L'avarice du docteur ne fut pas un vain mot, mais elle eut un but. A

compter de 1817, il retrancha deux journaux et cessa ses abonnements

à ses recueils périodiques. Sa dépense annuelle, que tout Nemours put

estimer, ne dépassa point dix-huit cents francs par an. Comme tous

les vieillards, ses besoins en linge, chaussure ou vêtements étaient

presque nuls. Tous les six mois il faisait un voyage à Paris, sans

doute pour toucher et placer lui-même ses revenus. En quinze ans

il ne dit pas un mot qui eût trait à ses affaires. Sa confiance en

Bongrand vint fort tard; il ne s'ouvrit à lui sur ses projets qu'après

la révolution de 1830. Telles étaient dans la vie du docteur les

seules choses alors connues de la bourgeoisie et de ses héritiers.

Quant à ses opinions politiques, comme sa maison ne payait que cent

francs d'impôts, il ne se mêlait de rien, et repoussait aussi bien

les souscriptions royalistes que les souscriptions libérales. Son

horreur connue pour la _prêtraille_ et son déisme aimaient si peu les

manifestations qu'il mit à la porte un commis-voyageur envoyé par son

petit-neveu Désiré Minoret-Levrault pour lui proposer un _Curé Meslier_

et les discours du général Foy. La tolérance ainsi entendue parut

inexplicable aux libéraux de Nemours.

Les trois héritiers collatéraux du docteur, Minoret-Levrault et sa

femme, monsieur et madame Massin-Levrault junior, monsieur et madame

Crémière-Crémière, que nous appellerons simplement Crémière, Massin et

Minoret, puisque ces distinctions entre homonymes ne sont nécessaires

que dans le Gâtinais; ces trois familles, trop occupées pour créer un

autre centre, se voyaient comme on se voit dans les petites villes.

Le maître de poste donnait un grand dîner le jour de la naissance de

son fils, un bal au carnaval, un autre au jour anniversaire de son

mariage, et il invitait alors toute la bourgeoisie de Nemours. Le

percepteur réunissait aussi deux fois par an ses parents et ses amis.

Le greffier de la Justice de Paix, trop pauvre, disait-il, pour se

jeter en de telles profusions, vivait petitement dans une maison située

au milieu de la Grand'rue, et dont une portion, le rez-de-chaussée,

était louée à sa sœur, directrice de la poste aux lettres, autre

bienfait du docteur. Néanmoins, pendant l'année, ces trois héritiers

ou leurs femmes se rencontraient en ville, à la promenade, au marché

le matin, sur les pas de leurs portes ou le dimanche après la messe,

sur la place, comme en ce moment; en sorte qu'ils se voyaient tous les

jours. Or, depuis trois ans surtout, l'âge du docteur, son avarice et

sa fortune autorisaient des allusions ou des propos directs relatifs à

la succession qui finirent par gagner de proche en proche et par rendre

également célèbres et le docteur et ses héritiers. Depuis six mois, il

ne se passait pas de semaine que les amis ou les voisins des héritiers

Minoret ne leur parlassent avec une sourde envie du _jour où, les deux

yeux du bonhomme se fermant, ses coffres s'ouvriraient_.

--Le docteur Minoret a beau être médecin et s'entendre avec la mort, il

n'y a que Dieu d'éternel, disait l'un.

--Bah! il nous enterrera tous; il se porte mieux que nous, répondait

hypocritement l'héritier.

--Enfin, si ce n'est pas vous, vos enfants hériteront toujours, à moins

que cette petite Ursule...

--Il ne lui laissera pas tout.

Ursule, selon les prévisions de madame Massin, était la bête noire

des héritiers, leur épée de Damoclès, et ce mot:--Bah! qui vivra

verra! conclusion favorite de madame Crémière, disait assez qu'ils lui

souhaitaient plus de mal que de bien.

Le percepteur et le greffier, pauvres en comparaison du maître de

poste, avaient souvent évalué, par forme de conversation, l'héritage

du docteur. En se promenant le long du canal ou sur la route, s'ils

voyaient venir leur oncle, ils se regardaient d'un air piteux.

--Il a sans doute gardé pour lui quelque élixir de longue vie, disait

l'un.

--Il a fait un pacte avec le diable, répondait l'autre.

--Il devrait nous avantager nous deux, car ce gros Minoret n'a besoin

de rien.

--Ah! Minoret a un fils qui lui mangera bien de l'argent!

--A quoi estimez-vous la fortune du docteur? disait le greffier au

financier.

--Au bout de douze ans, douze mille francs économisés chaque année

donnent cent quarante-quatre mille francs, et les intérêts composés

produisent au moins cent mille francs; mais, comme il a dû, conseillé

par son notaire à Paris, faire quelques bonnes affaires, et que

jusqu'en 1822 il a dû placer à huit et à sept et demi sur l'État,

le bonhomme remue maintenant environ quatre cent mille francs, sans

compter ses quatorze mille livres de rente en cinq pour cent, à cent

seize aujourd'hui. S'il mourait demain sans avantager Ursule, il nous

laisserait donc sept à huit cent mille francs, outre sa maison et son

mobilier.

--Eh! bien, cent mille à Minoret, cent mille à la petite, et à chacun

de nous trois cents: voilà ce qui serait juste.

--Ah! cela nous chausserait proprement.

--S'il faisait cela, s'écriait Massin, je vendrais mon greffe,

j'achèterais une belle propriété, je tâcherais de devenir juge à

Fontainebleau, et je serais député.

--Moi, j'achèterais une charge d'agent de change, disait le percepteur.

--Malheureusement cette petite fille qu'il a sous le bras et le curé

l'ont si bien cerné que nous ne pouvons rien sur lui.

--Après tout, nous sommes toujours bien certains qu'il ne laissera rien

à l'Église.

Chacun peut maintenant concevoir en quelles transes étaient les

héritiers en voyant leur oncle allant à la messe. On a toujours assez

d'esprit pour concevoir une lésion d'intérêts. L'intérêt constitue

l'esprit du paysan aussi bien que celui du diplomate, et sur ce terrain

le plus niais en apparence serait peut-être le plus fort. Aussi ce

terrible raisonnement: «Si la petite Ursule a le pouvoir de jeter

son protecteur dans le giron de l'Église, elle aura bien celui de

se faire donner sa succession,» éclatait-il en lettres de feu dans

l'intelligence du plus obtus des héritiers. Le maître de poste avait

oublié l'énigme contenue dans la lettre de son fils pour accourir sur

la place; car, si le docteur était dans l'église à lire l'ordinaire de

la messe, il s'agissait de deux cent cinquante mille francs à perdre.

Avouons-le, la crainte des héritiers tenait aux plus forts et aux plus

légitimes des sentiments sociaux, les intérêts de famille.

--Eh! bien, monsieur Minoret, dit le maire (ancien meunier devenu

royaliste, un Levrault-Crémière), quand le diable devint vieux, il se

fit ermite. Votre oncle est, dit-on, des nôtres.

--Vaut mieux tard que jamais, mon cousin, répondit le maître de poste

en essayant de dissimuler sa contrariété.

--Celui-là rirait-il si nous étions frustrés! il serait capable de

marier son fils à cette damnée fille que le diable puisse entortiller

de sa queue! s'écria Crémière en serrant les poings et montrant le

maire sous le porche.

--A qui donc en a-t-il le père Crémière? dit le boucher de Nemours, un

Levrault-Levrault fils aîné. N'est-il pas content de voir son oncle

prendre le chemin du paradis?

--Qui aurait jamais cru cela? dit le greffier.

--Ah! il ne faut jamais dire: «Fontaine je ne boirai pas de ton eau,»

répondit le notaire qui, voyant de loin le groupe, se détacha de sa

femme en la laissant aller seule à l'église.

--Voyons, monsieur Dionis, dit Crémière en prenant le notaire par le

bras, que nous conseillez-vous de faire dans cette circonstance?

--Je vous conseille, dit le notaire en s'adressant aux héritiers, de

vous coucher et de vous lever à vos heures habituelles, de manger votre

soupe sans la laisser refroidir, de mettre vos pieds dans vos souliers,

vos chapeaux sur vos têtes, enfin de continuer votre genre de vie

absolument comme _si de rien n'était_.

--Vous n'êtes pas consolant, lui dit Massin en lui jetant un regard de

compère.

Malgré sa petite taille et son embonpoint, malgré son visage épais

et ramassé, Crémière-Dionis était délié comme une soie. Pour faire

fortune, il s'était associé secrètement avec Massin, à qui sans doute

il indiquait les paysans gênés et les pièces de terre à dévorer. Ces

deux hommes choisissaient ainsi les affaires, n'en laissaient point

échapper de bonnes, et se partageaient les bénéfices de cette usure

hypothécaire qui retarde, sans l'empêcher, l'action des paysans sur

le sol. Aussi, moins pour Minoret le maître de poste, et Crémière

le receveur, que pour son ami le greffier, Dionis portait-il un vif

intérêt à la succession du docteur. La part de Massin devait tôt ou

tard grossir les capitaux avec lesquels les deux associés opéraient

dans le canton.

--Nous tâcherons de savoir par monsieur Bongrand d'où part ce coup,

répondit le notaire à voix basse en avertissant Massin de se tenir coi.

--Mais que fais-tu donc là, Minoret? cria tout à coup une petite femme

qui fondit sur le groupe au milieu duquel le maître de poste se voyait

comme une tour. Tu ne sais pas où est Désiré, et tu restes planté sur

tes jambes à bavarder quand je te croyais à cheval! Bonjour, mesdames

et messieurs.

Cette petite femme maigre, pâle et blonde, vêtue d'une robe d'indienne

blanche à grandes fleurs couleur chocolat, coiffée d'un bonnet brodé

garni de dentelle, et portant un petit châle vert sur ses plates

épaules, était la maîtresse de poste qui faisait trembler les plus

rudes postillons, les domestiques et les charretiers; qui tenait la

caisse, les livres, et menait la maison au doigt et à l'œil, selon

l'expression populaire des voisins. Comme les vraies ménagères,

elle n'avait aucun joyau sur elle. Elle ne donnait point, selon son

expression, dans le clinquant et les colifichets; elle s'attachait au

solide, et gardait, malgré la fête, son tablier noir dans les poches

duquel sonnait un trousseau de clefs. Sa voix glapissante déchirait le

tympan des oreilles. En dépit du bleu tendre de ses yeux, son regard

rigide offrait une visible harmonie avec les lèvres minces d'une bouche

serrée, avec un front haut, bombé, très impérieux. Vif était le coup

d'œil, plus vifs étaient le geste et la parole. Zélie, obligée d'avoir

de la volonté pour deux, en avait toujours eu pour trois, disait Goupil

qui fit remarquer les règnes successifs de trois jeunes postillons à

tenue soignée établis par Zélie, chacun après sept ans de service.

Aussi, le malicieux clerc les nommait-il: Postillon Ier, Postillon

II et Postillon III. Mais le peu d'influence de ces jeunes gens dans

la maison et leur parfaite obéissance prouvaient que Zélie s'était

purement et simplement intéressée à de bons sujets.

--Eh! bien, Zélie aime le zèle, répondait le clerc à ceux qui lui

faisaient ces observations.

Cette médisance était peu vraisemblable. Depuis la naissance de son

fils nourri par elle sans qu'on pût apercevoir par où, la maîtresse de

poste ne pensa qu'à grossir sa fortune, et s'adonna sans trêve à la

direction de son immense établissement. Dérober une botte de paille

ou quelques boisseaux d'avoine, surprendre Zélie dans les comptes les

plus compliqués était la chose impossible, quoiqu'elle écrivît comme

un chat et ne connût que l'addition et la soustraction pour toute

arithmétique. Elle ne se promenait que pour aller toiser ses foins,

ses regains et ses avoines; puis elle envoyait son homme à la récolte

et ses postillons au bottelage en leur disant, à cent livres près, la

quantité que tel ou tel pré devait donner. Quoiqu'elle fût l'âme de

ce grand gros corps appelé Minoret-Levrault, et qu'elle le menât par

le bout de ce nez si bêtement relevé, elle éprouvait les transes qui,

plus ou moins, agitent toujours les dompteurs de bêtes féroces. Aussi

se mettait-elle constamment en colère avant lui, et les postillons

savaient, aux querelles que leur faisait Minoret, quand il avait été

querellé par sa femme, car la colère ricochait sur eux. La Minoret

était d'ailleurs aussi habile qu'intéressée. Par toute la ville ce mot:

Où en serait Minoret sans sa femme? se disait dans plus d'un ménage.

--Quand tu sauras ce qui nous arrive, répondit le maître de Nemours, tu

seras toi-même hors des gonds.

--Eh! bien, quoi?

--Ursule a amené le docteur Minoret à la messe.

Les prunelles de Zélie Levrault se dilatèrent, elle resta pendant un

moment jaune de colère, dit:--Je veux le voir pour le croire! et se

précipita dans l'église. La messe en était à l'élévation. Favorisée

par le recueillement général, la Minoret put donc regarder dans chaque

rangée de chaises et de bancs, en remontant le long des chapelles

jusqu'à la place d'Ursule, auprès de qui elle aperçut le vieillard la

tête nue.

En vous souvenant des figures de Barbé-Marbois, de Boissy-d'Anglas, de

Morellet, d'Helvétius, de Frédéric-le-Grand, vous aurez aussitôt une

image exacte de la tête du docteur Minoret, dont la verte vieillesse

ressemblait à celle de ces personnages célèbres. Ces têtes, comme

frappées au même coin, car elles se prêtent à la médaille, offrent un

profil sévère et quasi puritain, une coloration froide, une raison

mathématique, une certaine étroitesse dans le visage quasi pressé, des

yeux fins, des bouches sérieuses, quelque chose d'aristocratique, moins

dans le sentiment que dans l'habitude, plus dans les idées que dans

le caractère. Tous ont des fronts hauts, mais fuyant à leur sommet, ce

qui trahit une pente au matérialisme. Vous retrouverez ces principaux

caractères de tête et ces airs de visage dans les portraits de tous

les encyclopédistes, des orateurs de la Gironde, et des hommes de ce

temps dont les croyances religieuses furent à peu près nulles, qui se

disaient déistes et qui étaient athées. Le déiste est un athée sous

bénéfice d'inventaire. Le vieux Minoret montrait donc un front de ce

genre, mais sillonné de rides, et qui reprenait une sorte de naïveté

par la manière dont ses cheveux d'argent, ramenés en arrière comme

ceux d'une femme à sa toilette, se bouclaient en légers flocons sur

son habit noir, car il était obstinément vêtu, comme dans sa jeunesse,

en bas de soie noirs, en souliers à boucles d'or, en culotte de pou

de soie, en gilet blanc traversé par le cordon noir, et en habit noir

orné de la rosette rouge. Cette tête si caractérisée, et dont la froide

blancheur était adoucie par des tons jaunes dus à la vieillesse,

recevait en plein le jour d'une croisée. Au moment où la maîtresse de

poste arriva, le docteur avait ses yeux bleus aux paupières rosées,

aux contours attendris, levés vers l'autel: une nouvelle conviction

leur donnait une expression nouvelle. Ses lunettes marquaient dans son

paroissien l'endroit où il avait quitté ses prières. Les bras croisés

sur sa poitrine, ce grand vieillard sec, debout dans une attitude

qui annonçait la toute-puissance de ses facultés et quelque chose

d'inébranlable dans sa foi, ne cessa de contempler l'autel par un

regard humble, et que rajeunissait l'espérance, sans vouloir regarder

la femme de son neveu, plantée presque en face de lui comme pour lui

reprocher ce retour à Dieu.

En voyant toutes les têtes se tourner vers elle, Zélie se hâta de

sortir, et revint sur la place moins précipitamment qu'elle n'était

allée à l'église; elle comptait sur cette succession, et la succession

devenait problématique. Elle trouva le greffier, le percepteur et leurs

femmes encore plus consternés qu'auparavant: Goupil avait pris plaisir

à les tourmenter.

--Ce n'est pas sur la place et devant toute la ville que nous pouvons

parler de nos affaires, dit la maîtresse de poste, venez chez moi. Vous

ne serez pas de trop, monsieur Dionis, dit-elle au notaire.

Ainsi, l'exhérédation probable des Massin, des Crémière et du maître de

poste allait être la nouvelle du pays.

Au moment où les héritiers et le notaire allaient traverser la place

pour se rendre à la poste, le bruit de la diligence arrivant à fond de

train au bureau qui se trouve à quelques pas de l'église, en haut de la

Grand'rue, fit un fracas énorme.

--Tiens! je suis comme toi, Minoret, j'oublie Désiré, dit Zélie. Allons

à son débarquer: il est presque avocat, et c'est un peu de ses affaires

qu'il s'agit.

L'arrivée d'une diligence est toujours une distraction; mais quand

elle est en retard, on s'attend à des événements: aussi la foule se

porta-t-elle devant la Ducler.

--Voilà Désiré! fut un cri général.

A la fois le tyran et le boute-en-train de Nemours, Désiré mettait

toujours la ville en émoi par ses apparitions. Aimé de la jeunesse avec

laquelle il se montrait généreux, il la stimulait par sa présence; mais

ses amusements étaient si redoutés, que plus d'une famille fut très

heureuse de lui voir faire ses études et son Droit à Paris. Désiré

Minoret, jeune homme mince, fluet et blond comme sa mère, de laquelle

il avait les yeux bleus et le teint pâle, sourit par la portière à

la foule, et descendit lestement pour embrasser sa mère. Une légère

esquisse de ce garçon prouvera combien Zélie fut flattée en le voyant.

L'étudiant portait des bottes fines, un pantalon blanc d'étoffe

anglaise à sous-pieds en cuir verni, une riche cravate bien mise, plus

richement attachée, un joli gilet de fantaisie, et, dans la poche de

ce gilet, une montre plate dont la chaîne pendait, enfin une redingote

courte en drap bleu et un chapeau gris; mais le parvenu se trahissait

dans les boutons d'or de son gilet et dans la bague portée par dessus

des gants de chevreau d'une couleur violâtre. Il avait une canne à

pomme d'or ciselé.

--Tu vas perdre ta montre, lui dit sa mère en l'embrassant.

--C'est fait exprès, répondit-il, en se laissant embrasser par son père.

--Hé! bien, cousin, vous voilà bientôt avocat? dit Massin.

--Je prêterai serment à la rentrée, dit-il en répondant aux saluts

amicaux qui partaient de la foule.

--Nous allons donc rire, dit Goupil en lui prenant la main.

--Ah! te voilà, vieux singe, répondit Désiré.

--Tu prends encore la licence pour thèse après ta thèse pour la

licence, répliqua le clerc humilié d'être traité si familièrement en

présence de tant de monde.

--Comment! il lui dit qu'il se taise? demanda madame Crémière à son

mari.

--Vous savez tout ce que j'ai, Cabirolle! cria-t-il au vieux conducteur

à face violacée et bourgeonnée. Vous ferez porter tout chez nous.

--La sueur ruisselle sur tes chevaux, dit la rude Zélie à Cabirolle, tu

n'as donc pas de bon sens pour les mener ainsi? tu es plus bête qu'eux!

--Mais, monsieur Désiré voulait arriver à toute force pour vous tirer

d'inquiétude...

--Mais puisqu'il n'y avait point eu d'accident, pourquoi risquer de

perdre tes chevaux? reprit-elle.

Les reconnaissances d'amis, les bonjours, les élans de la jeunesse

autour de Désiré, tous les incidents de cette arrivée et les récits

de l'accident auquel était dû le retard, prirent assez de temps pour

que le troupeau des héritiers augmenté de leurs amis arrivât sur la

place à la sortie de la messe. Par un effet du hasard, qui se permet

tout, Désiré vit Ursule sous le porche de la paroisse au moment où il

passait, et resta stupéfait de sa beauté. Le mouvement du jeune avocat

arrêta nécessairement la marche de ses parents.

Obligée en donnant le bras à son parrain de tenir de la main droite

son paroissien et de l'autre son ombrelle, Ursule déployait alors

la grâce innée que les femmes gracieuses mettent à s'acquitter des

choses difficiles de leur joli métier de femme. Si la pensée se révèle

en tout, il est permis de dire que ce maintien exprimait une divine

simplesse. Ursule était vêtue d'une robe de mousseline blanche en façon

de peignoir, ornée de distance en distance de nœuds bleus. La pèlerine

bordée d'un ruban pareil, passé dans un large ourlet et attachée par

des nœuds semblables à ceux de la robe, laissait apercevoir la beauté

de son corsage. Son cou, d'une blancheur mate, était d'un ton charmant

mis en relief par tout ce bleu, le fard des blondes. Sa ceinture bleue

à longs bouts flottants dessinait une taille plate, qui paraissait

flexible, une des plus séduisantes grâces de la femme. Elle portait un

chapeau de paille de riz, modestement garni de rubans pareils à ceux de

la robe et dont les brides étaient nouées sous le menton, ce qui, tout

en relevant l'excessive blancheur du chapeau, ne nuisait point à celle

de son beau teint de blonde. De chaque côté de la figure d'Ursule, qui

se coiffait naturellement elle-même à la Berthe, ses cheveux fins et

blonds abondaient en grosses nattes aplaties dont les petites tresses

saisissaient le regard par leurs mille bosses brillantes. Ses yeux

gris, à la fois doux et fiers, étaient en harmonie avec un front bien

modelé. Une teinte rose répandue sur ses joues comme un nuage animait

sa figure régulière sans fadeur, car la nature lui avait à la fois

donné, par un rare privilége, la pureté des lignes et la physionomie.

La noblesse de sa vie se trahissait dans un admirable accord entre ses

traits, ses mouvements et l'expression générale de sa personne qui

pouvait servir de modèle à la Confiance ou à la Modestie. Sa santé,

quoique brillante, n'éclatait point grossièrement, en sorte qu'elle

avait l'air distingué. Sous ses gants de couleur claire, on devinait de

jolies mains. Ses pieds cambrés et minces étaient mignonnement chaussés

de brodequins en peau bronzée ornés d'une frange en soie brune. Sa

ceinture bleue, gonflée par une petite montre plate et par sa bourse

bleue à glands d'or, attira les regards de toutes les femmes.

--Il lui a donné une nouvelle montre! dit madame Crémière en serrant le

bras de son mari.

--Comment, c'est là Ursule? s'écria Désiré. Je ne la reconnaissais pas.

--Eh! bien, mon cher oncle, vous faites événement, dit le maître de

poste en montrant toute la ville en deux haies sur le passage du

vieillard, chacun veut vous voir.

--Est-ce l'abbé Chaperon ou mademoiselle Ursule qui vous a converti,

mon oncle? dit Massin avec une obséquiosité jésuitique en saluant le

docteur et sa protégée.

--C'est Ursule, dit sèchement le vieillard en marchant toujours comme

un homme importuné.

Quand même la veille en finissant son whist avec Ursule, avec le

médecin de Nemours et Bongrand, à ce mot: «J'irai demain à la

messe!» dit par le vieillard, le juge de paix n'aurait pas répondu:

«Vos héritiers ne dormiront plus!» il devait suffire au sagace et

clairvoyant docteur d'un seul coup d'œil pour pénétrer les dispositions

de ses héritiers à l'aspect de leurs figures. L'irruption de Zélie

dans l'église, son regard que le docteur avait saisi, cette réunion

de tous les intéressés sur la place, et l'expression de leurs yeux en

apercevant Ursule, tout démontrait une haine fraîchement ravivée et des

craintes sordides.

--C'est un _fer à vous_ (affaire à vous), mademoiselle, reprit madame

Crémière en intervenant aussi par une humble révérence. Un miracle ne

vous coûte guère.

--Il appartient à Dieu, madame, répondit Ursule.

--Oh! Dieu, s'écria Minoret-Levrault, mon beau-père disait qu'il

servait de couverture à bien des chevaux.

--Il avait des opinions de maquignon, dit sévèrement le docteur.

--Eh! bien, dit Minoret à sa femme et à son fils, vous ne venez pas

saluer mon oncle?

--Je ne serais pas maîtresse de moi devant cette sainte nitouche,

s'écria Zélie en emmenant son fils.

--Vous feriez bien, mon oncle, disait madame Massin, de ne pas aller à

l'église sans avoir un petit bonnet de velours noir, la paroisse est

bien humide.

--Bah! ma nièce, dit le bonhomme en regardant ceux qui

l'accompagnaient, plus tôt je serai couché, plus tôt vous danserez.

Il continuait toujours à marcher en entraînant Ursule, et se montrait

si pressé qu'on les laissa seuls.

--Pourquoi leur dites-vous des paroles si dures? ce n'est pas bien, lui

dit Ursule en lui remuant le bras d'une façon mutine.

--Avant comme après mon entrée en religion, ma haine sera la même

contre les hypocrites. Je leur ai fait du bien à tous, je ne leur ai

pas demandé de reconnaissance; mais aucun de ces gens-là ne t'a envoyé

une fleur le jour de ta fête, la seule que je célèbre.

A une assez grande distance du docteur et d'Ursule, madame de

Portenduère se traînait en paraissant accablée de douleurs. Elle

appartenait à ce genre de vieilles femmes dans le costume desquelles

se retrouve l'esprit du dernier siècle, qui portent des robes couleur

pensée, à manches plates et d'une coupe dont le modèle ne se voit

que dans les portraits de madame Lebrun; elles ont des mantelets en

dentelles noires, et des chapeaux de formes passées en harmonie avec

leur démarche lente et solennelle: on dirait qu'elles marchent toujours

avec leurs paniers, et qu'elles les sentent encore autour d'elles,

comme ceux à qui l'on a coupé un bras agitent parfois la main qu'ils

n'ont plus; leurs figures longues, blêmes, à grands yeux meurtris, au

front fané, ne manquent pas d'une certaine grâce triste, malgré des

tours de cheveux dont les boucles restent aplaties; elles s'enveloppent

le visage de vieilles dentelles qui ne veulent plus badiner le long

des joues; mais toutes ces ruines sont dominées par une incroyable

dignité dans les manières et dans le regard. Les yeux ridés et rouges

de cette vieille dame disaient assez qu'elle avait pleuré pendant la

messe. Elle allait comme une personne troublée, et semblait attendre

quelqu'un, car elle se retourna. Or madame de Portenduère se retournant

était un fait aussi grave que celui de la conversion du docteur Minoret.

--A qui madame de Portenduère en veut-elle? dit madame Massin en

rejoignant les héritiers pétrifiés par les réponses du vieillard.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 3 / 48 段