comme un homme saisi par un souvenir ou par une idée oubliée. J'ai
votre affaire à tous, et la succession est sauvée! Allons déjeuner
gaiement chez madame Minoret.
Chacun peut imaginer l'empressement avec lequel les héritiers suivirent
le notaire à la poste. Goupil accompagna son camarade bras dessus bras
dessous en lui disant à l'oreille avec un affreux sourire:--Il y a de
la crevette.
--Qu'est-ce que cela me fait! lui répondit le fils de famille en
haussant les épaules, je suis amoureux-fou d'Esther, la plus céleste
créature du monde.
--Qu'est-ce que c'est qu'Esther tout court? demanda Goupil. Je t'aime
trop pour te laisser _dindonner_ par des créatures.
--Esther est la passion du fameux Nucingen, et ma folie est inutile,
car elle a positivement refusé de m'épouser.
--Les filles folles de leur corps sont quelquefois sages de la tête,
dit Goupil.
--Si tu la voyais seulement une fois, tu ne te servirais pas de
pareilles expressions, dit langoureusement Désiré.
--Si je te voyais briser ton avenir pour ce qui doit n'être qu'une
fantaisie, reprit Goupil avec une chaleur à laquelle Bongrand eût
peut-être été pris, j'irais briser cette poupée comme Varney brise
Amy Robsart dans Kenilworth! Ta femme doit être une d'Aiglemont, une
mademoiselle du Rouvre, et te faire arriver à la députation. Mon avenir
est hypothéqué sur le tien, et je ne te laisserai pas commettre de
bêtises.
--Je suis assez riche pour me contenter du bonheur, répondit Désiré.
--Eh! bien, que complotez-vous donc là? dit Zélie à Goupil en hélant
les deux amis restés au milieu de sa vaste cour.
Le docteur disparut dans la rue des Bourgeois, et arriva tout aussi
lestement qu'un jeune homme à la maison où s'était accompli, pendant la
semaine, l'étrange événement qui préoccupait alors toute la ville de
Nemours, et qui veut quelques explications pour rendre cette histoire
et la communication du notaire aux héritiers parfaitement claires.
Le beau-père du docteur, le fameux claveciniste et facteur
d'instruments Valentin Mirouët, un de nos plus célèbres organistes,
était mort en 1785, laissant un fils naturel, le fils de sa vieillesse,
reconnu, portant son nom, mais excessivement mauvais sujet. A son lit
de mort, il n'eut pas la consolation de voir cet enfant gâté. Chanteur
et compositeur, Joseph Mirouët, après avoir débuté aux Italiens sous
un nom supposé, s'était enfui avec une jeune fille en Allemagne. Le
vieux facteur recommanda ce garçon, vraiment plein de talent, à son
gendre, en lui faisant observer qu'il avait refusé d'épouser la mère
pour ne faire aucun tort à madame Minoret. Le docteur promit de donner
à ce malheureux la moitié de la succession du facteur, dont le fonds
fut acheté par Érard. Il fit chercher diplomatiquement son beau-frère
naturel, Joseph Mirouët; mais Grimm lui dit un soir qu'après s'être
engagé dans un régiment prussien, l'artiste avait déserté prenant un
faux nom et déjouait toutes les recherches.
Joseph Mirouët, doué par la nature d'une voix séduisante, d'une taille
avantageuse, d'une jolie figure, et par-dessus tout compositeur plein
de goût et de verve, mena pendant quinze ans cette vie bohémienne
que le Berlinois Hoffmann a si bien décrite. Aussi, vers quarante
ans, fut-il en proie à de si grandes misères, qu'il saisit en 1806
l'occasion de redevenir Français. Il s'établit alors à Hambourg, où il
épousa la fille d'un bon bourgeois, folle de musique, qui s'éprit de
l'artiste dont la gloire était toujours en perspective, et qui voulut
s'y consacrer. Mais après quinze ans de malheur, Joseph Mirouët ne
sut pas soutenir le vin de l'opulence; son naturel dépensier reparut;
et, tout en rendant sa femme heureuse, il dépensa sa fortune en peu
d'années. La misère revint. Le ménage dut avoir traîné l'existence la
plus horrible pour que Joseph Mirouët en arrivât à s'engager comme
musicien dans un régiment français. En 1813, par le plus grand des
hasards, le chirurgien-major de ce régiment, frappé de ce nom de
Mirouët, écrivit au docteur Minoret auquel il avait des obligations.
La réponse ne se fit pas attendre. En 1814, avant la capitulation
de Paris, Joseph Mirouët eut à Paris un asile où sa femme mourut en
donnant le jour à une petite fille que le docteur voulut appeler
Ursule, le nom de sa femme. Le capitaine de musique ne survécut pas
à la mère, épuisé comme elle de fatigues et de misères. En mourant,
l'infortuné musicien légua sa fille au docteur, qui lui servit de
parrain, malgré sa répugnance pour ce qu'il appelait les momeries de
l'Église. Après avoir vu périr successivement ses enfants par des
avortements, dans des couches laborieuses ou pendant leur première
année, le docteur avait attendu l'effet d'une dernière expérience.
Quand une femme malingre, nerveuse, délicate, débute par une fausse
couche, il n'est pas rare de la voir se conduire dans ses grossesses
et dans ses enfantements comme s'était conduite Ursule Minoret, malgré
les soins, les observations et la science de son mari. Le pauvre
homme s'était souvent reproché leur mutuelle persistance à vouloir
des enfants. Le dernier, conçu après un repos de deux ans, était mort
pendant l'année 1792, victime de l'état nerveux de la mère, s'il faut
donner raison aux physiologistes qui pensent que, dans le phénomène
inexplicable de la génération, l'enfant tient au père par le sang et
à la mère par le système nerveux. Forcé de renoncer aux jouissances
du sentiment le plus puissant chez lui, la bienfaisance fut sans
doute pour le docteur une revanche de sa paternité trompée. Durant sa
vie conjugale, si cruellement agitée, le docteur avait, par-dessus
tout, désiré une petite fille blonde, une de ces fleurs qui font la
joie d'une maison; il accepta donc avec bonheur le legs que lui fit
Joseph Mirouët et reporta sur l'orpheline les espérances de ses rêves
évanouis. Pendant deux ans il assista, comme fit jadis Caton pour
Pompée, aux plus minutieux détails de la vie d'Ursule; il ne voulait
pas que la nourrice lui donnât à teter, la levât, la couchât sans
lui. Son expérience, sa science, tout fut au service de cette enfant.
Après avoir ressenti les douleurs, les alternatives de crainte et
d'espérance, les travaux et les joies d'une mère, il eut le bonheur de
voir dans cette fille de la blonde Allemagne et de l'artiste français
une vigoureuse vie, une sensibilité profonde. L'heureux vieillard
suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de cette chevelure
blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux légers et fins, si
caressants aux doigts qui les caressent. Il baisa souvent ces petits
pieds nus dont les doigts, couverts d'une pellicule sous laquelle le
sang se voit, ressemblent à des boutons de rose. Il était fou de cette
petite. Quand elle s'essayait au langage ou quand elle arrêtait ses
beaux yeux bleus, si doux, sur toutes choses en y jetant ce regard
songeur qui semble être l'aurore de la pensée et qu'elle terminait par
un rire, il restait devant elle pendant des heures entières cherchant
avec Jordy les raisons, que tant d'autres appellent des caprices,
cachées sous les moindres phénomènes de cette délicieuse phase de la
vie où l'enfant est à la fois une fleur et un fruit, une intelligence
confuse, un mouvement perpétuel, un désir violent. La beauté d'Ursule,
sa douceur la rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu changer
pour elle les lois de la nature: il dit quelquefois au vieux Jordy
avoir mal dans ses dents quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les
vieillards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes à leur
passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres ils font taire leurs
manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé. Leur expérience,
leur indulgence, leur patience, toutes les acquisitions de la vie, ce
trésor si péniblement amassé, ils le livrent à cette jeune vie par
laquelle ils se rajeunissent, et suppléent alors à la maternité par
l'intelligence. Leur sagesse, toujours éveillée, vaut l'intuition de
la mère; ils se rappellent les délicatesses qui chez elle sont de la
divination, et ils les portent dans l'exercice d'une compassion dont
la force se développe sans doute en raison de cette immense faiblesse.
La lenteur de leurs mouvements remplace la douceur maternelle. Enfin
chez eux comme chez les enfants, la vie est réduite au simple; et, si
le sentiment rend la mère esclave, le détachement de toute passion
et l'absence de tout intérêt permettent au vieillard de se donner en
entier. Aussi n'est-il pas rare de voir les enfants s'entendre avec les
vieilles gens. Le vieux militaire, le vieux curé, le vieux docteur,
heureux des caresses et des coquetteries d'Ursule, ne se lassaient
jamais de lui répondre ou de jouer avec elle. Loin de les impatienter,
la pétulance de cette enfant les charmait, et ils satisfaisaient à
tous ses désirs en faisant de tout un sujet d'instruction. Ainsi cette
petite grandit environnée de vieilles gens qui lui souriaient et lui
faisaient comme plusieurs mères autour d'elle, également attentives
et prévoyantes. Grâce à cette savante éducation, l'âme d'Ursule se
développa dans la sphère qui lui convenait. Cette plante rare rencontra
son terrain spécial, aspira les éléments de sa vraie vie et s'assimila
les flots de son soleil.
--Dans quelle religion élèverez-vous cette petite? demanda l'abbé
Chaperon à Minoret quand Ursule eut six ans.
--Dans la vôtre, répondit le médecin.
Athée à la façon de monsieur de Wolmar dans la _Nouvelle Héloïse_, il
ne se reconnut pas le droit de priver Ursule des bénéfices offerts par
la religion catholique. Le médecin, assis sur un banc au-dessous de la
fenêtre du cabinet chinois, se sentit alors la main pressée par la main
du curé.
--Oui, curé, toutes les fois qu'elle me parlera de Dieu, je la
renverrai à son ami _Sapron_, dit-il en imitant le parler enfantin
d'Ursule. Je veux voir si le sentiment religieux est inné. Aussi
n'ai-je rien fait pour, ni rien contre les tendances de cette jeune
âme; mais je vous ai déjà nommé dans mon cœur son père spirituel.
--Ceci vous sera compté par Dieu, je l'espère, répondit l'abbé Chaperon
en frappant doucement ses mains l'une contre l'autre et les élevant
vers le ciel comme s'il faisait une courte prière mentale.
Ainsi, dès l'âge de six ans, la petite orpheline tomba sous le pouvoir
religieux du curé, comme elle était déjà tombée sous celui de son vieil
ami Jordy.
Le capitaine, autrefois professeur dans une des anciennes écoles
militaires, occupé par goût de grammaire et des différences entre les
langues européennes, avait étudié le problème d'un langage universel.
Ce savant homme, patient comme tous les vieux maîtres, se fit donc un
bonheur d'apprendre à lire et à écrire à Ursule en lui apprenant la
langue française et ce qu'elle devait savoir de calcul. La nombreuse
bibliothèque du docteur permit de choisir entre les livres ceux
qui pouvaient être lus par un enfant, et qui devaient l'amuser en
l'instruisant. Le militaire et le curé laissaient cette intelligence
s'enrichir avec l'aisance et la liberté que le docteur laissait
au corps. Ursule apprenait en se jouant. La religion contenait la
réflexion. Abandonnée à la divine culture d'un naturel amené dans des
régions pures par ces trois prudents instructeurs, Ursule alla plus
vers le sentiment que vers le devoir, et prit pour règle de conduite
la voix de la conscience plutôt que la loi sociale. Chez elle, le
beau dans les sentiments et dans les actions devait être spontané:
le jugement confirmerait l'élan du cœur. Elle était destinée à faire
le bien comme un plaisir avant de le faire comme une obligation.
Cette nuance est le propre de l'éducation chrétienne. Ces principes,
tout autres que ceux à donner aux hommes, convenaient à une femme,
le génie et la conscience de la famille, l'élégance secrète de la
vie domestique, enfin presque reine au sein du ménage. Tous trois
procédèrent de la même manière avec cette enfant. Loin de reculer
devant les audaces de l'innocence, ils expliquaient à Ursule la fin
des choses et les moyens connus en ne lui formulant jamais que des
idées justes. Quand, à propos d'une herbe, d'une fleur, d'une étoile,
elle allait droit à Dieu, le professeur et le médecin lui disaient
que le prêtre seul pouvait lui répondre. Aucun d'eux n'empiéta sur
le terrain des autres. Le parrain se chargeait de tout le bien-être
matériel et des choses de la vie; l'instruction regardait Jordy; la
morale, la métaphysique et les hautes questions appartenaient au curé.
Cette belle éducation ne fut pas, comme il arrive souvent dans les
maisons les plus riches, contrariée par d'imprudents serviteurs. La
Bougival, sermonnée à ce sujet, et trop simple d'ailleurs d'esprit et
de caractère pour intervenir, ne dérangea point l'œuvre de ces grands
esprits. Ursule, créature privilégiée, eut donc autour d'elle trois
bons génies à qui son beau naturel rendit toute tâche douce et facile.
Cette tendresse virile, cette gravité tempérée par les sourires, cette
liberté sans danger, ce soin perpétuel de l'âme et du corps, firent
d'elle, à l'âge de neuf ans, une enfant accomplie et charmante à
voir. Par malheur, cette trinité paternelle se rompit. Dans l'année
suivante, le vieux capitaine mourut, laissant au docteur et au curé
son œuvre à continuer, après en avoir accompli la partie la plus
difficile. Les fleurs devaient naître d'elles-mêmes dans un terrain si
bien préparé. Le gentilhomme avait, pendant neuf ans, économisé mille
francs par an, pour léguer dix mille francs à sa petite Ursule afin
qu'elle conservât de lui un souvenir pendant toute sa vie. Dans un
testament dont les motifs étaient touchants, il invitait sa légataire à
se servir uniquement pour sa toilette des quatre ou cinq cents francs
de rente que rendrait ce petit capital. Quand le juge de paix mit
les scellés chez son vieil ami, on trouva dans un cabinet où jamais
il n'avait laissé pénétrer personne une grande quantité de joujoux
dont beaucoup étaient brisés et qui tous avaient servi, des joujoux
du temps passé pieusement conservés, et que monsieur Bongrand devait
brûler lui-même, à la prière du pauvre capitaine. Vers cette époque,
elle dut faire sa première communion. L'abbé Chaperon employa toute
une année à l'instruction de cette jeune fille, chez qui le cœur et
l'intelligence, si développés, mais si prudemment maintenus l'un par
l'autre, exigeaient une nourriture spirituelle particulière. Telle
fut cette initiation à la connaissance des choses divines, que depuis
cette époque où l'âme prend sa forme religieuse, Ursule devint la
pieuse et mystique jeune fille dont le caractère fut toujours au-dessus
des événements, et dont le cœur domina toute adversité. Ce fut alors
aussi que commença secrètement entre cette vieillesse incrédule et
cette enfance pleine de croyance une lutte pendant longtemps inconnue à
celle qui la provoqua, mais dont le dénoûment occupait toute la ville,
et devait avoir tant d'influence sur l'avenir d'Ursule en déchaînant
contre elle les collatéraux du docteur.
Pendant les six premiers mois de l'année 1824, Ursule passa presque
toutes ses matinées au presbytère. Le vieux médecin devina les
intentions du curé. Le prêtre voulait faire d'Ursule un argument
invincible. L'incrédule, aimé par sa filleule comme il l'eût été de sa
propre fille, croirait à cette naïveté, serait séduit par les touchants
effets de la religion dans l'âme d'une enfant dont l'amour ressemblait
à ces arbres des climats indiens toujours chargés de fleurs et de
fruits, toujours verts et toujours embaumés. Une belle vie est plus
puissante que le plus vigoureux raisonnement. On ne résiste pas aux
charmes de certaines images. Aussi le docteur eut-il les yeux mouillés
de larmes, sans savoir pourquoi, quand il vit la fille de son cœur
partant pour l'église, habillée d'une robe de crêpe blanc, chaussée de
souliers de satin blanc, parée de rubans blancs, la tête ceinte d'une
bandelette royale attachée sur le côté par un gros nœud, les mille
boucles de sa chevelure ruisselant sur ses belles épaules blanches, le
corsage bordé d'une ruche ornée de comètes, les yeux étoilés par une
première espérance, volant grande et heureuse à une première union,
aimant mieux son parrain depuis qu'elle s'était élevée jusqu'à Dieu.
Quand il aperçut la pensée de l'éternité donnant la nourriture à cette
âme jusqu'alors dans les limbes de l'enfance, comme après la nuit le
soleil donne la vie à la terre; toujours sans savoir pourquoi, il fut
fâché de rester seul au logis. Assis sur les marches de son perron, il
tint pendant longtemps ses yeux fixés sur la grille entre les barreaux
de laquelle sa pupille avait disparu en lui disant:--Parrain, pourquoi
ne viens-tu pas? Je serai donc heureuse sans toi? Quoique ébranlé
jusque dans ses racines, l'orgueil de l'encyclopédiste ne fléchit
point encore. Il se promena cependant de façon à voir la procession
des communiants, et distingua sa petite Ursule brillante d'exaltation
sous le voile. Elle lui lança un regard inspiré qui remua, dans la
partie rocheuse de son cœur, le coin fermé à Dieu. Mais le déiste tint
bon, il se dit:--Momeries! Imaginer que, s'il existe un ouvrier des
mondes, cet organisateur de l'infini s'occupe de ces niaiseries!... Il
rit et continua sa promenade sur les hauteurs qui dominent la route du
Gâtinais, où les cloches sonnées en volée répandaient au loin la joie
des familles.
Le bruit du trictrac est insupportable aux personnes qui ne savent pas
ce jeu, l'un des plus difficiles qui existent. Pour ne pas ennuyer sa
pupille, à qui l'excessive délicatesse de ses organes et de ses nerfs
ne permettait pas d'entendre impunément ces mouvements et ce parlage
dont la raison est inconnue, le curé, le vieux Jordy quand il vivait
et le docteur attendaient toujours que leur enfant fût couchée ou en
promenade. Il arrivait alors assez souvent que la partie était encore
en train quand Ursule rentrait: elle se résignait alors avec une grâce
infinie et se mettait auprès de la fenêtre à travailler. Elle avait de
la répugnance pour ce jeu, dont les commencements sont en effet rudes
et inaccessibles à beaucoup d'intelligences, et si difficiles à vaincre
que, si l'on ne prend pas l'habitude de ce jeu pendant la jeunesse,
il est presque impossible plus tard de l'apprendre. Or le soir de sa
première communion, quand Ursule revint chez son tuteur, seul pour
cette soirée, elle mit le trictrac devant le vieillard.
--Voyons, à qui le dé? dit-elle.
--Ursule, reprit le docteur, n'est-ce pas un péché de te moquer de ton
parrain le jour de ta première communion?
--Je ne me moque point, dit-elle en s'asseyant; je me dois à vos
plaisirs, vous qui veillez à tous les miens. Quand monsieur Chaperon
était content, il me donnait une leçon de trictrac, et il m'a donné
tant de leçons que je suis en état de vous gagner... Vous ne vous
gênerez plus pour moi. Pour ne pas entraver vos plaisirs, j'ai vaincu
toutes les difficultés, et le bruit du trictrac me plaît.
Ursule gagna. Le curé vint surprendre les joueurs et jouir de son
triomphe. Le lendemain Minoret, qui jusqu'alors avait refusé de faire
apprendre la musique à sa pupille, se rendit à Paris, y acheta un
piano, prit des arrangements à Fontainebleau avec une maîtresse et
se soumit à l'ennui que devaient lui causer les perpétuelles études
de sa pupille. Une des prédictions de feu Jordy le phrénologiste se
réalisa: la petite fille devint excellente musicienne. Le tuteur,
fier de sa filleule, faisait en ce moment venir de Paris une fois
par semaine un vieil Allemand nommé Schmucke, un savant professeur de
musique, et subvenait aux dépenses de cet art, d'abord jugé par lui
tout à fait inutile en ménage. Les incrédules n'aiment pas la musique,
céleste langage développé par le catholicisme, qui a pris les noms
des sept notes dans un de ses hymnes: chaque note est la première
syllabe des sept premiers vers de l'hymne à saint Jean. Quoique vive,
l'impression produite sur le vieillard par la première communion
d'Ursule fut passagère. Le calme, le contentement que les œuvres de la
résolution et la prière répandaient dans cette âme jeune furent aussi
des exemples sans force pour lui. Sans aucun sujet de remords ni de
repentir, Minoret jouissait d'une sérénité parfaite. En accomplissant
ses bienfaits sans l'espoir d'une moisson céleste, il se trouvait plus
grand que le catholique, auquel il reprochait toujours de faire de
l'usure avec Dieu.
--Mais, lui disait l'abbé Chaperon, si les hommes voulaient tous se
livrer à ce commerce, avouez que la société serait parfaite? il n'y
aurait plus de malheureux. Pour être bienfaisant à votre manière, il
faut être un grand philosophe; vous vous élevez à votre doctrine par
le raisonnement, vous êtes une exception sociale; tandis qu'il suffit
d'être chrétien pour être bienfaisant à la nôtre. Chez vous, c'est un
effort; chez nous, c'est naturel.
--Cela veut dire, curé, que je pense et que vous sentez, voilà tout.
Cependant, à douze ans, Ursule, dont la finesse et l'adresse naturelle
à la femme étaient exercées par une éducation supérieure et dont le
sens dans toute sa fleur était éclairé par l'esprit religieux, de
tous les genres d'esprit le plus délicat, finit par comprendre que
son parrain ne croyait ni à un avenir, ni à l'immortalité de l'âme,
ni à une providence, ni à Dieu. Pressé de questions par l'innocente
créature, il fut impossible au docteur de cacher plus longtemps
ce fatal secret. La naïve consternation d'Ursule le fit d'abord
sourire; mais en la voyant quelquefois triste, il comprit tout ce que
cette tristesse annonçait d'affection. Les tendresses absolues ont
horreur de toute espèce de désaccord, même dans les idées qui leur
sont étrangères. Parfois le docteur se prêta comme à des caresses
aux raisons de sa fille adoptive dites d'une voix tendre et douce,
exhalées par le sentiment le plus ardent et le plus pur. Les croyants
et les incrédules parlent deux langues différentes et ne peuvent se
comprendre. La filleule, en plaidant la cause de Dieu, maltraitait son
parrain, comme un enfant gâté maltraite quelquefois sa mère. Le curé
blâma doucement Ursule, et lui dit que Dieu se réservait d'humilier
ces esprits superbes. La jeune fille répondit à l'abbé Chaperon
que David avait abattu Goliath. Cette dissidence religieuse, ces
regrets de l'enfant qui voulait entraîner son tuteur à Dieu, furent
les seuls chagrins de cette vie intérieure, si douce et si pleine,
dérobée aux regards de la petite ville curieuse. Ursule grandissait,
se développait, devenait la jeune fille modeste et chrétiennement
instruite que Désiré avait admirée au sortir de l'église. La culture
des fleurs dans le jardin, la musique, les plaisirs de son tuteur, et
tous les petits soins qu'Ursule lui rendait, car elle avait soulagé la
Bougival en s'occupant de lui, remplissaient les heures, les jours,
les mois de cette existence calme. Néanmoins, depuis un an, quelques
troubles chez Ursule avaient inquiété le docteur; mais la cause en
était si prévue, qu'il ne s'en inquiéta que pour surveiller la santé.
Cependant cet observateur sagace, ce profond praticien crut apercevoir
que les troubles avaient eu quelque retentissement dans le moral. Il
espionna maternellement sa pupille, ne vit autour d'elle personne digne
de lui inspirer de l'amour, et son inquiétude passa.
En ces conjonctures, un mois avant le jour où ce drame commence, il
arriva dans la vie intellectuelle du docteur un de ces faits qui
labourent jusqu'au tuf le champ des convictions et le retournent; mais
ce fait exige un récit succinct de quelques événements de sa carrière
médicale qui donnera d'ailleurs un nouvel intérêt à cette histoire.
Vers la fin du dix-huitième siècle, la Science fut aussi profondément
divisée par l'apparition de Mesmer, que l'Art le fut par celle de
Gluck. Après avoir retrouvé le magnétisme, Mesmer vint en France, où
depuis un temps immémorial les inventeurs accourent faire légitimer
leurs découvertes. La France, grâce à son langage clair, est en quelque
sorte la trompette du monde.