écrivit à son neveu de louer. La Folie-Levrault fut habitée par
le notaire de Nemours qui vendit alors sa charge à Dionis, son
maître-clerc, et qui mourut deux ans après, laissant sur le dos du
médecin une maison à louer, au moment où le sort de Napoléon se
décidait aux environs. Les héritiers du docteur, à peu près leurrés,
avaient pris son désir de retour pour la fantaisie d'un richard, et
se désespéraient en lui supposant à Paris des affections qui l'y
retiendraient et leur enlèveraient sa succession. Néanmoins, la femme
de Minoret-Levrault saisit cette occasion d'écrire au docteur. Le
vieillard répondit qu'aussitôt la paix signée, une fois les routes
débarrassées de soldats et les communications rétablies, il viendrait
habiter Nemours. Il y fit une apparition avec deux de ses clients,
l'architecte des hospices et un tapissier, qui se chargèrent des
réparations, des arrangements intérieurs et du transport du mobilier.
Madame Minoret-Levrault offrit, comme gardienne, la cuisinière du
vieux notaire décédé, qui fut acceptée. Quand les héritiers surent
que leur oncle ou grand-oncle Minoret allait positivement demeurer à
Nemours, leurs familles furent prises, malgré les événements politiques
qui pesaient alors précisément sur le Gâtinais et sur la Brie, d'une
curiosité dévorante, mais presque légitime. L'oncle était-il riche?
Était-il économe ou dépensier? Laisserait-il une belle fortune ou ne
laisserait-il rien? Avait-il des rentes viagères? Voici ce qu'on finit
par savoir, mais avec des peines infinies et à force d'espionnages
souterrains. Après la mort d'Ursule Mirouët, sa femme, de 1789 à 1813,
le docteur, nommé médecin consultant de l'Empereur en 1805, avait dû
gagner beaucoup d'argent, mais personne ne connaissait sa fortune;
il vivait simplement, sans autres dépenses que celles d'une voiture
à l'année et d'un somptueux appartement; il ne recevait jamais et
dînait presque toujours en ville. Sa gouvernante, furieuse de ne pas
l'accompagner à Nemours, dit à Zélie Levrault, la femme du maître
de poste, qu'elle connaissait au docteur quatorze mille francs de
rentes sur le grand-livre. Or, après vingt années d'exercice d'une
profession que les titres de médecin en chef d'un hôpital, de médecin
de l'Empereur et de membre de l'Institut rendaient si lucrative, ces
quatorze mille livres de rentes, fruit de placements successifs,
accusaient tout au plus cent soixante mille francs d'économies! Pour
n'avoir épargné que huit mille francs par an, le docteur devait
avoir eu bien des vices ou bien des vertus à satisfaire; mais ni
la gouvernante ni Zélie, personne ne put pénétrer la raison de
cette modestie de fortune: Minoret, qui fut bien regretté dans son
quartier, était un des hommes les plus bienfaisants de Paris, et comme
Larrey gardait un profond secret sur ses actes de bienfaisance. Les
héritiers virent donc arriver, avec une vive satisfaction, le riche
mobilier et la nombreuse bibliothèque de leur oncle, déjà officier
de la Légion-d'Honneur, et nommé par le roi chevalier de l'ordre de
Saint-Michel, à cause peut-être de sa retraite qui fit une place à
quelque favori. Mais quand l'architecte, les peintres, les tapissiers
eurent tout arrangé de la manière la plus comfortable, le docteur ne
vint pas. Madame Minoret-Levrault, qui surveillait le tapissier et
l'architecte comme s'il s'agissait de sa propre fortune, apprit, par
l'indiscrétion d'un jeune homme envoyé pour ranger la bibliothèque,
que le docteur prenait soin d'une orpheline nommée Ursule. Cette
nouvelle fit des ravages étranges dans la ville de Nemours. Enfin le
vieillard se rendit chez lui vers le milieu du mois de janvier 1815,
et s'installa sournoisement avec une petite fille âgée de dix mois,
accompagnée d'une nourrice.
--Ursule ne peut pas être sa fille, il a soixante et onze ans! dirent
les héritiers alarmés.
--Quoi qu'elle puisse être, dit madame Massin, elle nous donnera bien
du _tintoin_! (Un mot de Nemours.)
Le docteur reçut assez froidement sa petite nièce par la ligne
maternelle, dont le mari venait d'acheter le greffe de la Justice de
Paix, et qui les premiers se hasardèrent à lui parler de leur position
difficile. Massin et sa femme n'étaient pas riches. Le père de Massin,
serrurier à Montargis, obligé de prendre des arrangements avec ses
créanciers, travaillait à soixante-sept ans comme un jeune homme, et
ne laisserait rien. Le père de madame Massin, Levrault-Minoret, venait
de mourir à Montereau des suites de la bataille en voyant sa ferme
incendiée, ses champs ruinés et ses bestiaux dévorés.
--Nous n'aurons rien de ton grand-oncle, dit Massin à sa femme déjà
grosse de son second enfant.
Le docteur leur donna secrètement dix mille francs, avec lesquels
le greffier de la Justice de Paix, ami du notaire et de l'huissier
de Nemours, commença l'usure et mena si rondement les paysans des
environs, qu'en ce moment Goupil lui connaissait environ quatre-vingt
mille francs de capitaux inédits.
Quant à son autre nièce, le docteur fit avoir, par ses relations
à Paris, la perception de Nemours à Crémière et fournit le
cautionnement. Quoique Minoret-Levrault n'eût besoin de rien, Zélie,
jalouse des libéralités de l'oncle envers ses deux nièces, lui présenta
son fils, alors âgé de dix ans, qu'elle allait envoyer dans un collége
de Paris, où, dit-elle, les éducations coûtaient bien cher. Médecin de
Fontanes, le docteur obtint une demi-bourse au collége Louis-le-Grand
pour son petit-neveu qui fut mis en quatrième.
Crémière, Massin et Minoret-Levrault, gens excessivement communs,
furent jugés sans appel par le docteur dès les deux premiers mois
pendant lesquels ils essayèrent d'entourer moins l'oncle que la
succession. Les gens conduits par l'instinct ont ce désavantage sur
les gens à idées, qu'ils sont promptement devinés: les inspirations
de l'instinct sont trop naturelles, et s'adressent trop aux yeux pour
ne pas être aperçues aussitôt; tandis que, pour être pénétrées, les
conceptions de l'esprit exigent une intelligence égale de part et
d'autre. Après avoir acheté la reconnaissance de ses héritiers et leur
avoir en quelque sorte clos la bouche, le rusé docteur prétexta de
ses occupations, de ses habitudes et des soins qu'exigeait la petite
Ursule pour ne point les recevoir, sans toutefois leur fermer sa
maison. Il aimait à dîner seul, il se couchait et se levait tard, il
était venu dans son pays natal pour y trouver le repos et la solitude.
Ces caprices d'un vieillard parurent assez naturels, et ses héritiers
se contentèrent de lui faire, le dimanche, entre une heure et quatre
heures, des visites hebdomadaires auxquelles il essaya de mettre fin,
en leur disant:--Ne venez me voir que quand vous aurez besoin de moi.
Le docteur, sans refuser de donner des consultations dans les cas
graves, surtout aux indigents, ne voulut point être médecin du petit
hospice de Nemours, et déclara qu'il n'exercerait plus sa profession.
--J'ai assez tué de monde, dit-il en riant au curé Chaperon qui, le
sachant bienfaisant, plaidait pour les pauvres.
--C'est un fameux original! Ce mot, dit sur le docteur Minoret, fut
l'innocente vengeance des amours-propres froissés, car le médecin se
composa une société de personnages qui méritent d'être mis en regard
des héritiers. Or, ceux des bourgeois qui se croyaient dignes de
grossir la cour d'un homme à cordon noir conservèrent contre le docteur
et ses privilégiés un ferment de jalousie qui malheureusement eut son
action.
Par une bizarrerie qu'expliquerait le proverbe: Les extrêmes se
touchent, ce docteur matérialiste et le curé de Nemours furent
très-promptement amis. Le vieillard aimait beaucoup le trictrac, jeu
favori des gens d'Église, et l'abbé Chaperon était de la force du
médecin. Le jeu fut donc un premier lien entre eux. Puis Minoret était
charitable, et le curé de Nemours était le Fénelon du Gâtinais. Tous
deux, ils avaient une instruction variée, l'homme de Dieu pouvait donc
seul, dans tout Nemours, comprendre l'athée. Pour pouvoir disputer,
deux hommes doivent d'abord se comprendre. Quel plaisir goûte-t-on
d'adresser des mots piquants à quelqu'un qui ne les sent pas? Le
médecin et ce prêtre avaient trop de bon goût, ils avaient vu trop
bonne compagnie pour ne pas en pratiquer les préceptes, ils purent
alors se faire cette petite guerre si nécessaire à la conversation. Ils
haïssaient l'un et l'autre leurs opinions, mais ils estimaient leurs
caractères. Si de semblables contrastes, si de telles sympathies ne
sont pas les éléments de la vie intime, ne faudrait-il pas désespérer
de la société qui, surtout en France, exige un antagonisme quelconque?
C'est du choc des caractères et non de la lutte des idées que naissent
les antipathies. L'abbé Chaperon fut donc le premier ami du docteur à
Nemours. Cet ecclésiastique, alors âgé de soixante ans, était curé de
Nemours depuis le rétablissement du culte catholique. Par attachement
pour son troupeau, il avait refusé le vicariat du diocèse. Si les
indifférents en matière de religion lui en savaient gré, les fidèles
l'en aimaient davantage. Ainsi vénéré de ses ouailles, estimé par
la population, le curé faisait le bien sans s'enquérir des opinions
religieuses des malheureux. Son presbytère, à peine garni du mobilier
nécessaire aux plus stricts besoins de la vie, était froid et dénué
comme le logis d'un avare. L'avarice et la charité se trahissent par
des effets semblables: la charité ne se fait-elle pas dans le ciel le
trésor que se fait l'avare sur terre? L'abbé Chaperon disputait avec
sa servante sur sa dépense avec plus de rigueur que Gobseck avec la
sienne, si toutefois ce fameux juif a jamais eu de servante. Le bon
prêtre vendait souvent les boucles d'argent de ses souliers et de sa
culotte pour en donner le prix à des pauvres qui le surprenaient sans
le sou. En le voyant sortir de son église, les oreilles de sa culotte
nouées dans les boutonnières, les dévotes de la ville allaient alors
chercher les boucles du curé chez l'horloger-bijoutier de Nemours, et
grondaient leur pasteur en les lui rapportant. Il ne s'achetait jamais
de linge ni d'habits, et portait ses vêtements jusqu'à ce qu'ils ne
fussent plus de mise. Son linge épais de reprises lui marquait la peau
comme un cilice. Madame de Portenduère ou de bonnes âmes s'entendaient
alors avec la gouvernante pour lui remplacer, pendant son sommeil, le
linge ou les habits vieux par des neufs, et le curé ne s'apercevait pas
toujours immédiatement de l'échange. Il mangeait chez lui dans l'étain
et avec des couverts de fer battu. Quand il recevait ses desservants
et les curés aux jours de solennité qui sont une charge pour les curés
de canton, il empruntait l'argenterie et le linge de table de son ami
l'athée.
--Mon argenterie fait son salut, disait alors le docteur.
Ces belles actions, tôt ou tard découvertes et toujours accompagnées
d'encouragements spirituels, s'accomplissaient avec une naïveté
sublime. Cette vie était d'autant plus méritoire que l'abbé Chaperon
possédait une érudition aussi vaste que variée et de précieuses
facultés. Chez lui la finesse et la grâce, inséparables compagnes de la
simplicité, rehaussaient une élocution digne d'un prélat. Ses manières,
son caractère et ses mœurs donnaient à son commerce la saveur exquise
de tout ce qui dans l'intelligence est à la fois spirituel et candide.
Ami de la plaisanterie, il n'était jamais prêtre dans un salon. Jusqu'à
l'arrivée du docteur Minoret, le bonhomme laissa ses lumières sous le
boisseau sans regret; mais peut-être lui sut-il gré de les utiliser.
Riche d'une assez belle bibliothèque et de deux mille livres de rente
quand il vint à Nemours, le curé ne possédait plus en 1829 que les
revenus de sa cure, presque entièrement distribués chaque année.
D'excellent conseil dans les affaires délicates ou dans les malheurs,
plus d'une personne qui n'allait point à l'église y chercher des
consolations allait au presbytère y chercher des avis. Pour achever ce
portrait moral, il suffira d'une petite anecdote. Des paysans, rarement
il est vrai, mais enfin de mauvaises gens se disaient poursuivis ou
se faisaient poursuivre fictivement pour stimuler la bienfaisance de
l'abbé Chaperon. Ils trompaient leurs femmes, qui, voyant leur maison
menacée d'expropriation et leurs vaches saisies, trompaient par leurs
innocentes larmes le pauvre curé, qui leur trouvait alors les sept ou
huit cents francs demandés, avec lesquels le paysan achetait un lopin
de terre. Quand de pieux personnages, des fabriciens, démontrèrent la
fraude à l'abbé Chaperon en le priant de les consulter pour ne pas être
victime de la cupidité, il leur dit:--Peut-être ces gens auraient-ils
commis quelque chose de blâmable pour avoir leur arpent de terre, et
n'est-ce pas encore faire le bien que d'empêcher le mal? On aimera
peut-être à trouver ici l'esquisse de cette figure, remarquable en ce
que les sciences et les lettres avaient passé dans ce cœur et dans
cette forte tête sans y rien corrompre. A soixante ans l'abbé Chaperon
avait les cheveux entièrement blancs, tant il éprouvait vivement les
malheurs d'autrui, tant aussi les événements de la Révolution avaient
agi sur lui. Deux fois incarcéré pour deux refus de serment, deux fois,
selon son expression, il avait dit son _In manus_. Il était de moyenne
taille, ni gras ni maigre. Son visage, très-ridé, très-creusé, sans
couleur, occupait tout d'abord le regard par la tranquillité profonde
des lignes et par la pureté des contours qui semblaient bordés de
lumière. Le visage d'un homme chaste a je ne sais quoi de radieux. Des
yeux bruns, à prunelle vive, animaient ce visage irrégulier surmonté
d'un front vaste. Son regard exerçait un empire explicable par une
douceur qui n'excluait pas la force. Les arcades de ses yeux formaient
comme deux voûtes ombragées de gros sourcils grisonnants qui ne
faisaient point peur. Comme il avait perdu beaucoup de ses dents, sa
bouche était déformée et ses joues rentraient; mais cette destruction
ne manquait pas de grâce, et ces rides pleines d'aménité semblaient
vous sourire. Sans être goutteux, il avait les pieds si sensibles,
il marchait si difficilement qu'il gardait des souliers en veau
d'Orléans par toutes les saisons. Il trouvait la mode des pantalons peu
convenable pour un prêtre, et se montrait toujours vêtu de gros bas en
laine noire tricotés par sa gouvernante et d'une culotte de drap. Il
ne sortait point en soutane, mais en redingote brune, et conservait le
tricorne courageusement porté dans les plus mauvais jours. Ce noble et
beau vieillard, dont la figure était toujours embellie par la sérénité
d'une âme sans reproche, devait avoir sur les choses et sur les hommes
de cette histoire une si grande influence qu'il fallait tout d'abord
remonter à la source de son autorité.
Minoret recevait trois journaux: un libéral, un ministériel, un
ultrà, quelques recueils périodiques et des journaux de science,
dont les collections grossissaient sa bibliothèque. Les journaux,
l'encyclopédiste et les livres furent un attrait pour un ancien
capitaine au régiment de Royal-Suédois, nommé monsieur de Jordy,
gentilhomme voltairien et vieux garçon qui vivait de seize cents
francs de pension et rente viagères. Après avoir lu pendant quelques
jours les _gazettes_ par l'entremise du curé, monsieur de Jordy jugea
convenable d'aller remercier le docteur. Dès la première visite,
le vieux capitaine, ancien professeur à l'École-Militaire, conquit
les bonnes grâces du vieux médecin, qui lui rendit sa visite avec
empressement. Monsieur de Jordy, petit homme sec et maigre, mais
tourmenté par le sang, quoiqu'il eût la face très-pâle, vous frappait
tout d'abord par son beau front à la Charles XII, au-dessus duquel il
maintenait ses cheveux coupés ras comme ceux de ce roi-soldat. Ses yeux
bleus, qui eussent fait dire: L'amour a passé par là, mais profondément
attristés, intéressaient au premier regard où s'entrevoyaient des
souvenirs sur lesquels il gardait d'ailleurs un si profond secret
que jamais ses vieux amis ne surprirent ni une allusion à sa vie
passée ni une de ces exclamations arrachées par une similitude de
catastrophes. Il cachait le douloureux mystère de son passé sous une
gaieté philosophique; mais, quand il se croyait seul, ses mouvements,
engourdis par une lenteur moins sénile que calculée, attestaient une
pensée pénible et constante: aussi l'abbé Chaperon l'avait-il surnommé
le chrétien sans le savoir. Allant toujours vêtu de drap bleu, son
maintien un peu roide et son vêtement trahissaient les anciennes
coutumes de la discipline militaire. Sa voix douce et harmonieuse
remuait l'âme. Ses belles mains, la coupe de sa figure, qui rappelait
celle du comte d'Artois, en montrant combien il avait été charmant dans
sa jeunesse, rendaient le mystère de sa vie encore plus impénétrable.
On se demandait involontairement quel malheur pouvait avoir atteint
la beauté, le courage, la grâce, l'instruction et les plus précieuses
qualités du cœur qui furent jadis réunies en sa personne. Monsieur de
Jordy tressaillait toujours au nom de Robespierre. Il prenait beaucoup
de tabac, et, chose étrange, il s'en déshabitua pour la petite Ursule,
qui manifestait, à cause de cette habitude, de la répugnance pour
lui. Dès qu'il put voir cette petite, le capitaine attacha sur elle
de longs regards presque passionnés. Il aimait si follement ses jeux,
il s'intéressait tant à elle que cette affection rendit encore plus
étroits ses liens avec le docteur, qui n'osa jamais dire à ce vieux
garçon:--Et vous aussi, vous avez donc perdu des enfants? Il est de
ces êtres, bons et patients comme lui, qui passent dans la vie, une
pensée amère au cœur et un sourire à la fois tendre et douloureux sur
les lèvres, emportant avec eux le mot de l'énigme sans le laisser
deviner par fierté, par dédain, par vengeance peut-être, n'ayant que
Dieu pour confident et pour consolateur. Monsieur de Jordy ne voyait
guère à Nemours, où, comme le docteur, il était venu mourir en paix,
que le curé toujours aux ordres de ses paroissiens, et que madame de
Portenduère qui se couchait à neuf heures. Aussi, de guerre lasse,
avait-il fini par se mettre au lit de bonne heure, malgré les épines
qui rembourraient son chevet. Ce fut donc une bonne fortune pour le
médecin comme pour le capitaine que de rencontrer un homme ayant vu le
même monde, qui parlait la même langue, avec lequel on pouvait échanger
ses idées, et qui se couchait tard. Une fois que monsieur de Jordy,
l'abbé Chaperon et Minoret eurent passé une première soirée, ils y
éprouvèrent tant de plaisir que le prêtre et le militaire revinrent
tous les soirs à neuf heures, moment où, la petite Ursule couchée, le
vieillard se trouvait libre. Et tous trois, ils veillaient jusqu'à
minuit ou une heure.
Bientôt ce trio devint un quatuor. Un autre homme, à qui la vie était
connue et qui devait à la pratique des affaires cette indulgence,
ce savoir, cette masse d'observations, cette finesse, ce talent de
conversation que le militaire, le médecin, le curé devaient à la
pratique des âmes, des maladies et de l'enseignement, le juge de
paix flaira les plaisirs de ces soirées et rechercha la société du
docteur. Avant d'être juge de paix à Nemours, monsieur Bongrand avait
été pendant dix ans avoué à Melun, où il plaidait lui-même selon
l'usage des villes où il n'y a pas de barreau. Devenu veuf à l'âge
de quarante-cinq ans, il se sentait encore trop actif pour ne rien
faire; il avait donc demandé la Justice de Paix de Nemours, vacante
quelques mois avant l'installation du docteur. Le garde des sceaux est
toujours heureux de trouver des praticiens, et surtout des gens à leur
aise pour exercer cette importante magistrature. Monsieur Bongrand
vivait modestement à Nemours des quinze cents francs de sa place, et
pouvait ainsi consacrer ses revenus à son fils, qui faisait son Droit
à Paris, tout en étudiant la procédure chez le fameux avoué Derville.
Le père Bongrand ressemblait assez à un vieux chef de division en
retraite: il avait cette figure moins blême que blêmie où les affaires,
les mécomptes, le dégoût ont laissé leurs empreintes, ridée par la
réflexion et aussi par les continuelles contractions familières aux
gens obligés de ne pas tout dire; mais elle était souvent illuminée
par des sourires particuliers à ces hommes qui tour à tour croient
tout et ne croient rien, habitués à tout voir et à tout entendre
sans surprise, à pénétrer dans les abîmes que l'intérêt ouvre au fond
des cœurs. Sous ses cheveux moins blancs que décolorés, rabattus en
ondes sur sa tête, il montrait un front sagace dont la couleur jaune
s'harmoniait aux filaments de sa maigre chevelure. Son visage ramassé
lui donnait d'autant plus de ressemblance avec un renard, que son
nez était court et pointu. Il jaillissait de sa bouche fendue comme
celle des grands parleurs, des étincelles blanches qui rendaient sa
conversation si pluvieuse, que Goupil disait méchamment:--Il faut
un parapluie pour l'écouter.--Ou bien: Il pleut des jugements à la
Justice de Paix. Ses yeux semblaient fins derrière ses lunettes; mais
les ôtait-il, son regard émoussé paraissait niais. Quoiqu'il fût gai,
presque jovial même, il se donnait un peu trop, par sa contenance,
l'air d'un homme important. Il tenait presque toujours ses mains dans
les poches de son pantalon, et ne les en tirait que pour raffermir
ses lunettes par un mouvement presque railleur qui vous annonçait
une observation fine ou quelque argument victorieux. Ses gestes, sa
loquacité, ses innocentes prétentions trahissaient l'ancien avoué de
province; mais ces légers défauts n'existaient qu'à la superficie;
il les rachetait par une bonhomie acquise qu'un moraliste exact
appellerait une indulgence naturelle à la supériorité. S'il avait
un peu l'air d'un renard, il passait aussi pour profondément rusé,
sans être improbe. Sa ruse était le jeu de la perspicacité. Mais
n'appelle-t-on pas rusés les gens qui prévoient un résultat et se
préservent des piéges qu'on leur a tendus? Le juge de paix aimait le
whist, jeu que le capitaine, que le docteur savaient, et que le curé
apprit en peu de temps.
Cette petite société se fit une oasis dans le salon de Minoret.
Le médecin de Nemours, qui ne manquait ni d'instruction ni de
savoir-vivre, et qui honorait en Minoret une des illustrations de
la médecine, y eut ses entrées; mais ses occupations, ses fatigues,
qui l'obligeaient à se coucher tôt pour se lever de bonne heure,
l'empêchèrent d'être aussi assidu que le furent les trois amis du
docteur. La réunion de ces cinq personnes supérieures, les seules qui
dans Nemours eussent des connaissances assez universelles pour se
comprendre, explique la répulsion du vieux Minoret pour ses héritiers:
s'il devait leur laisser sa fortune, il ne pouvait guère les admettre
dans sa société. Soit que le maître de poste, le greffier et le
percepteur eussent compris cette nuance, soit qu'ils fussent rassurés
par la loyauté, par les bienfaits de leur oncle, ils cessèrent, à son
grand contentement, de le voir. Ainsi les quatre vieux joueurs de whist
et de trictrac, sept ou huit mois après l'installation du docteur à
Nemours, formèrent une société compacte, exclusive, et qui fut pour
chacun d'eux comme une fraternité d'arrière-saison, inespérée, et dont
les douceurs n'en furent que mieux savourées. Cette famille d'esprits
choisis eut dans Ursule une enfant adoptée par chacun d'eux selon ses
goûts: le curé pensait à l'âme, le juge de paix se faisait le curateur,
le militaire se promettait de devenir le précepteur; et, quant à
Minoret, il était à la fois le père, la mère et le médecin.
Après s'être acclimaté, le vieillard prit ses habitudes et régla sa vie
comme elle se règle au fond de toutes les provinces. A cause d'Ursule
il ne recevait personne le matin, il ne donnait jamais à dîner; ses
amis pouvaient arriver chez lui vers six heures du soir et y rester
jusqu'à minuit. Les premiers venus trouvaient les journaux sur la
table du salon et les lisaient en attendant les autres, ou quelquefois
ils allaient à la rencontre du docteur s'il était à la promenade.
Ces habitudes tranquilles ne furent pas seulement une nécessité de
la vieillesse, elles furent aussi chez l'homme du monde un sage et
profond calcul pour ne pas laisser troubler son bonheur par l'inquiète
curiosité de ses héritiers ni par le caquetage des petites villes. Il
ne voulait rien concéder à cette changeante déesse, l'opinion publique,
dont la tyrannie, un des malheurs de la France, allait s'établir et
faire de notre pays une même province. Aussi, dès que l'enfant fut
sevrée et marcha, renvoya-t-il la cuisinière que sa nièce, madame
Minoret-Levrault, lui avait donnée, en découvrant qu'elle instruisait
la maîtresse de poste de tout ce qui se passait chez lui.
La nourrice de la petite Ursule, veuve d'un pauvre ouvrier sans autre
nom qu'un nom de baptême et qui venait de Bougival, avait perdu son
dernier enfant à six mois, au moment où le docteur, qui la connaissait
pour une honnête et bonne créature, la prit pour nourrice, touché de
sa détresse. Sans fortune, venue de la Bresse où sa famille était
dans la misère, Antoinette Patris, veuve de Pierre dit de Bougival,
s'attacha naturellement à Ursule comme s'attachent les mères de lait
à leurs nourrissons quand elles les gardent. Cette aveugle affection
maternelle s'augmenta du dévouement domestique. Prévenue des intentions
du docteur, la Bougival apprit sournoisement à faire la cuisine,
devint propre, adroite et se plia aux habitudes du vieillard. Elle
eut des soins minutieux pour les meubles et les appartements, enfin
elle fut infatigable. Non-seulement le docteur voulait que sa vie
privée fût murée, mais encore il avait des raisons pour dérober la
connaissance de ses affaires à ses héritiers. Dès la deuxième année de
son établissement, il n'eut donc plus au logis que la Bougival, sur la
discrétion de laquelle il pouvait compter absolument, et il déguisa
ses véritables motifs sous la toute-puissante raison de l'économie. Au
grand contentement de ses héritiers, il se fit avare. Sans patelinage
et par la seule influence de sa sollicitude et de son dévouement, la
Bougival, âgée de quarante-trois ans au moment où ce drame commence,
était la gouvernante du docteur et de sa protégée, le pivot sur lequel
tout roulait au logis, enfin la femme de confiance. On l'avait appelée
la Bougival par l'impossibilité reconnue d'appliquer à sa personne son
prénom d'Antoinette, car les noms et les figures obéissent aux lois de
l'harmonie.