reconnais à cette femme la faculté d'anéantir ou de traverser l'espace,
si tu acquiers la certitude que, de l'Assomption, elle entend et voit
ce qui se dit et se fait à Nemours, il faut admettre tous les autres
effets magnétiques, ils sont pour un incrédule tout aussi impossibles
que ceux-là. Demande-lui donc une seule preuve qui te satisfasse, car
tu peux croire que nous nous sommes procuré tous ces renseignements;
mais nous ne pouvons pas savoir, par exemple, ce qui va se passer à
neuf heures, dans ta maison, dans la chambre de ta pupille: retiens ou
écris ce que la somnambule va voir ou entendre et cours chez toi. Cette
petite Ursule, que je ne connaissais point, n'est pas notre complice;
et si elle a dit ou fait ce que tu auras en écrit, baisse la tête, fier
Sicambre!
Les deux amis revinrent dans la chambre, et y trouvèrent la somnambule,
qui ne reconnut pas le docteur Minoret. Les yeux de cette femme se
fermèrent doucement sous la main que le swedenborgiste étendit sur elle
à distance, et elle reprit l'attitude dans laquelle Minoret l'avait vue
avant le dîner. Quand les mains de la femme et celles du docteur furent
mises en rapport, il la pria de lui dire tout ce qui se passait chez
lui, à Nemours, en ce moment.
--Que fait Ursule? dit-il.
--Elle est déshabillée, elle a fini de mettre ses papillotes, elle est
à genoux sur son prie-Dieu, devant un crucifix d'ivoire attaché sur un
tableau de velours rouge.
--Que dit-elle?
--Elle fait ses prières du soir, elle se recommande à Dieu, elle le
supplie d'écarter de son âme les mauvaises pensées; elle examine sa
conscience et repasse ce qu'elle a fait dans la journée afin de savoir
si elle a manqué à ses commandements ou à ceux de l'Église. Enfin elle
épluche son âme, pauvre chère petite créature! La somnambule eut les
yeux mouillés. Elle n'a pas commis de péché, mais elle se reproche
d'avoir trop pensé à monsieur Savinien, reprit-elle. Elle s'interrompt
pour se demander ce qu'il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre
heureux. Elle finit par vous et dit à haute voix une prière.
--Pouvez-vous la répéter?
--Oui.
Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la
prière suivante évidemment composée par l'abbé Chaperon:
«Mon Dieu, si vous êtes content de votre servante qui vous adore et
vous prie avec autant d'amour que de ferveur, qui tâche de ne point
s'écarter de vos saints commandements, qui mourrait avec joie comme
votre Fils pour glorifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre
ombre, vous enfin qui lisez dans les cœurs, faites-moi la faveur de
dessiller les yeux de mon parrain, de le mettre dans la voie du salut
et lui communiquer votre grâce afin qu'il vive en vous ses derniers
jours; préservez-le de tout mal et faites-moi souffrir en sa place!
Bonne sainte Ursule, ma chère patronne, et vous divine mère de Dieu,
reine du ciel, archanges et saints du paradis, écoutez-moi, joignez vos
intercessions aux miennes et prenez pitié de nous.»
La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes
inspirations de l'enfant, que le docteur Minoret eut les yeux pleins de
larmes.
--Dit-elle encore quelque chose? demanda Minoret.
--Oui.
--Répétez-le?
--_Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?_ Elle
souffle son bougeoir, elle penche la tête et s'endort. La voilà partie!
Elle est bien jolie dans son petit bonnet de nuit.
Minoret salua le grand inconnu, serra la main à Bouvard, descendit avec
rapidité, courut à une station de cabriolets bourgeois qui existait
alors sous la porte d'un hôtel depuis démoli pour faire place à la rue
d'Alger; il y trouva un cocher et lui demanda s'il consentait à partir
sur-le-champ pour Fontainebleau. Une fois le prix fait et accepté,
le vieillard, redevenu jeune, se mit en route à l'instant. Suivant
sa convention, il laissa reposer le cheval à Essonne, atteignit la
diligence de Nemours, y trouva de la place, et congédia son cocher.
Arrivé chez lui vers cinq heures du matin, il se coucha dans les ruines
de toutes ses idées antérieures sur la physiologie, sur la nature, sur
la métaphysique, et dormit jusqu'à neuf heures, tant il était fatigué
de sa course.
A son réveil, certain que depuis son retour personne n'avait franchi
le seuil de sa maison, le docteur procéda, non sans une invincible
terreur, à la vérification de faits. Il ignorait lui-même la différence
des deux billets de banque et l'interversion des deux volumes de
Pandectes. La somnambule avait bien vu. Il sonna la Bougival.
--Dites à Ursule de venir me parler, dit-il en s'asseyant au milieu de
sa bibliothèque.
L'enfant vint, elle courut à lui, l'embrassa; le docteur la prit sur
ses genoux, où elle s'assit en mêlant ses belles touffes blondes aux
cheveux blancs de son vieil ami.
--Vous avez quelque chose, mon parrain?
--Oui, mais promets-moi, par ton salut, de répondre franchement, sans
détour, à mes questions.
Ursule rougit jusque sur le front.
--Oh! je ne te demanderai rien que tu ne puisses me dire, dit-il en
continuant et voyant la pudeur du premier amour troubler la pureté
jusqu'alors enfantine de ces beaux yeux.
--Parlez, mon parrain.
--Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, hier, et à quelle
heure les as-tu faites?
--Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie.
--Eh! bien, répète-moi ta dernière prière?
La jeune fille espéra que sa voix communiquerait sa foi à l'incrédule;
elle quitta sa place, se mit à genoux, joignit les mains avec ferveur,
une lueur radieuse illumina son visage, elle regarda le vieillard et
lui dit:--Ce que je demandais hier à Dieu, je l'ai demandé ce matin, je
le demanderai jusqu'à ce qu'il m'ait exaucée.
Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante
expression; mais, à son grand étonnement, son parrain l'interrompit en
achevant la prière.
--Bien, Ursule, dit le docteur en reprenant sa filleule sur ses genoux.
Quand tu t'es endormie la tête sur l'oreiller, n'as-tu pas dit en
toi-même: «Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?»
Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eût éclaté
à ses oreilles: elle jeta un cri de terreur; ses yeux agrandis
regardaient le vieillard avec une horrible fixité.
--Qui êtes-vous, mon parrain? De qui tenez-vous une pareille puissance?
lui demanda-t-elle en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il
devait avoir fait un pacte avec l'ange de l'enfer.
--Qu'as-tu semé hier dans le jardin?
--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines.
--Et en dernier des pieds d'alouette?
Elle tomba sur ses genoux.
--Ne m'épouvantez pas, mon parrain; mais vous étiez ici, n'est-ce pas?
--Ne suis-je pas toujours avec toi? répondit le docteur en plaisantant
pour respecter la raison de cette innocente fille. Allons dans ta
chambre.
Il lui donna le bras et monta l'escalier.
--Vos jambes tremblent, mon bon ami, dit-elle.
--Oui, je suis comme foudroyé.
--Croiriez vous donc enfin en Dieu? s'écria-t-elle avec une joie naïve
en laissant voir des larmes dans ses yeux.
Le vieillard regarda la chambre si simple et si coquette qu'il avait
arrangée pour Ursule. A terre un tapis vert uni peu coûteux, qu'elle
maintenait dans une exquise propreté; sur les murs un papier gris
de lin semé de roses avec leurs feuilles vertes; aux fenêtres, qui
avaient vue sur la cour, des rideaux de calicot ornés d'une bande
d'étoffe rose; entre les deux croisées, sous une haute glace longue,
une console en bois doré couverte d'un marbre, sur laquelle était un
vase bleu de Sèvres où elle mettait des bouquets; et, en face de la
cheminée, une petite commode d'une charmante marqueterie et à dessus
de marbre dit brèche d'Alep. Le lit, en vieille perse et à rideaux de
perse doublés de rose, était un de ces lits à la duchesse si communs
au dix-huitième siècle et qui avait pour ornements une touffe de
plumes sculptée au-dessus des quatre colonnettes cannelées de chaque
angle. Une vieille pendule, enfermée dans une espèce de monument en
écaille incrusté d'arabesques en ivoire, décorait la cheminée, dont le
chambranle et les flambeaux de marbre, dont la glace et son trumeau
à peinture en grisaille offraient un remarquable ensemble de ton, de
couleur et de manière. Une grande armoire, dont les battants offraient
des paysages faits avec différents bois, dont quelques-uns avaient des
teintes vertes et qui ne se trouvent plus dans le commerce, contenait
sans doute son linge et ses robes. Il respirait dans cette chambre un
parfum du ciel. L'exact arrangement des choses attestait un esprit
d'ordre, un sens de l'harmonie qui certes aurait saisi tout le monde,
même un Minoret-Levrault. On voyait surtout combien les choses qui
l'environnaient étaient chères à Ursule et combien elle se plaisait
dans une chambre qui tenait, pour ainsi dire, à toute sa vie d'enfant
et de jeune fille. En passant tout en revue par maintien, le tuteur
s'assurait que de la chambre d'Ursule on pouvait voir chez madame de
Portenduère. Pendant la nuit il avait médité sur la conduite qu'il
devait tenir avec Ursule relativement au secret surpris de cette
passion naissante. Un interrogatoire le compromettrait vis-à-vis de sa
pupille. Ou il approuverait ou il désapprouverait cet amour: dans les
deux cas, sa position devenait fausse. Il avait donc résolu d'examiner
la situation respective du jeune Portenduère et d'Ursule pour savoir
s'il devait combattre ce penchant avant qu'il fût irrésistible. Un
vieillard pouvait seul déployer tant de sagesse. Encore pantelant sous
les atteintes de la vérité des faits magnétiques, il tournait sur
lui-même et regardait les moindres choses de cette chambre, il voulait
jeter un coup d'œil sur l'almanach suspendu au coin de la cheminée.
--Ces vilains flambeaux sont trop lourds pour tes jolies menottes,
dit-il en prenant les chandeliers en marbre ornés de cuivre. Il les
soupesa, regarda l'almanach, le prit et dit:--Ceci me semble bien laid
aussi. Pourquoi gardes-tu cet almanach de facteur dans une si jolie
chambre?
--Oh! laissez-le-moi, mon parrain.
--Non, tu en auras un autre demain.
Il descendit en emportant cette pièce de conviction, s'enferma dans
son cabinet, chercha saint Savinien, et trouva, comme l'avait dit
la somnambule, un petit point rouge devant le 19 octobre; il en vit
également un en face du jour de saint Denis, son patron à lui, et
devant saint Jean, le patron du curé. Ce point gros comme la tête
d'une épingle, la femme endormie l'avait aperçu malgré la distance et
les obstacles. Le vieillard médita jusqu'au soir sur ces événements,
plus immenses encore pour lui que pour tout autre. Il fallait se
rendre à l'évidence. Une forte muraille s'écroula pour ainsi dire
en lui-même, car il vivait appuyé sur deux bases: son indifférence
en matière de religion et sa dénégation du magnétisme. En prouvant
que les sens, construction purement physique, organes dont tous les
effets s'expliquaient, étaient terminés par quelques-uns des attributs
de l'infini, le magnétisme renversait ou du moins lui paraissait
renverser la puissante argumentation de Spinosa: l'infini et le fini,
deux éléments, incompatibles selon ce grand homme, se trouvaient l'un
dans l'autre. Quelque puissance qu'il accordât à la divisibilité, à la
mobilité de la matière, il ne pouvait pas lui reconnaître des qualités
quasi-divines. Enfin il était devenu trop vieux pour rattacher ces
phénomènes à un système, pour les comparer à ceux du sommeil, de la
vision, de la lumière. Toute sa science, basée sur les assertions de
l'école de Locke et Condillac, était en ruines. En voyant ses creuses
idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait. Ainsi
tout l'avantage, dans le combat de cette enfance catholique contre
cette vieillesse voltairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort
démantelé, sur ces ruines ruisselait une lumière. Du sein de ces
décombres éclatait la voix de la prière! Néanmoins l'obstiné vieillard
chercha querelle à ses doutes. Encore qu'il fût atteint au cœur, il
ne se décidait pas, il luttait toujours contre Dieu. Cependant son
esprit parut vacillant, il ne fut plus le même. Devenu songeur outre
mesure, il lisait les Pensées de Pascal, il lisait la sublime Histoire
des Variations de Bossuet, il lisait Bonald, il lut saint Augustin; il
voulut aussi parcourir les œuvres de Swedenborg et de feu Saint-Martin,
desquels lui avait parlé l'homme mystérieux. L'édifice bâti chez cet
homme par le matérialisme craquait de toutes parts, il ne fallait plus
qu'une secousse; et, quand son cœur fut mûr pour Dieu, il tomba dans la
vigne céleste comme tombent les fruits. Plusieurs fois déjà, le soir,
en jouant avec le curé, sa filleule à côté d'eux, il avait fait des
questions qui, relativement à ses opinions, paraissaient singulières à
l'abbé Chaperon, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu
redressait cette belle conscience.
--Croyez-vous aux apparitions? demanda l'incrédule à son pasteur en
interrompant la partie.
--Cardan, un grand philosophe du seizième siècle, a dit en avoir eu,
répondit le curé.
--Je connais toutes celles qui ont occupé les savants, je viens de
relire Plotin. Je vous interroge en ce moment comme catholique, et
vous demande si vous pensez que l'homme mort puisse revenir voir les
vivants.
--Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé.
L'Église doit avoir foi dans les apparitions de Notre Sauveur.
Quant aux miracles, nous n'en manquons pas, dit l'abbé Chaperon en
souriant: voulez-vous connaître le plus récent? il a eu lieu pendant le
dix-huitième siècle.
--Bah!
--Oui, le bienheureux Marie-Alphonse de Liguori a su bien loin de
Rome la mort du pape, au moment où le Saint-Père expirait, et il y a
de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évêque, entré en extase,
entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta
devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d'annoncer l'événement
ne vint que trente heures après...
--Jésuite! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande
pas de preuves, je vous demande si vous y croyez.
--Je crois que l'apparition dépend beaucoup de celui qui la voit, dit
le curé continuant à plaisanter l'incrédule.
--Mon ami, je ne vous tends pas de piége, que croyez-vous sur ceci?
--Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l'abbé.
--Quand je serai mort, si je me réconcilie avec Dieu, je le prierai de
me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant.
--C'est précisément la convention faite entre Cardan et son ami,
répondit le curé.
--Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je
viendrai.
--Vous venez de dire en un seul mot la touchante élégie intitulée
NÉÈRE, d'André Chénier, répondit le curé. Mais les poètes ne sont
grands que parce qu'ils savent revêtir les faits ou les sentiments
d'images éternellement vivantes.
--Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain? dit d'un ton
douloureux la jeune fille; nous ne mourrons pas, nous autres chrétiens,
notre tombe est le berceau de notre âme.
--Enfin, dit le docteur en souriant, il faut bien s'en aller de ce
monde, et quand je n'y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.
--Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera de
vous consacrer ma vie.
--A moi, mort?
--Oui. Toutes les bonnes œuvres que je pourrai faire seront faites
en votre nom pour racheter vos fautes. Je prierai Dieu tous les
jours, afin d'obtenir de sa clémence infinie qu'il ne punisse pas
éternellement les erreurs d'un jour, et qu'il mette près de lui, parmi
les âmes des bienheureux, une âme aussi belle, aussi pure que la vôtre.
Cette réponse, dite avec une candeur angélique, prononcée d'un accent
plein de certitude, confondit l'erreur, et convertit Denis Minoret à
la façon de saint Paul. Un rayon de lumière intérieure l'étourdit en
même temps que cette tendresse, étendue sur sa vie à venir, lui fit
venir les larmes aux yeux. Ce subit effet de la grâce eut quelque chose
d'électrique. Le curé joignit les mains et se leva troublé. La petite,
surprise de son triomphe, pleura. Le vieillard se dressa comme si
quelqu'un l'eût appelé, regarda dans l'espace comme s'il y voyait une
aurore; puis, il fléchit le genou sur son fauteuil, joignit les mains
et baissa les yeux vers la terre en homme profondément humilié.
--Mon Dieu! dit-il d'une voix émue en relevant son front, si quelqu'un
peut obtenir ma grâce et m'amener vers toi, n'est-ce pas cette créature
sans tache? Pardonne à cette vieillesse repentie que cette glorieuse
enfant te présente! Il éleva mentalement son âme à Dieu, le priant
d'achever de l'éclairer par sa science après l'avoir foudroyé de sa
grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main:--Mon cher
pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.
Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui
baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma
gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le _Veni, Creator_
dans une sorte d'effusion religieuse. Cette hymne servit de prière du
soir à ces trois chrétiens agenouillés.
--Qu'y a-t-il? demanda la Bougival étonnée.
--Enfin! mon parrain croit en Dieu, répondit Ursule.
--Ah! ma foi, tant mieux, il ne lui manquait que ça pour être parfait,
s'écria la vieille Bressane en se signant avec une naïveté sérieuse.
--Cher docteur, dit le bon prêtre, vous aurez compris bientôt les
grandeurs de la religion et la nécessité de ses pratiques; vous
trouverez sa philosophie, dans ce qu'elle a d'humain, bien plus élevée
que celle des esprits les plus audacieux.
Le curé, qui manifestait une joie presque enfantine, convint alors de
catéchiser ce vieillard en conférant avec lui deux fois par semaine.
Ainsi, la conversion attribuée à Ursule et à un esprit de calcul
sordide fut spontanée. Le curé, qui s'était abstenu pendant quatorze
années de toucher aux plaies de ce cœur tout en les déplorant, avait
été sollicité comme on va quérir le chirurgien en se sentant blessé.
Depuis cette scène, tous les soirs, les prières prononcées par Ursule
avaient été faites en commun. De moment en moment le vieillard avait
senti la paix succédant en lui-même aux agitations. En ayant, comme
il le disait, Dieu pour éditeur responsable des choses inexplicables,
son esprit était à l'aise. Sa chère enfant lui répondait qu'il se
voyait bien à ceci qu'il avançait dans le royaume de Dieu. Pendant la
messe, il venait de lire les prières en y appliquant son entendement,
car il s'était élevé dans une première conférence à la divine idée
de la communion entre tous les fidèles. Ce vieux néophyte avait
compris le symbole éternel attaché à cette nourriture, et que la Foi
rend nécessaire quand il a été pénétré dans son sens intime profond,
radieux. S'il avait paru pressé de revenir au logis, c'était pour
remercier sa chère petite filleule de l'avoir fait entrer en religion,
selon la belle expression du temps passé. Aussi la tenait-il sur ses
genoux dans son salon, et la baisait-il saintement au front au moment
où, salissant de leurs craintes ignobles une si sainte influence, ses
héritiers collatéraux prodiguaient à Ursule les outrages les plus
grossiers. L'empressement du bonhomme à rentrer chez lui, son prétendu
dédain pour ses proches, ses mordantes réponses au sortir de l'église,
étaient naturellement attribués par chacun des héritiers à la haine
qu'Ursule lui inspirait contre eux.
Pendant que la filleule jouait à son parrain des variations sur la
Dernière Pensée de Weber, il se tramait dans la salle à manger de
la maison Minoret-Levrault un honnête complot qui devait avoir pour
résultat d'amener sur la scène un des principaux personnages de ce
drame. Le déjeuner, bruyant comme tous les déjeuners de province, et
animé par d'excellents vins qui arrivent à Nemours par le canal, soit
de la Bourgogne, soit de la Touraine, dura plus de deux heures. Zélie
avait fait venir du coquillage, du poisson de mer et quelques raretés
gastronomiques, afin de fêter le retour de Désiré. La salle à manger,
au milieu de laquelle la table ronde offrait un spectacle réjouissant,
avait l'air d'une salle d'auberge. Satisfaite de la grandeur de ses
communs, Zélie s'était bâti un pavillon entre sa vaste cour et son
jardin cultivé en légumes, plein d'arbres fruitiers. Tout, chez elle,
était seulement propre et solide. L'exemple de Levrault-Levrault avait
été terrible pour le pays. Aussi défendit-elle à son maître architecte
de la jeter dans de pareilles sottises. Cette salle était donc tendue
d'un papier verni, garnie de chaises en noyer, de buffets en noyer,
ornée d'un poêle en faïence, d'un cartel et d'un baromètre. Si la
vaisselle était en porcelaine blanche commune, la table brillait par
le linge et par une argenterie abondante. Une fois le café servi par
Zélie, qui allait et venait comme un grain de plomb dans une bouteille
de vin de Champagne, car elle se contentait d'une cuisinière; quand
Désiré, le futur avocat, eut été mis au fait du grand événement de la
matinée et de ses conséquences, Zélie ferma la porte, et la parole fut
donnée au notaire Dionis. Par le silence qui se fit, et par les regards
que chaque héritier attacha sur cette face authentique, il était facile
de reconnaître l'empire que ces hommes exercent sur les familles.
--Mes chers enfants, dit-il, votre oncle, étant né en 1746, a ses
quatre-vingt-trois ans aujourd'hui; or, les vieillards sont sujets à
des folies, et cette petite....
--Vipère, s'écria madame Massin.
--Misérable! dit Zélie.
--Ne l'appelons que par son nom, reprit Dionis.
--Eh! bien, c'est une voleuse, dit madame Crémière.
--Une jolie voleuse, répliqua Désiré Minoret.
--Cette petite Ursule, reprit Dionis, lui tient au cœur. Je n'ai pas
attendu, dans l'intérêt de vous tous, qui êtes mes clients, à ce matin
pour prendre des renseignements, et voici ce que je sais sur cette
jeune...
--Spoliatrice, s'écria le receveur.
--Captatrice de succession! dit le greffier.
--Chut! mes amis, dit le notaire, ou je prends mon chapeau, je vous
laisse, et bonsoir.
--Allons, papa, s'écria Minoret en lui versant un petit verre de rhum,
prenez?... il est de Rome même. Et allez, il y a cent sous de guides.
--Ursule est, il est vrai, la fille légitime de Joseph Mirouët; mais
son père est le fils naturel de Valentin Mirouët, beau-père de votre
oncle. Ursule est donc la nièce naturelle du docteur Denis Minoret.
Comme nièce naturelle, le testament que ferait le docteur en sa faveur
serait peut-être attaquable; et s'il lui laisse ainsi sa fortune,
vous intenteriez à Ursule un procès assez mauvais pour vous, car on
peut soutenir qu'il n'existe aucun lien de parenté entre Ursule et le
docteur; mais ce procès effraierait certes une jeune fille sans défense
et donnerait lieu à quelque transaction.
--La rigueur de la loi est si grande sur les droits des enfants
naturels, dit le licencié de fraîche date jaloux de montrer son savoir,
qu'aux termes d'un arrêt de la cour de cassation du 7 juillet 1817,
l'enfant naturel ne peut rien réclamer de son _aïeul naturel_, pas
même des aliments. Ainsi vous voyez qu'on a étendu la _parenté_ de
l'enfant naturel. La loi poursuit l'enfant naturel jusque dans sa
descendance légitime, car elle suppose que les libéralités faites
aux petits-enfants s'adressent au fils naturel par _interposition_
de personne. Ceci résulte des articles 757, 908 et 911 du Code civil
rapprochés. Aussi la Cour Royale de Paris, le 26 décembre de l'année
dernière, a-t-elle réduit un legs fait à l'enfant légitime du fils
naturel par l'aïeul qui, certes, en tant qu'aïeul, était aussi étranger
pour le petit-fils naturel que le docteur, en tant qu'on peut l'être
relativement à Ursule.