Les deux ennemis réconciliés allèrent dîner au Palais-Royal. Après

une conversation animée, à l'aide de laquelle Minoret trompa la

fièvre d'idées qui lui ravageait la cervelle, Bouvard lui dit:--Si tu

reconnais à cette femme la faculté d'anéantir ou de traverser l'espace,

si tu acquiers la certitude que, de l'Assomption, elle entend et voit

ce qui se dit et se fait à Nemours, il faut admettre tous les autres

effets magnétiques, ils sont pour un incrédule tout aussi impossibles

que ceux-là. Demande-lui donc une seule preuve qui te satisfasse, car

tu peux croire que nous nous sommes procuré tous ces renseignements;

mais nous ne pouvons pas savoir, par exemple, ce qui va se passer à

neuf heures, dans ta maison, dans la chambre de ta pupille: retiens ou

écris ce que la somnambule va voir ou entendre et cours chez toi. Cette

petite Ursule, que je ne connaissais point, n'est pas notre complice;

et si elle a dit ou fait ce que tu auras en écrit, baisse la tête, fier

Sicambre!

Les deux amis revinrent dans la chambre, et y trouvèrent la somnambule,

qui ne reconnut pas le docteur Minoret. Les yeux de cette femme se

fermèrent doucement sous la main que le swedenborgiste étendit sur elle

à distance, et elle reprit l'attitude dans laquelle Minoret l'avait vue

avant le dîner. Quand les mains de la femme et celles du docteur furent

mises en rapport, il la pria de lui dire tout ce qui se passait chez

lui, à Nemours, en ce moment.

--Que fait Ursule? dit-il.

--Elle est déshabillée, elle a fini de mettre ses papillotes, elle est

à genoux sur son prie-Dieu, devant un crucifix d'ivoire attaché sur un

tableau de velours rouge.

--Que dit-elle?

--Elle fait ses prières du soir, elle se recommande à Dieu, elle le

supplie d'écarter de son âme les mauvaises pensées; elle examine sa

conscience et repasse ce qu'elle a fait dans la journée afin de savoir

si elle a manqué à ses commandements ou à ceux de l'Église. Enfin elle

épluche son âme, pauvre chère petite créature! La somnambule eut les

yeux mouillés. Elle n'a pas commis de péché, mais elle se reproche

d'avoir trop pensé à monsieur Savinien, reprit-elle. Elle s'interrompt

pour se demander ce qu'il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre

heureux. Elle finit par vous et dit à haute voix une prière.

--Pouvez-vous la répéter?

--Oui.

Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la

prière suivante évidemment composée par l'abbé Chaperon:

«Mon Dieu, si vous êtes content de votre servante qui vous adore et

vous prie avec autant d'amour que de ferveur, qui tâche de ne point

s'écarter de vos saints commandements, qui mourrait avec joie comme

votre Fils pour glorifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre

ombre, vous enfin qui lisez dans les cœurs, faites-moi la faveur de

dessiller les yeux de mon parrain, de le mettre dans la voie du salut

et lui communiquer votre grâce afin qu'il vive en vous ses derniers

jours; préservez-le de tout mal et faites-moi souffrir en sa place!

Bonne sainte Ursule, ma chère patronne, et vous divine mère de Dieu,

reine du ciel, archanges et saints du paradis, écoutez-moi, joignez vos

intercessions aux miennes et prenez pitié de nous.»

La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes

inspirations de l'enfant, que le docteur Minoret eut les yeux pleins de

larmes.

--Dit-elle encore quelque chose? demanda Minoret.

--Oui.

--Répétez-le?

--_Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?_ Elle

souffle son bougeoir, elle penche la tête et s'endort. La voilà partie!

Elle est bien jolie dans son petit bonnet de nuit.

Minoret salua le grand inconnu, serra la main à Bouvard, descendit avec

rapidité, courut à une station de cabriolets bourgeois qui existait

alors sous la porte d'un hôtel depuis démoli pour faire place à la rue

d'Alger; il y trouva un cocher et lui demanda s'il consentait à partir

sur-le-champ pour Fontainebleau. Une fois le prix fait et accepté,

le vieillard, redevenu jeune, se mit en route à l'instant. Suivant

sa convention, il laissa reposer le cheval à Essonne, atteignit la

diligence de Nemours, y trouva de la place, et congédia son cocher.

Arrivé chez lui vers cinq heures du matin, il se coucha dans les ruines

de toutes ses idées antérieures sur la physiologie, sur la nature, sur

la métaphysique, et dormit jusqu'à neuf heures, tant il était fatigué

de sa course.

A son réveil, certain que depuis son retour personne n'avait franchi

le seuil de sa maison, le docteur procéda, non sans une invincible

terreur, à la vérification de faits. Il ignorait lui-même la différence

des deux billets de banque et l'interversion des deux volumes de

Pandectes. La somnambule avait bien vu. Il sonna la Bougival.

--Dites à Ursule de venir me parler, dit-il en s'asseyant au milieu de

sa bibliothèque.

L'enfant vint, elle courut à lui, l'embrassa; le docteur la prit sur

ses genoux, où elle s'assit en mêlant ses belles touffes blondes aux

cheveux blancs de son vieil ami.

--Vous avez quelque chose, mon parrain?

--Oui, mais promets-moi, par ton salut, de répondre franchement, sans

détour, à mes questions.

Ursule rougit jusque sur le front.

--Oh! je ne te demanderai rien que tu ne puisses me dire, dit-il en

continuant et voyant la pudeur du premier amour troubler la pureté

jusqu'alors enfantine de ces beaux yeux.

--Parlez, mon parrain.

--Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, hier, et à quelle

heure les as-tu faites?

--Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie.

--Eh! bien, répète-moi ta dernière prière?

La jeune fille espéra que sa voix communiquerait sa foi à l'incrédule;

elle quitta sa place, se mit à genoux, joignit les mains avec ferveur,

une lueur radieuse illumina son visage, elle regarda le vieillard et

lui dit:--Ce que je demandais hier à Dieu, je l'ai demandé ce matin, je

le demanderai jusqu'à ce qu'il m'ait exaucée.

Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante

expression; mais, à son grand étonnement, son parrain l'interrompit en

achevant la prière.

--Bien, Ursule, dit le docteur en reprenant sa filleule sur ses genoux.

Quand tu t'es endormie la tête sur l'oreiller, n'as-tu pas dit en

toi-même: «Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?»

Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eût éclaté

à ses oreilles: elle jeta un cri de terreur; ses yeux agrandis

regardaient le vieillard avec une horrible fixité.

--Qui êtes-vous, mon parrain? De qui tenez-vous une pareille puissance?

lui demanda-t-elle en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il

devait avoir fait un pacte avec l'ange de l'enfer.

--Qu'as-tu semé hier dans le jardin?

--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines.

--Et en dernier des pieds d'alouette?

Elle tomba sur ses genoux.

--Ne m'épouvantez pas, mon parrain; mais vous étiez ici, n'est-ce pas?

--Ne suis-je pas toujours avec toi? répondit le docteur en plaisantant

pour respecter la raison de cette innocente fille. Allons dans ta

chambre.

Il lui donna le bras et monta l'escalier.

--Vos jambes tremblent, mon bon ami, dit-elle.

--Oui, je suis comme foudroyé.

--Croiriez vous donc enfin en Dieu? s'écria-t-elle avec une joie naïve

en laissant voir des larmes dans ses yeux.

Le vieillard regarda la chambre si simple et si coquette qu'il avait

arrangée pour Ursule. A terre un tapis vert uni peu coûteux, qu'elle

maintenait dans une exquise propreté; sur les murs un papier gris

de lin semé de roses avec leurs feuilles vertes; aux fenêtres, qui

avaient vue sur la cour, des rideaux de calicot ornés d'une bande

d'étoffe rose; entre les deux croisées, sous une haute glace longue,

une console en bois doré couverte d'un marbre, sur laquelle était un

vase bleu de Sèvres où elle mettait des bouquets; et, en face de la

cheminée, une petite commode d'une charmante marqueterie et à dessus

de marbre dit brèche d'Alep. Le lit, en vieille perse et à rideaux de

perse doublés de rose, était un de ces lits à la duchesse si communs

au dix-huitième siècle et qui avait pour ornements une touffe de

plumes sculptée au-dessus des quatre colonnettes cannelées de chaque

angle. Une vieille pendule, enfermée dans une espèce de monument en

écaille incrusté d'arabesques en ivoire, décorait la cheminée, dont le

chambranle et les flambeaux de marbre, dont la glace et son trumeau

à peinture en grisaille offraient un remarquable ensemble de ton, de

couleur et de manière. Une grande armoire, dont les battants offraient

des paysages faits avec différents bois, dont quelques-uns avaient des

teintes vertes et qui ne se trouvent plus dans le commerce, contenait

sans doute son linge et ses robes. Il respirait dans cette chambre un

parfum du ciel. L'exact arrangement des choses attestait un esprit

d'ordre, un sens de l'harmonie qui certes aurait saisi tout le monde,

même un Minoret-Levrault. On voyait surtout combien les choses qui

l'environnaient étaient chères à Ursule et combien elle se plaisait

dans une chambre qui tenait, pour ainsi dire, à toute sa vie d'enfant

et de jeune fille. En passant tout en revue par maintien, le tuteur

s'assurait que de la chambre d'Ursule on pouvait voir chez madame de

Portenduère. Pendant la nuit il avait médité sur la conduite qu'il

devait tenir avec Ursule relativement au secret surpris de cette

passion naissante. Un interrogatoire le compromettrait vis-à-vis de sa

pupille. Ou il approuverait ou il désapprouverait cet amour: dans les

deux cas, sa position devenait fausse. Il avait donc résolu d'examiner

la situation respective du jeune Portenduère et d'Ursule pour savoir

s'il devait combattre ce penchant avant qu'il fût irrésistible. Un

vieillard pouvait seul déployer tant de sagesse. Encore pantelant sous

les atteintes de la vérité des faits magnétiques, il tournait sur

lui-même et regardait les moindres choses de cette chambre, il voulait

jeter un coup d'œil sur l'almanach suspendu au coin de la cheminée.

--Ces vilains flambeaux sont trop lourds pour tes jolies menottes,

dit-il en prenant les chandeliers en marbre ornés de cuivre. Il les

soupesa, regarda l'almanach, le prit et dit:--Ceci me semble bien laid

aussi. Pourquoi gardes-tu cet almanach de facteur dans une si jolie

chambre?

--Oh! laissez-le-moi, mon parrain.

--Non, tu en auras un autre demain.

Il descendit en emportant cette pièce de conviction, s'enferma dans

son cabinet, chercha saint Savinien, et trouva, comme l'avait dit

la somnambule, un petit point rouge devant le 19 octobre; il en vit

également un en face du jour de saint Denis, son patron à lui, et

devant saint Jean, le patron du curé. Ce point gros comme la tête

d'une épingle, la femme endormie l'avait aperçu malgré la distance et

les obstacles. Le vieillard médita jusqu'au soir sur ces événements,

plus immenses encore pour lui que pour tout autre. Il fallait se

rendre à l'évidence. Une forte muraille s'écroula pour ainsi dire

en lui-même, car il vivait appuyé sur deux bases: son indifférence

en matière de religion et sa dénégation du magnétisme. En prouvant

que les sens, construction purement physique, organes dont tous les

effets s'expliquaient, étaient terminés par quelques-uns des attributs

de l'infini, le magnétisme renversait ou du moins lui paraissait

renverser la puissante argumentation de Spinosa: l'infini et le fini,

deux éléments, incompatibles selon ce grand homme, se trouvaient l'un

dans l'autre. Quelque puissance qu'il accordât à la divisibilité, à la

mobilité de la matière, il ne pouvait pas lui reconnaître des qualités

quasi-divines. Enfin il était devenu trop vieux pour rattacher ces

phénomènes à un système, pour les comparer à ceux du sommeil, de la

vision, de la lumière. Toute sa science, basée sur les assertions de

l'école de Locke et Condillac, était en ruines. En voyant ses creuses

idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait. Ainsi

tout l'avantage, dans le combat de cette enfance catholique contre

cette vieillesse voltairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort

démantelé, sur ces ruines ruisselait une lumière. Du sein de ces

décombres éclatait la voix de la prière! Néanmoins l'obstiné vieillard

chercha querelle à ses doutes. Encore qu'il fût atteint au cœur, il

ne se décidait pas, il luttait toujours contre Dieu. Cependant son

esprit parut vacillant, il ne fut plus le même. Devenu songeur outre

mesure, il lisait les Pensées de Pascal, il lisait la sublime Histoire

des Variations de Bossuet, il lisait Bonald, il lut saint Augustin; il

voulut aussi parcourir les œuvres de Swedenborg et de feu Saint-Martin,

desquels lui avait parlé l'homme mystérieux. L'édifice bâti chez cet

homme par le matérialisme craquait de toutes parts, il ne fallait plus

qu'une secousse; et, quand son cœur fut mûr pour Dieu, il tomba dans la

vigne céleste comme tombent les fruits. Plusieurs fois déjà, le soir,

en jouant avec le curé, sa filleule à côté d'eux, il avait fait des

questions qui, relativement à ses opinions, paraissaient singulières à

l'abbé Chaperon, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu

redressait cette belle conscience.

--Croyez-vous aux apparitions? demanda l'incrédule à son pasteur en

interrompant la partie.

--Cardan, un grand philosophe du seizième siècle, a dit en avoir eu,

répondit le curé.

--Je connais toutes celles qui ont occupé les savants, je viens de

relire Plotin. Je vous interroge en ce moment comme catholique, et

vous demande si vous pensez que l'homme mort puisse revenir voir les

vivants.

--Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé.

L'Église doit avoir foi dans les apparitions de Notre Sauveur.

Quant aux miracles, nous n'en manquons pas, dit l'abbé Chaperon en

souriant: voulez-vous connaître le plus récent? il a eu lieu pendant le

dix-huitième siècle.

--Bah!

--Oui, le bienheureux Marie-Alphonse de Liguori a su bien loin de

Rome la mort du pape, au moment où le Saint-Père expirait, et il y a

de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évêque, entré en extase,

entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta

devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d'annoncer l'événement

ne vint que trente heures après...

--Jésuite! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande

pas de preuves, je vous demande si vous y croyez.

--Je crois que l'apparition dépend beaucoup de celui qui la voit, dit

le curé continuant à plaisanter l'incrédule.

--Mon ami, je ne vous tends pas de piége, que croyez-vous sur ceci?

--Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l'abbé.

--Quand je serai mort, si je me réconcilie avec Dieu, je le prierai de

me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant.

--C'est précisément la convention faite entre Cardan et son ami,

répondit le curé.

--Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je

viendrai.

--Vous venez de dire en un seul mot la touchante élégie intitulée

NÉÈRE, d'André Chénier, répondit le curé. Mais les poètes ne sont

grands que parce qu'ils savent revêtir les faits ou les sentiments

d'images éternellement vivantes.

--Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain? dit d'un ton

douloureux la jeune fille; nous ne mourrons pas, nous autres chrétiens,

notre tombe est le berceau de notre âme.

--Enfin, dit le docteur en souriant, il faut bien s'en aller de ce

monde, et quand je n'y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.

--Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera de

vous consacrer ma vie.

--A moi, mort?

--Oui. Toutes les bonnes œuvres que je pourrai faire seront faites

en votre nom pour racheter vos fautes. Je prierai Dieu tous les

jours, afin d'obtenir de sa clémence infinie qu'il ne punisse pas

éternellement les erreurs d'un jour, et qu'il mette près de lui, parmi

les âmes des bienheureux, une âme aussi belle, aussi pure que la vôtre.

Cette réponse, dite avec une candeur angélique, prononcée d'un accent

plein de certitude, confondit l'erreur, et convertit Denis Minoret à

la façon de saint Paul. Un rayon de lumière intérieure l'étourdit en

même temps que cette tendresse, étendue sur sa vie à venir, lui fit

venir les larmes aux yeux. Ce subit effet de la grâce eut quelque chose

d'électrique. Le curé joignit les mains et se leva troublé. La petite,

surprise de son triomphe, pleura. Le vieillard se dressa comme si

quelqu'un l'eût appelé, regarda dans l'espace comme s'il y voyait une

aurore; puis, il fléchit le genou sur son fauteuil, joignit les mains

et baissa les yeux vers la terre en homme profondément humilié.

--Mon Dieu! dit-il d'une voix émue en relevant son front, si quelqu'un

peut obtenir ma grâce et m'amener vers toi, n'est-ce pas cette créature

sans tache? Pardonne à cette vieillesse repentie que cette glorieuse

enfant te présente! Il éleva mentalement son âme à Dieu, le priant

d'achever de l'éclairer par sa science après l'avoir foudroyé de sa

grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main:--Mon cher

pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.

Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui

baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma

gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le _Veni, Creator_

dans une sorte d'effusion religieuse. Cette hymne servit de prière du

soir à ces trois chrétiens agenouillés.

--Qu'y a-t-il? demanda la Bougival étonnée.

--Enfin! mon parrain croit en Dieu, répondit Ursule.

--Ah! ma foi, tant mieux, il ne lui manquait que ça pour être parfait,

s'écria la vieille Bressane en se signant avec une naïveté sérieuse.

--Cher docteur, dit le bon prêtre, vous aurez compris bientôt les

grandeurs de la religion et la nécessité de ses pratiques; vous

trouverez sa philosophie, dans ce qu'elle a d'humain, bien plus élevée

que celle des esprits les plus audacieux.

Le curé, qui manifestait une joie presque enfantine, convint alors de

catéchiser ce vieillard en conférant avec lui deux fois par semaine.

Ainsi, la conversion attribuée à Ursule et à un esprit de calcul

sordide fut spontanée. Le curé, qui s'était abstenu pendant quatorze

années de toucher aux plaies de ce cœur tout en les déplorant, avait

été sollicité comme on va quérir le chirurgien en se sentant blessé.

Depuis cette scène, tous les soirs, les prières prononcées par Ursule

avaient été faites en commun. De moment en moment le vieillard avait

senti la paix succédant en lui-même aux agitations. En ayant, comme

il le disait, Dieu pour éditeur responsable des choses inexplicables,

son esprit était à l'aise. Sa chère enfant lui répondait qu'il se

voyait bien à ceci qu'il avançait dans le royaume de Dieu. Pendant la

messe, il venait de lire les prières en y appliquant son entendement,

car il s'était élevé dans une première conférence à la divine idée

de la communion entre tous les fidèles. Ce vieux néophyte avait

compris le symbole éternel attaché à cette nourriture, et que la Foi

rend nécessaire quand il a été pénétré dans son sens intime profond,

radieux. S'il avait paru pressé de revenir au logis, c'était pour

remercier sa chère petite filleule de l'avoir fait entrer en religion,

selon la belle expression du temps passé. Aussi la tenait-il sur ses

genoux dans son salon, et la baisait-il saintement au front au moment

où, salissant de leurs craintes ignobles une si sainte influence, ses

héritiers collatéraux prodiguaient à Ursule les outrages les plus

grossiers. L'empressement du bonhomme à rentrer chez lui, son prétendu

dédain pour ses proches, ses mordantes réponses au sortir de l'église,

étaient naturellement attribués par chacun des héritiers à la haine

qu'Ursule lui inspirait contre eux.

Pendant que la filleule jouait à son parrain des variations sur la

Dernière Pensée de Weber, il se tramait dans la salle à manger de

la maison Minoret-Levrault un honnête complot qui devait avoir pour

résultat d'amener sur la scène un des principaux personnages de ce

drame. Le déjeuner, bruyant comme tous les déjeuners de province, et

animé par d'excellents vins qui arrivent à Nemours par le canal, soit

de la Bourgogne, soit de la Touraine, dura plus de deux heures. Zélie

avait fait venir du coquillage, du poisson de mer et quelques raretés

gastronomiques, afin de fêter le retour de Désiré. La salle à manger,

au milieu de laquelle la table ronde offrait un spectacle réjouissant,

avait l'air d'une salle d'auberge. Satisfaite de la grandeur de ses

communs, Zélie s'était bâti un pavillon entre sa vaste cour et son

jardin cultivé en légumes, plein d'arbres fruitiers. Tout, chez elle,

était seulement propre et solide. L'exemple de Levrault-Levrault avait

été terrible pour le pays. Aussi défendit-elle à son maître architecte

de la jeter dans de pareilles sottises. Cette salle était donc tendue

d'un papier verni, garnie de chaises en noyer, de buffets en noyer,

ornée d'un poêle en faïence, d'un cartel et d'un baromètre. Si la

vaisselle était en porcelaine blanche commune, la table brillait par

le linge et par une argenterie abondante. Une fois le café servi par

Zélie, qui allait et venait comme un grain de plomb dans une bouteille

de vin de Champagne, car elle se contentait d'une cuisinière; quand

Désiré, le futur avocat, eut été mis au fait du grand événement de la

matinée et de ses conséquences, Zélie ferma la porte, et la parole fut

donnée au notaire Dionis. Par le silence qui se fit, et par les regards

que chaque héritier attacha sur cette face authentique, il était facile

de reconnaître l'empire que ces hommes exercent sur les familles.

--Mes chers enfants, dit-il, votre oncle, étant né en 1746, a ses

quatre-vingt-trois ans aujourd'hui; or, les vieillards sont sujets à

des folies, et cette petite....

--Vipère, s'écria madame Massin.

--Misérable! dit Zélie.

--Ne l'appelons que par son nom, reprit Dionis.

--Eh! bien, c'est une voleuse, dit madame Crémière.

--Une jolie voleuse, répliqua Désiré Minoret.

--Cette petite Ursule, reprit Dionis, lui tient au cœur. Je n'ai pas

attendu, dans l'intérêt de vous tous, qui êtes mes clients, à ce matin

pour prendre des renseignements, et voici ce que je sais sur cette

jeune...

--Spoliatrice, s'écria le receveur.

--Captatrice de succession! dit le greffier.

--Chut! mes amis, dit le notaire, ou je prends mon chapeau, je vous

laisse, et bonsoir.

--Allons, papa, s'écria Minoret en lui versant un petit verre de rhum,

prenez?... il est de Rome même. Et allez, il y a cent sous de guides.

--Ursule est, il est vrai, la fille légitime de Joseph Mirouët; mais

son père est le fils naturel de Valentin Mirouët, beau-père de votre

oncle. Ursule est donc la nièce naturelle du docteur Denis Minoret.

Comme nièce naturelle, le testament que ferait le docteur en sa faveur

serait peut-être attaquable; et s'il lui laisse ainsi sa fortune,

vous intenteriez à Ursule un procès assez mauvais pour vous, car on

peut soutenir qu'il n'existe aucun lien de parenté entre Ursule et le

docteur; mais ce procès effraierait certes une jeune fille sans défense

et donnerait lieu à quelque transaction.

--La rigueur de la loi est si grande sur les droits des enfants

naturels, dit le licencié de fraîche date jaloux de montrer son savoir,

qu'aux termes d'un arrêt de la cour de cassation du 7 juillet 1817,

l'enfant naturel ne peut rien réclamer de son _aïeul naturel_, pas

même des aliments. Ainsi vous voyez qu'on a étendu la _parenté_ de

l'enfant naturel. La loi poursuit l'enfant naturel jusque dans sa

descendance légitime, car elle suppose que les libéralités faites

aux petits-enfants s'adressent au fils naturel par _interposition_

de personne. Ceci résulte des articles 757, 908 et 911 du Code civil

rapprochés. Aussi la Cour Royale de Paris, le 26 décembre de l'année

dernière, a-t-elle réduit un legs fait à l'enfant légitime du fils

naturel par l'aïeul qui, certes, en tant qu'aïeul, était aussi étranger

pour le petit-fils naturel que le docteur, en tant qu'on peut l'être

relativement à Ursule.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 6 / 48 段