Hahnemann.
--Allez en France, disait M. de Metternich à Gall, et si l'on s'y moque
de vos bosses, vous serez illustre.
Mesmer eut donc des adeptes et des antagonistes aussi ardents que les
piccinistes contre les gluckistes. La France savante s'émut, un débat
solennel s'ouvrit. Avant l'arrêt, la Faculté de médecine proscrivit
en masse le prétendu charlatanisme de Mesmer, son baquet, ses fils
conducteurs et ses théories. Mais, disons-le, cet Allemand compromit
malheureusement sa magnifique découverte par d'énormes prétentions
pécuniaires. Mesmer succomba par l'incertitude des faits, par
l'ignorance du rôle que jouent dans la nature les fluides impondérables
alors inobservés, par son inaptitude à rechercher les côtés d'une
science à triple face. Le magnétisme a plus d'application; entre les
mains de Mesmer, il fut, par rapport à son avenir, ce que le principe
est aux effets. Mais si le trouveur manqua de génie, il est triste pour
la raison humaine et pour la France d'avoir à constater qu'une science
contemporaine des sociétés, également cultivée par l'Égypte et par
la Chaldée, par la Grèce et par l'Inde, éprouva dans Paris en plein
dix-huitième siècle le sort qu'avait eu la vérité dans la personne
de Galilée au seizième, et que le magnétisme y fut repoussé par les
doubles atteintes des gens religieux et des philosophes matérialistes
également alarmés. Le magnétisme, la science favorite de Jésus et
l'une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas
plus prévu par l'Église que par les disciples de Jean-Jacques et de
Voltaire, de Locke et de Condillac. L'Encyclopédie et le Clergé ne
s'accommodaient pas de ce vieux pouvoir humain qui sembla si nouveau.
Les miracles des convulsionnaires étouffés par l'Église et par
l'indifférence des savants, malgré les écrits précieux du conseiller
Carré de Montgeron, furent une première sommation de faire des
expériences sur les fluides humains qui donnent le pouvoir d'opposer
assez de forces intérieures pour annuler les douleurs causées par
des agents extérieurs. Mais il aurait fallu reconnaître l'existence
de fluides intangibles, invisibles, impondérables, trois négations
dans lesquelles la science d'alors voulait voir une définition du
vide. Dans la philosophie moderne le vide n'existe pas. Dix pieds de
vide, le monde croule! Surtout pour les matérialistes, le monde est
plein, tout se tient, tout s'enchaîne et tout est machiné. «Le monde,
disait Diderot, comme effet du hasard, est plus explicable que Dieu.
La multiplicité des causes et le nombre incommensurable de jets que
suppose le hasard, expliquent la création. Soient donnés l'Énéide et
tous les caractères nécessaires à sa composition, si vous m'offrez
le temps et l'espace, à force de jeter les lettres, j'atteindrai la
combinaison Énéide.» Ces malheureux, qui déifiaient tout plutôt que
d'admettre un Dieu, reculaient aussi devant la divisibilité infinie
de la matière que comporte la nature de forces impondérables. Locke
et Condillac ont alors retardé de cinquante ans l'immense progrès que
font en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d'unité due
au grand Geoffroy Saint-Hilaire. Quelques gens droits, sans système,
convaincus par des faits consciencieusement étudiés, persévérèrent dans
la doctrine de Mesmer, qui reconnaissait en l'homme l'existence d'une
influence pénétrante, dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la
volonté, curative par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue
un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de
guérir. Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer,
furent dus à messieurs de Puységur et Deleuze; mais la révolution mit
à ces découvertes un temps d'arrêt qui donna gain de cause aux savants
et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyants se trouvèrent des
médecins. Ces dissidents furent, jusqu'à leur mort, persécutés par
leurs confrères. Le corps respectable des médecins de Paris déploya
contre les mesmériens les rigueurs des guerres religieuses, et fut
aussi cruel dans sa haine contre eux qu'il était possible de l'être
dans ce temps de tolérance voltairienne. Les docteurs orthodoxes
refusaient de consulter avec les docteurs qui tenaient pour l'hérésie
mesmérienne. En 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l'objet
de cette proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution
n'éteignirent pas cette haine scientifique. Il n'y a que les prêtres,
les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours
terrible. Mais aussi les idées ne seraient-elles pas plus implacables
que les choses? Le docteur Bouvard, ami de Minoret, donna dans la foi
nouvelle, et persévéra jusqu'à sa mort dans la science à laquelle il
avait sacrifié le repos de sa vie, car il fut une des _bêtes noires_
de la Faculté de Paris. Minoret, l'un des plus vaillants soutiens des
encyclopédistes, le plus redoutable adversaire de Deslon, le prévôt de
Mesmer, et dont la plume fut d'un poids énorme dans cette querelle,
se brouilla sans retour avec son camarade; mais il fit plus, il le
persécuta. Sa conduite avec Bouvard devait lui causer le seul repentir
qui pût troubler la sérénité de son déclin. Depuis la retraite du
docteur Minoret à Nemours, la science des fluides impondérables, seul
nom qui convienne au magnétisme si étroitement lié par la nature de
ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, faisait d'immenses
progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne.
La phrénologie et la physiognomie, la science de Gall et celle de
Lavater, qui sont jumelles, dont l'une est à l'autre ce que la cause
est à l'effet, démontraient aux yeux de plus d'un physiologiste les
traces du fluide insaisissable, base des phénomènes de la volonté
humaine, et d'où résultent les passions, les habitudes, les formes du
visage et celles du crâne. Enfin, les faits magnétiques, les miracles
du somnambulisme, ceux de la divination et de l'extase, qui permettent
de pénétrer dans le monde spirituel, s'accumulaient. L'histoire étrange
des apparitions du fermier Martin si bien constatées, et l'entrevue
de ce paysan avec Louis XVIII; la connaissance des relations de
Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne, les
récits de Walter Scott sur les effets de la _seconde vue_; l'exercice
des prodigieuses facultés de quelques _diseurs de bonne aventure_
qui confondent en une seule science la chiromancie, la cartomancie
et l'horoscopie; les faits de catalepsie et ceux de la mise en œuvre
des propriétés du diaphragme par certaines affections morbides; ces
phénomènes au moins curieux, tous émanés de la même source, sapaient
bien des doutes, emmenaient les plus indifférents sur le terrain des
expériences. Minoret ignorait ce mouvement des esprits, si grand dans
le nord de l'Europe, encore si faible en France, où se passaient
néanmoins de ces faits qualifiés de merveilleux par les observateurs
superficiels, et qui tombent comme des pierres au fond de la mer, dans
le tourbillon des événements parisiens.
Au commencement de cette année, le repos de l'anti-mesmérien fut
troublé par la lettre suivante.
«Mon vieux camarade,
»Toute amitié, même perdue, a des droits qui se prescrivent
difficilement. Je sais que vous vivez encore, et je me souviens
moins de notre inimitié que de nos beaux jours au taudis de
Saint-Julien-le-Pauvre. Au moment de m'en aller de ce monde,
je tiens à vous prouver que le magnétisme va constituer une
des sciences les plus importantes, si toutefois la science ne
doit pas être _une_. Je puis foudroyer votre incrédulité par
des preuves positives. Peut-être devrai-je à votre curiosité le
bonheur de vous serrer encore une fois la main, comme nous nous
la serrions avant Mesmer.
»Toujours à vous.
»BOUVARD.»
Piqué comme l'est un lion par un taon, l'anti-mesmérien bondit jusqu'à
Paris et mit sa carte chez le vieux Bouvard, qui demeurait rue
Férou, près de Saint-Sulpice. Bouvard lui mit une carte à son hôtel,
en lui écrivant: «Demain, à neuf heures, rue Saint-Honoré, en face
l'Assomption.» Minoret, redevenu jeune, ne dormit pas. Il alla voir les
vieux médecins de sa connaissance, et leur demanda si le monde était
bouleversé, si la médecine avait une École, si les quatre Facultés
vivaient encore. Les médecins le rassurèrent en lui disant que le
vieil esprit de résistance existait; seulement, au lieu de persécuter,
l'Académie de médecine et l'Académie des sciences pouffaient de rire
en rangeant les faits magnétiques parmi les surprises de Comus, de
Comte, de Bosco, dans les jongleries, la prestidigitation et ce qu'on
nomme la physique amusante. Ces discours n'empêchèrent point le vieux
Minoret d'aller au rendez-vous que lui donnait le vieux Bouvard.
Après quarante-quatre années d'inimitié, les deux antagonistes se
revirent sous une porte cochère de la rue Saint-Honoré. Les Français
sont trop continuellement distraits pour se haïr pendant longtemps. A
Paris surtout, les faits étendent trop l'espace et font en politique,
en littérature et en science la vie trop vaste pour que les hommes
n'y trouvent pas des pays à conquérir où leurs prétentions peuvent
régner à l'aise. La haine exige tant de forces toujours armées que
l'on s'y met plusieurs quand on veut haïr pendant longtemps. Aussi les
Corps peuvent-ils seuls y avoir de la mémoire. Après quarante-quatre
ans, Robespierre et Danton s'embrasseraient. Cependant chacun des
deux docteurs garda sa main sans l'offrir. Bouvard le premier dit à
Minoret:--Tu te portes à ravir.
--Oui, pas mal, et toi? répondit Minoret une fois la glace rompue.
--Moi, comme tu vois.
--Le magnétisme empêche-t-il de mourir? demanda Minoret d'un ton
plaisant mais sans aigreur.
--Non, mais il a failli m'empêcher de vivre.
--Tu n'es donc pas riche? fit Minoret.
--Bah! dit Bouvard.
--Eh! bien, je suis riche, moi, s'écria Minoret.
--Ce n'est pas à ta fortune, mais à ta conviction que j'en veux. Viens,
répondit Bouvard.
--Oh! l'entêté! s'écria Minoret.
Le mesmérien entraîna l'incrédule dans un escalier assez obscur, et le
lui fit monter avec précaution jusqu'au quatrième étage.
En ce moment se produisait à Paris un homme extraordinaire, doué par la
foi d'une incalculable puissance, et disposant des pouvoirs magnétiques
dans toutes leurs applications. Non-seulement ce grand inconnu, qui
vit encore, guérissait par lui-même à distance les maladies les plus
cruelles, les plus invétérées, soudainement et radicalement, comme
jadis le Sauveur des hommes; mais encore il produisait instantanément
les phénomènes les plus curieux du somnambulisme en domptant les
volontés les plus rebelles. La physionomie de cet inconnu, qui dit ne
relever que de Dieu et communiquer avec les anges comme Swedenborg,
est celle du lion; il y éclate une énergie concentrée, irrésistible.
Ses traits, singulièrement contournés, ont un aspect terrible et
foudroyant; sa voix qui vient des profondeurs de l'être, est comme
chargée du fluide magnétique, elle entre en l'auditeur par tous
les pores. Dégoûté de l'ingratitude publique après des milliers de
guérisons, il s'est rejeté dans une impénétrable solitude, dans un
néant volontaire. Sa toute puissante main, qui a rendu des filles
mourantes à leurs mères, des pères à leurs enfants éplorés, des
maîtresses idolâtres à des amants ivres d'amour; qui a guéri les
malades abandonnés par les médecins, qui faisait chanter des hymnes
dans les synagogues, dans les temples et dans les églises par des
prêtres de différents cultes ramenés tous au même Dieu par le même
miracle; qui adoucissait les agonies aux mourants chez desquels la vie
était impossible; cette main souveraine, soleil de vie qui éblouissait
les yeux fermés des somnambules, ne se lèverait pas pour rendre un
héritier présomptif à une reine. Enveloppé dans le souvenir de ses
bienfaits comme dans un suaire lumineux, il se refuse au monde et vit
dans le ciel. Mais à l'aurore de son règne, surpris presque de son
pouvoir, cet homme, dont le désintéressement a égalé la puissance,
permettait à quelques curieux d'être témoins de ses miracles. Le
bruit de cette renommée, qui fut immense et qui pourrait renaître
demain, réveilla le docteur Bouvard sur le bord de la tombe. Le
mesmérien, persécuté, put enfin voir les phénomènes les plus radieux
de cette science, gardée en son cœur comme un trésor. Les malheurs
de ce vieillard avaient ému le grand inconnu, qui lui donna quelques
priviléges. Aussi Bouvard subissait-il, en montant l'escalier, les
plaisanteries de son vieil antagoniste avec une joie malicieuse. Il
ne lui répondit que par des: «Tu vas voir! tu vas voir!» et par ces
petits hochements de tête que se permettent les gens sûrs de leur fait.
Les deux docteurs entrèrent dans un appartement plus que modeste.
Bouvard alla parler pendant un moment dans une chambre à coucher
contiguë au salon où attendait Minoret, dont la défiance s'éveilla;
mais Bouvard vint aussitôt le prendre et l'introduisit dans cette
chambre où se trouvaient le mystérieux swedenborgiste et une femme
assise dans un fauteuil. Cette femme ne se leva point, et ne parut pas
s'apercevoir de l'entrée des deux vieillards.
--Comment! plus de baquets? fit Minoret en souriant.
--Rien que le pouvoir de Dieu, répondit gravement le swedenborgiste qui
parut à Minoret être âgé de cinquante ans.
Les trois hommes s'assirent, et l'inconnu se mit à causer. On parla
pluie et beau temps, à la grande surprise du vieux Minoret qui se crut
mystifié. Le swedenborgiste questionna le visiteur sur ses opinions
scientifiques, et semblait évidemment prendre le temps de l'examiner.
--Vous venez ici en simple curieux, monsieur, dit-il enfin. Je n'ai pas
l'habitude de prostituer une puissance qui, dans ma conviction, émane
de Dieu; si j'en faisais un usage frivole ou mauvais, elle pourrait
m'être retirée. Néanmoins, il s'agit, m'a dit monsieur Bouvard, de
changer une conviction contraire à la nôtre, et d'éclairer un savant de
bonne foi: je vais donc vous satisfaire. Cette femme que vous voyez,
dit-il, en montrant l'inconnue, est dans le sommeil somnambulique.
D'après les aveux et les manifestations de tous les somnambules, cet
état constitue une vie délicieuse pendant laquelle l'être intérieur,
dégagé de toutes les entraves apportées à l'exercice de ses facultés
par la nature visible, se promène dans le monde que nous nommons
invisible à tort. La vue et l'ouïe s'exercent alors d'une manière
plus parfaite que dans l'état dit _de veille_, et peut-être sans le
secours des organes qui sont la gaîne de ces épées lumineuses appelées
la vue et l'ouïe! Pour l'homme mis dans cet état les distances et les
obstacles matériels n'existent pas, ou sont traversés par une vie qui
est en nous, et pour laquelle notre corps est un réservoir, un point
d'appui nécessaire, une enveloppe. Les termes manquent pour des effets
si nouvellement retrouvés; car aujourd'hui les mots impondérables,
intangibles, invisibles, n'ont aucun sens relativement au fluide dont
l'action est démontrée par le magnétisme. La lumière est pondérable
par sa chaleur, qui en pénétrant les corps, augmente leur volume, et
certes l'électricité n'est que trop tangible. Nous avons condamné les
choses au lieu d'accuser l'imperfection de nos instruments.
--Elle dort! dit Minoret en examinant la femme qui lui parut appartenir
à la classe inférieure.
--Son corps est en quelque sorte annulé, répondit le swedenborgiste.
Les ignorants prennent cet état pour le sommeil. Mais elle va vous
prouver qu'il existe un univers spirituel et que l'esprit n'y reconnaît
point les lois de l'univers matériel. Je l'enverrai dans la région où
vous voudrez qu'elle aille. A vingt lieues d'ici comme en Chine, elle
vous dira ce qui s'y passe.
--Envoyez-la seulement chez moi, à Nemours, demanda Minoret.
--Je n'y veux être pour rien, répondit l'homme mystérieux. Donnez-moi
votre main, vous serez à la fois acteur et spectateur, effet et cause.
Il prit la main de Minoret, que Minoret lui laissa prendre; il la
tint pendant un moment en paraissant se recueillir, et de son autre
main il saisit la main de la femme assise dans le fauteuil: puis il
mit celle du docteur dans celle de la femme en faisant signe au vieil
incrédule de s'asseoir à côté de cette pythonisse sans trépied. Minoret
remarqua dans les traits excessivement calmes de cette femme un léger
tressaillement quand ils furent unis par le swedenborgiste; mais ce
mouvement, quoique merveilleux dans ses effets, fut d'une grande
simplicité.
--Obéissez à monsieur, lui dit ce personnage en étendant la main sur
la tête de la femme qui parut aspirer de lui la lumière et la vie, et
songez que tout ce que vous ferez pour lui me plaira. Vous pouvez lui
parler maintenant, dit-il à Minoret.
--Allez à Nemours, rue des Bourgeois, chez moi, dit le docteur.
--Donnez-lui le temps, laissez votre main dans la sienne jusqu'à ce
qu'elle vous prouve par ce qu'elle vous dira qu'elle y est arrivée, dit
Bouvard à son ancien ami.
--Je vois une rivière, répondit la femme d'une voix faible en
paraissant regarder en dedans d'elle-même avec une profonde attention
malgré ses paupières baissées. Je vois un joli jardin.
--Pourquoi entrez-vous par la rivière et par le jardin? dit Minoret.
--Parce qu'elles y sont.
--Qui?
--La jeune personne et la nourrice auxquelles vous pensez.
--Comment est le jardin? demanda Minoret.
--En y entrant par le petit escalier qui descend sur la rivière, il se
trouve à droite une longue galerie en briques dans laquelle je vois
des livres, et terminée par un _cabajoutis_ orné de sonnettes en bois
et d'œufs rouges. A gauche le mur est revêtu d'un massif de plantes
grimpantes, de la vigne vierge, du jasmin de Virginie. Au milieu se
trouve un petit cadran solaire. Il y a beaucoup de pots de fleurs.
Votre pupille examine ses fleurs, les montre à sa nourrice, fait des
trous avec un plantoir et y met des graines... La nourrice râtisse les
allées... Quoique la pureté de cette jeune fille soit celle d'un ange,
il y a chez elle un commencement d'amour, faible comme un crépuscule du
matin.
--Pour qui? demanda le docteur qui jusqu'à présent n'entendait rien que
personne ne pût lui dire sans être somnambule. Il croyait toujours à de
la jonglerie.
--Vous n'en savez rien, quoique vous ayez été dernièrement assez
inquiet quand elle est devenue femme, dit-elle en souriant. Le
mouvement de son cœur a suivi celui de la nature...
--Et c'est une femme du peuple qui parle ainsi? s'écria le vieux
docteur.
--Dans cet état toutes s'expriment avec une limpidité particulière,
répondit Bouvard.
--Mais qui Ursule aime-t-elle?
--Ursule ne sait pas qu'elle aime, répondit avec un petit mouvement de
tête la femme; elle est bien trop angélique pour connaître le désir ou
quoi que ce soit de l'amour; mais elle est occupée de lui, elle pense
à lui, elle s'en défend même, elle y revient malgré sa volonté de
s'abstenir. Elle est au piano...
--Mais qui est-ce?
--Le fils d'une dame qui demeure en face...
--Madame de Portenduère?
--Portenduère, dites-vous, reprit la somnambule, je le veux bien. Mais
il n'y a pas de danger, il n'est point dans le pays.
--Se sont-ils parlé? demanda le docteur.
--Jamais. Ils se sont regardés l'un l'autre. Elle le trouve charmant.
Il est en effet joli homme, il a bon cœur. Elle l'a vu de sa croisée,
ils se sont vus aussi à l'église; mais le jeune homme n'y pense plus.
--Son nom?
--Ah! pour vous le dire, il faut que je le lise ou que je l'entende.
Il se nomme Savinien, elle vient de prononcer son nom, elle le trouve
doux à prononcer: elle a déjà regardé dans l'almanach le jour de sa
fête, elle y a fait un petit point rouge... des enfantillages! Oh! elle
aimera bien, mais avec autant de pureté que de force; elle n'est pas
fille à aimer deux fois, et l'amour teindra son âme et la pénétrera si
bien qu'elle repousserait tout autre sentiment.
--Où voyez-vous cela?
--En elle. Elle saura souffrir; elle a de qui tenir, car son père et sa
mère ont bien souffert!
Ce dernier mot renversa le docteur, qui fut moins ébranlé que surpris.
Il n'est pas inutile de faire observer qu'entre chaque phrase de la
femme il s'écoulait de dix à quinze minutes pendant lesquelles son
attention se concentrait de plus en plus. On la voyait voyant! son
front présentait des aspects singuliers: il s'y peignait des efforts
intérieurs, il s'éclaircissait ou se contractait par une puissance dont
les effets n'avaient été remarqués par Minoret que chez les mourants
dans les instants où ils sont doués du don de prophétie. Elle fit à
plusieurs reprises des gestes qui ressemblaient à ceux d'Ursule.
--Oh! questionnez-la, reprit le mystérieux personnage en s'adressant à
Minoret, elle vous dira les secrets que vous pouvez seul connaître.
--Ursule m'aime? reprit Minoret.
--Presque autant que Dieu, dit-elle avec un sourire. Aussi est-elle
bien malheureuse de votre incrédulité. Vous ne croyez pas en Dieu,
comme si vous pouviez empêcher qu'il soit! Sa parole emplit les mondes!
Vous causez ainsi les seuls tourments de cette pauvre enfant. Tiens!
elle fait des gammes; elle voudrait être encore meilleure musicienne
qu'elle ne l'est, elle se dépite. Voici ce qu'elle pense: Si je
chantais bien, si j'avais une belle voix, quand il sera chez sa mère,
ma voix irait bien jusqu'à son oreille.
Le docteur Minoret prit son portefeuille et nota l'heure précise.
--Pouvez-vous me dire quelles sont les graines qu'elle a semées?
--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines...
--En dernier?
--Des pieds d'alouette.
--Où est mon argent?
--Chez votre notaire; mais vous le placez à mesure sans perdre un seul
jour d'intérêt.
--Oui; mais où est l'argent que je garde à Nemours pour ma dépense du
semestre?
--Vous le mettez dans un grand livre relié en rouge intitulé Pandectes
de Justinien, tome II, entre les deux avant-derniers feuillets; le
livre est au-dessus du buffet vitré, dans la case aux in-folios. Vous
en avez toute une rangée. Vos fonds sont dans le dernier volume, du
côté du salon. Tiens! le tome III est avant le tome II. Mais vous
n'avez pas d'argent, c'est des...
--Billets de mille francs?... demanda le docteur.
--Je ne vois pas bien, ils sont pliés. Non, il y a deux billets de
chacun cinq cents francs.
--Vous les voyez?
--Oui.
--Comment sont-ils?
--Il y en a un très-jaune et vieux, l'autre blanc et presque neuf.....
Cette dernière partie de l'interrogatoire foudroya le docteur Minoret.
Il regarda Bouvard d'un air hébété, mais Bouvard et le swedenborgiste,
familiarisés avec l'étonnement des incrédules, causaient à voix basse
sans paraître ni surpris ni étonnés; Minoret les pria de lui permettre
de revenir après le dîner. L'anti-mesmérien voulait se recueillir, se
remettre de sa profonde terreur, pour éprouver de nouveau ce pouvoir
immense, le soumettre à des expériences décisives, lui poser des
questions dont la solution enlevât toute espèce de doute.
--Soyez ici à neuf heures, ce soir, dit l'inconnu, je reviendrai pour
vous.
Le docteur Minoret était dans un état si violent, qu'il sortit sans
saluer, suivi par Bouvard qui lui criait à distance:--Eh! bien, eh!
bien?
--Je me crois fou, Bouvard, répondit Minoret sur le pas de la porte
cochère. Si la femme a dit vrai pour Ursule, comme il n'y a qu'Ursule
au monde qui sache ce que cette sorcière m'a révélé, _tu auras raison_.
Je voudrais avoir des ailes, aller à Nemours vérifier ses assertions.
Mais je louerai une voiture et partirai ce soir à dix heures. Ah! je
perds la tête.
--Que deviendrais-tu donc si, connaissant depuis longues années un
malade incurable, tu le voyais guéri en cinq secondes! Si tu voyais ce
grand magnétiseur faire suer à torrents un dartreux, si tu le voyais
faire marcher une petite maîtresse percluse?
--Dînons ensemble, Bouvard, et ne nous quittons pas jusqu'à neuf
heures. Je veux chercher une expérience décisive, irrécusable.
--Soit, mon vieux camarade, répondit le docteur mesmérien.