--Si l'homéopathie arrive à Paris, elle est sauvée, disait dernièrement

Hahnemann.

--Allez en France, disait M. de Metternich à Gall, et si l'on s'y moque

de vos bosses, vous serez illustre.

Mesmer eut donc des adeptes et des antagonistes aussi ardents que les

piccinistes contre les gluckistes. La France savante s'émut, un débat

solennel s'ouvrit. Avant l'arrêt, la Faculté de médecine proscrivit

en masse le prétendu charlatanisme de Mesmer, son baquet, ses fils

conducteurs et ses théories. Mais, disons-le, cet Allemand compromit

malheureusement sa magnifique découverte par d'énormes prétentions

pécuniaires. Mesmer succomba par l'incertitude des faits, par

l'ignorance du rôle que jouent dans la nature les fluides impondérables

alors inobservés, par son inaptitude à rechercher les côtés d'une

science à triple face. Le magnétisme a plus d'application; entre les

mains de Mesmer, il fut, par rapport à son avenir, ce que le principe

est aux effets. Mais si le trouveur manqua de génie, il est triste pour

la raison humaine et pour la France d'avoir à constater qu'une science

contemporaine des sociétés, également cultivée par l'Égypte et par

la Chaldée, par la Grèce et par l'Inde, éprouva dans Paris en plein

dix-huitième siècle le sort qu'avait eu la vérité dans la personne

de Galilée au seizième, et que le magnétisme y fut repoussé par les

doubles atteintes des gens religieux et des philosophes matérialistes

également alarmés. Le magnétisme, la science favorite de Jésus et

l'une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas

plus prévu par l'Église que par les disciples de Jean-Jacques et de

Voltaire, de Locke et de Condillac. L'Encyclopédie et le Clergé ne

s'accommodaient pas de ce vieux pouvoir humain qui sembla si nouveau.

Les miracles des convulsionnaires étouffés par l'Église et par

l'indifférence des savants, malgré les écrits précieux du conseiller

Carré de Montgeron, furent une première sommation de faire des

expériences sur les fluides humains qui donnent le pouvoir d'opposer

assez de forces intérieures pour annuler les douleurs causées par

des agents extérieurs. Mais il aurait fallu reconnaître l'existence

de fluides intangibles, invisibles, impondérables, trois négations

dans lesquelles la science d'alors voulait voir une définition du

vide. Dans la philosophie moderne le vide n'existe pas. Dix pieds de

vide, le monde croule! Surtout pour les matérialistes, le monde est

plein, tout se tient, tout s'enchaîne et tout est machiné. «Le monde,

disait Diderot, comme effet du hasard, est plus explicable que Dieu.

La multiplicité des causes et le nombre incommensurable de jets que

suppose le hasard, expliquent la création. Soient donnés l'Énéide et

tous les caractères nécessaires à sa composition, si vous m'offrez

le temps et l'espace, à force de jeter les lettres, j'atteindrai la

combinaison Énéide.» Ces malheureux, qui déifiaient tout plutôt que

d'admettre un Dieu, reculaient aussi devant la divisibilité infinie

de la matière que comporte la nature de forces impondérables. Locke

et Condillac ont alors retardé de cinquante ans l'immense progrès que

font en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d'unité due

au grand Geoffroy Saint-Hilaire. Quelques gens droits, sans système,

convaincus par des faits consciencieusement étudiés, persévérèrent dans

la doctrine de Mesmer, qui reconnaissait en l'homme l'existence d'une

influence pénétrante, dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la

volonté, curative par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue

un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de

guérir. Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer,

furent dus à messieurs de Puységur et Deleuze; mais la révolution mit

à ces découvertes un temps d'arrêt qui donna gain de cause aux savants

et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyants se trouvèrent des

médecins. Ces dissidents furent, jusqu'à leur mort, persécutés par

leurs confrères. Le corps respectable des médecins de Paris déploya

contre les mesmériens les rigueurs des guerres religieuses, et fut

aussi cruel dans sa haine contre eux qu'il était possible de l'être

dans ce temps de tolérance voltairienne. Les docteurs orthodoxes

refusaient de consulter avec les docteurs qui tenaient pour l'hérésie

mesmérienne. En 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l'objet

de cette proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution

n'éteignirent pas cette haine scientifique. Il n'y a que les prêtres,

les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours

terrible. Mais aussi les idées ne seraient-elles pas plus implacables

que les choses? Le docteur Bouvard, ami de Minoret, donna dans la foi

nouvelle, et persévéra jusqu'à sa mort dans la science à laquelle il

avait sacrifié le repos de sa vie, car il fut une des _bêtes noires_

de la Faculté de Paris. Minoret, l'un des plus vaillants soutiens des

encyclopédistes, le plus redoutable adversaire de Deslon, le prévôt de

Mesmer, et dont la plume fut d'un poids énorme dans cette querelle,

se brouilla sans retour avec son camarade; mais il fit plus, il le

persécuta. Sa conduite avec Bouvard devait lui causer le seul repentir

qui pût troubler la sérénité de son déclin. Depuis la retraite du

docteur Minoret à Nemours, la science des fluides impondérables, seul

nom qui convienne au magnétisme si étroitement lié par la nature de

ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, faisait d'immenses

progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne.

La phrénologie et la physiognomie, la science de Gall et celle de

Lavater, qui sont jumelles, dont l'une est à l'autre ce que la cause

est à l'effet, démontraient aux yeux de plus d'un physiologiste les

traces du fluide insaisissable, base des phénomènes de la volonté

humaine, et d'où résultent les passions, les habitudes, les formes du

visage et celles du crâne. Enfin, les faits magnétiques, les miracles

du somnambulisme, ceux de la divination et de l'extase, qui permettent

de pénétrer dans le monde spirituel, s'accumulaient. L'histoire étrange

des apparitions du fermier Martin si bien constatées, et l'entrevue

de ce paysan avec Louis XVIII; la connaissance des relations de

Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne, les

récits de Walter Scott sur les effets de la _seconde vue_; l'exercice

des prodigieuses facultés de quelques _diseurs de bonne aventure_

qui confondent en une seule science la chiromancie, la cartomancie

et l'horoscopie; les faits de catalepsie et ceux de la mise en œuvre

des propriétés du diaphragme par certaines affections morbides; ces

phénomènes au moins curieux, tous émanés de la même source, sapaient

bien des doutes, emmenaient les plus indifférents sur le terrain des

expériences. Minoret ignorait ce mouvement des esprits, si grand dans

le nord de l'Europe, encore si faible en France, où se passaient

néanmoins de ces faits qualifiés de merveilleux par les observateurs

superficiels, et qui tombent comme des pierres au fond de la mer, dans

le tourbillon des événements parisiens.

Au commencement de cette année, le repos de l'anti-mesmérien fut

troublé par la lettre suivante.

«Mon vieux camarade,

»Toute amitié, même perdue, a des droits qui se prescrivent

difficilement. Je sais que vous vivez encore, et je me souviens

moins de notre inimitié que de nos beaux jours au taudis de

Saint-Julien-le-Pauvre. Au moment de m'en aller de ce monde,

je tiens à vous prouver que le magnétisme va constituer une

des sciences les plus importantes, si toutefois la science ne

doit pas être _une_. Je puis foudroyer votre incrédulité par

des preuves positives. Peut-être devrai-je à votre curiosité le

bonheur de vous serrer encore une fois la main, comme nous nous

la serrions avant Mesmer.

»Toujours à vous.

»BOUVARD.»

Piqué comme l'est un lion par un taon, l'anti-mesmérien bondit jusqu'à

Paris et mit sa carte chez le vieux Bouvard, qui demeurait rue

Férou, près de Saint-Sulpice. Bouvard lui mit une carte à son hôtel,

en lui écrivant: «Demain, à neuf heures, rue Saint-Honoré, en face

l'Assomption.» Minoret, redevenu jeune, ne dormit pas. Il alla voir les

vieux médecins de sa connaissance, et leur demanda si le monde était

bouleversé, si la médecine avait une École, si les quatre Facultés

vivaient encore. Les médecins le rassurèrent en lui disant que le

vieil esprit de résistance existait; seulement, au lieu de persécuter,

l'Académie de médecine et l'Académie des sciences pouffaient de rire

en rangeant les faits magnétiques parmi les surprises de Comus, de

Comte, de Bosco, dans les jongleries, la prestidigitation et ce qu'on

nomme la physique amusante. Ces discours n'empêchèrent point le vieux

Minoret d'aller au rendez-vous que lui donnait le vieux Bouvard.

Après quarante-quatre années d'inimitié, les deux antagonistes se

revirent sous une porte cochère de la rue Saint-Honoré. Les Français

sont trop continuellement distraits pour se haïr pendant longtemps. A

Paris surtout, les faits étendent trop l'espace et font en politique,

en littérature et en science la vie trop vaste pour que les hommes

n'y trouvent pas des pays à conquérir où leurs prétentions peuvent

régner à l'aise. La haine exige tant de forces toujours armées que

l'on s'y met plusieurs quand on veut haïr pendant longtemps. Aussi les

Corps peuvent-ils seuls y avoir de la mémoire. Après quarante-quatre

ans, Robespierre et Danton s'embrasseraient. Cependant chacun des

deux docteurs garda sa main sans l'offrir. Bouvard le premier dit à

Minoret:--Tu te portes à ravir.

--Oui, pas mal, et toi? répondit Minoret une fois la glace rompue.

--Moi, comme tu vois.

--Le magnétisme empêche-t-il de mourir? demanda Minoret d'un ton

plaisant mais sans aigreur.

--Non, mais il a failli m'empêcher de vivre.

--Tu n'es donc pas riche? fit Minoret.

--Bah! dit Bouvard.

--Eh! bien, je suis riche, moi, s'écria Minoret.

--Ce n'est pas à ta fortune, mais à ta conviction que j'en veux. Viens,

répondit Bouvard.

--Oh! l'entêté! s'écria Minoret.

Le mesmérien entraîna l'incrédule dans un escalier assez obscur, et le

lui fit monter avec précaution jusqu'au quatrième étage.

En ce moment se produisait à Paris un homme extraordinaire, doué par la

foi d'une incalculable puissance, et disposant des pouvoirs magnétiques

dans toutes leurs applications. Non-seulement ce grand inconnu, qui

vit encore, guérissait par lui-même à distance les maladies les plus

cruelles, les plus invétérées, soudainement et radicalement, comme

jadis le Sauveur des hommes; mais encore il produisait instantanément

les phénomènes les plus curieux du somnambulisme en domptant les

volontés les plus rebelles. La physionomie de cet inconnu, qui dit ne

relever que de Dieu et communiquer avec les anges comme Swedenborg,

est celle du lion; il y éclate une énergie concentrée, irrésistible.

Ses traits, singulièrement contournés, ont un aspect terrible et

foudroyant; sa voix qui vient des profondeurs de l'être, est comme

chargée du fluide magnétique, elle entre en l'auditeur par tous

les pores. Dégoûté de l'ingratitude publique après des milliers de

guérisons, il s'est rejeté dans une impénétrable solitude, dans un

néant volontaire. Sa toute puissante main, qui a rendu des filles

mourantes à leurs mères, des pères à leurs enfants éplorés, des

maîtresses idolâtres à des amants ivres d'amour; qui a guéri les

malades abandonnés par les médecins, qui faisait chanter des hymnes

dans les synagogues, dans les temples et dans les églises par des

prêtres de différents cultes ramenés tous au même Dieu par le même

miracle; qui adoucissait les agonies aux mourants chez desquels la vie

était impossible; cette main souveraine, soleil de vie qui éblouissait

les yeux fermés des somnambules, ne se lèverait pas pour rendre un

héritier présomptif à une reine. Enveloppé dans le souvenir de ses

bienfaits comme dans un suaire lumineux, il se refuse au monde et vit

dans le ciel. Mais à l'aurore de son règne, surpris presque de son

pouvoir, cet homme, dont le désintéressement a égalé la puissance,

permettait à quelques curieux d'être témoins de ses miracles. Le

bruit de cette renommée, qui fut immense et qui pourrait renaître

demain, réveilla le docteur Bouvard sur le bord de la tombe. Le

mesmérien, persécuté, put enfin voir les phénomènes les plus radieux

de cette science, gardée en son cœur comme un trésor. Les malheurs

de ce vieillard avaient ému le grand inconnu, qui lui donna quelques

priviléges. Aussi Bouvard subissait-il, en montant l'escalier, les

plaisanteries de son vieil antagoniste avec une joie malicieuse. Il

ne lui répondit que par des: «Tu vas voir! tu vas voir!» et par ces

petits hochements de tête que se permettent les gens sûrs de leur fait.

Les deux docteurs entrèrent dans un appartement plus que modeste.

Bouvard alla parler pendant un moment dans une chambre à coucher

contiguë au salon où attendait Minoret, dont la défiance s'éveilla;

mais Bouvard vint aussitôt le prendre et l'introduisit dans cette

chambre où se trouvaient le mystérieux swedenborgiste et une femme

assise dans un fauteuil. Cette femme ne se leva point, et ne parut pas

s'apercevoir de l'entrée des deux vieillards.

--Comment! plus de baquets? fit Minoret en souriant.

--Rien que le pouvoir de Dieu, répondit gravement le swedenborgiste qui

parut à Minoret être âgé de cinquante ans.

Les trois hommes s'assirent, et l'inconnu se mit à causer. On parla

pluie et beau temps, à la grande surprise du vieux Minoret qui se crut

mystifié. Le swedenborgiste questionna le visiteur sur ses opinions

scientifiques, et semblait évidemment prendre le temps de l'examiner.

--Vous venez ici en simple curieux, monsieur, dit-il enfin. Je n'ai pas

l'habitude de prostituer une puissance qui, dans ma conviction, émane

de Dieu; si j'en faisais un usage frivole ou mauvais, elle pourrait

m'être retirée. Néanmoins, il s'agit, m'a dit monsieur Bouvard, de

changer une conviction contraire à la nôtre, et d'éclairer un savant de

bonne foi: je vais donc vous satisfaire. Cette femme que vous voyez,

dit-il, en montrant l'inconnue, est dans le sommeil somnambulique.

D'après les aveux et les manifestations de tous les somnambules, cet

état constitue une vie délicieuse pendant laquelle l'être intérieur,

dégagé de toutes les entraves apportées à l'exercice de ses facultés

par la nature visible, se promène dans le monde que nous nommons

invisible à tort. La vue et l'ouïe s'exercent alors d'une manière

plus parfaite que dans l'état dit _de veille_, et peut-être sans le

secours des organes qui sont la gaîne de ces épées lumineuses appelées

la vue et l'ouïe! Pour l'homme mis dans cet état les distances et les

obstacles matériels n'existent pas, ou sont traversés par une vie qui

est en nous, et pour laquelle notre corps est un réservoir, un point

d'appui nécessaire, une enveloppe. Les termes manquent pour des effets

si nouvellement retrouvés; car aujourd'hui les mots impondérables,

intangibles, invisibles, n'ont aucun sens relativement au fluide dont

l'action est démontrée par le magnétisme. La lumière est pondérable

par sa chaleur, qui en pénétrant les corps, augmente leur volume, et

certes l'électricité n'est que trop tangible. Nous avons condamné les

choses au lieu d'accuser l'imperfection de nos instruments.

--Elle dort! dit Minoret en examinant la femme qui lui parut appartenir

à la classe inférieure.

--Son corps est en quelque sorte annulé, répondit le swedenborgiste.

Les ignorants prennent cet état pour le sommeil. Mais elle va vous

prouver qu'il existe un univers spirituel et que l'esprit n'y reconnaît

point les lois de l'univers matériel. Je l'enverrai dans la région où

vous voudrez qu'elle aille. A vingt lieues d'ici comme en Chine, elle

vous dira ce qui s'y passe.

--Envoyez-la seulement chez moi, à Nemours, demanda Minoret.

--Je n'y veux être pour rien, répondit l'homme mystérieux. Donnez-moi

votre main, vous serez à la fois acteur et spectateur, effet et cause.

Il prit la main de Minoret, que Minoret lui laissa prendre; il la

tint pendant un moment en paraissant se recueillir, et de son autre

main il saisit la main de la femme assise dans le fauteuil: puis il

mit celle du docteur dans celle de la femme en faisant signe au vieil

incrédule de s'asseoir à côté de cette pythonisse sans trépied. Minoret

remarqua dans les traits excessivement calmes de cette femme un léger

tressaillement quand ils furent unis par le swedenborgiste; mais ce

mouvement, quoique merveilleux dans ses effets, fut d'une grande

simplicité.

--Obéissez à monsieur, lui dit ce personnage en étendant la main sur

la tête de la femme qui parut aspirer de lui la lumière et la vie, et

songez que tout ce que vous ferez pour lui me plaira. Vous pouvez lui

parler maintenant, dit-il à Minoret.

--Allez à Nemours, rue des Bourgeois, chez moi, dit le docteur.

--Donnez-lui le temps, laissez votre main dans la sienne jusqu'à ce

qu'elle vous prouve par ce qu'elle vous dira qu'elle y est arrivée, dit

Bouvard à son ancien ami.

--Je vois une rivière, répondit la femme d'une voix faible en

paraissant regarder en dedans d'elle-même avec une profonde attention

malgré ses paupières baissées. Je vois un joli jardin.

--Pourquoi entrez-vous par la rivière et par le jardin? dit Minoret.

--Parce qu'elles y sont.

--Qui?

--La jeune personne et la nourrice auxquelles vous pensez.

--Comment est le jardin? demanda Minoret.

--En y entrant par le petit escalier qui descend sur la rivière, il se

trouve à droite une longue galerie en briques dans laquelle je vois

des livres, et terminée par un _cabajoutis_ orné de sonnettes en bois

et d'œufs rouges. A gauche le mur est revêtu d'un massif de plantes

grimpantes, de la vigne vierge, du jasmin de Virginie. Au milieu se

trouve un petit cadran solaire. Il y a beaucoup de pots de fleurs.

Votre pupille examine ses fleurs, les montre à sa nourrice, fait des

trous avec un plantoir et y met des graines... La nourrice râtisse les

allées... Quoique la pureté de cette jeune fille soit celle d'un ange,

il y a chez elle un commencement d'amour, faible comme un crépuscule du

matin.

--Pour qui? demanda le docteur qui jusqu'à présent n'entendait rien que

personne ne pût lui dire sans être somnambule. Il croyait toujours à de

la jonglerie.

--Vous n'en savez rien, quoique vous ayez été dernièrement assez

inquiet quand elle est devenue femme, dit-elle en souriant. Le

mouvement de son cœur a suivi celui de la nature...

--Et c'est une femme du peuple qui parle ainsi? s'écria le vieux

docteur.

--Dans cet état toutes s'expriment avec une limpidité particulière,

répondit Bouvard.

--Mais qui Ursule aime-t-elle?

--Ursule ne sait pas qu'elle aime, répondit avec un petit mouvement de

tête la femme; elle est bien trop angélique pour connaître le désir ou

quoi que ce soit de l'amour; mais elle est occupée de lui, elle pense

à lui, elle s'en défend même, elle y revient malgré sa volonté de

s'abstenir. Elle est au piano...

--Mais qui est-ce?

--Le fils d'une dame qui demeure en face...

--Madame de Portenduère?

--Portenduère, dites-vous, reprit la somnambule, je le veux bien. Mais

il n'y a pas de danger, il n'est point dans le pays.

--Se sont-ils parlé? demanda le docteur.

--Jamais. Ils se sont regardés l'un l'autre. Elle le trouve charmant.

Il est en effet joli homme, il a bon cœur. Elle l'a vu de sa croisée,

ils se sont vus aussi à l'église; mais le jeune homme n'y pense plus.

--Son nom?

--Ah! pour vous le dire, il faut que je le lise ou que je l'entende.

Il se nomme Savinien, elle vient de prononcer son nom, elle le trouve

doux à prononcer: elle a déjà regardé dans l'almanach le jour de sa

fête, elle y a fait un petit point rouge... des enfantillages! Oh! elle

aimera bien, mais avec autant de pureté que de force; elle n'est pas

fille à aimer deux fois, et l'amour teindra son âme et la pénétrera si

bien qu'elle repousserait tout autre sentiment.

--Où voyez-vous cela?

--En elle. Elle saura souffrir; elle a de qui tenir, car son père et sa

mère ont bien souffert!

Ce dernier mot renversa le docteur, qui fut moins ébranlé que surpris.

Il n'est pas inutile de faire observer qu'entre chaque phrase de la

femme il s'écoulait de dix à quinze minutes pendant lesquelles son

attention se concentrait de plus en plus. On la voyait voyant! son

front présentait des aspects singuliers: il s'y peignait des efforts

intérieurs, il s'éclaircissait ou se contractait par une puissance dont

les effets n'avaient été remarqués par Minoret que chez les mourants

dans les instants où ils sont doués du don de prophétie. Elle fit à

plusieurs reprises des gestes qui ressemblaient à ceux d'Ursule.

--Oh! questionnez-la, reprit le mystérieux personnage en s'adressant à

Minoret, elle vous dira les secrets que vous pouvez seul connaître.

--Ursule m'aime? reprit Minoret.

--Presque autant que Dieu, dit-elle avec un sourire. Aussi est-elle

bien malheureuse de votre incrédulité. Vous ne croyez pas en Dieu,

comme si vous pouviez empêcher qu'il soit! Sa parole emplit les mondes!

Vous causez ainsi les seuls tourments de cette pauvre enfant. Tiens!

elle fait des gammes; elle voudrait être encore meilleure musicienne

qu'elle ne l'est, elle se dépite. Voici ce qu'elle pense: Si je

chantais bien, si j'avais une belle voix, quand il sera chez sa mère,

ma voix irait bien jusqu'à son oreille.

Le docteur Minoret prit son portefeuille et nota l'heure précise.

--Pouvez-vous me dire quelles sont les graines qu'elle a semées?

--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines...

--En dernier?

--Des pieds d'alouette.

--Où est mon argent?

--Chez votre notaire; mais vous le placez à mesure sans perdre un seul

jour d'intérêt.

--Oui; mais où est l'argent que je garde à Nemours pour ma dépense du

semestre?

--Vous le mettez dans un grand livre relié en rouge intitulé Pandectes

de Justinien, tome II, entre les deux avant-derniers feuillets; le

livre est au-dessus du buffet vitré, dans la case aux in-folios. Vous

en avez toute une rangée. Vos fonds sont dans le dernier volume, du

côté du salon. Tiens! le tome III est avant le tome II. Mais vous

n'avez pas d'argent, c'est des...

--Billets de mille francs?... demanda le docteur.

--Je ne vois pas bien, ils sont pliés. Non, il y a deux billets de

chacun cinq cents francs.

--Vous les voyez?

--Oui.

--Comment sont-ils?

--Il y en a un très-jaune et vieux, l'autre blanc et presque neuf.....

Cette dernière partie de l'interrogatoire foudroya le docteur Minoret.

Il regarda Bouvard d'un air hébété, mais Bouvard et le swedenborgiste,

familiarisés avec l'étonnement des incrédules, causaient à voix basse

sans paraître ni surpris ni étonnés; Minoret les pria de lui permettre

de revenir après le dîner. L'anti-mesmérien voulait se recueillir, se

remettre de sa profonde terreur, pour éprouver de nouveau ce pouvoir

immense, le soumettre à des expériences décisives, lui poser des

questions dont la solution enlevât toute espèce de doute.

--Soyez ici à neuf heures, ce soir, dit l'inconnu, je reviendrai pour

vous.

Le docteur Minoret était dans un état si violent, qu'il sortit sans

saluer, suivi par Bouvard qui lui criait à distance:--Eh! bien, eh!

bien?

--Je me crois fou, Bouvard, répondit Minoret sur le pas de la porte

cochère. Si la femme a dit vrai pour Ursule, comme il n'y a qu'Ursule

au monde qui sache ce que cette sorcière m'a révélé, _tu auras raison_.

Je voudrais avoir des ailes, aller à Nemours vérifier ses assertions.

Mais je louerai une voiture et partirai ce soir à dix heures. Ah! je

perds la tête.

--Que deviendrais-tu donc si, connaissant depuis longues années un

malade incurable, tu le voyais guéri en cinq secondes! Si tu voyais ce

grand magnétiseur faire suer à torrents un dartreux, si tu le voyais

faire marcher une petite maîtresse percluse?

--Dînons ensemble, Bouvard, et ne nous quittons pas jusqu'à neuf

heures. Je veux chercher une expérience décisive, irrécusable.

--Soit, mon vieux camarade, répondit le docteur mesmérien.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 5 / 48 段