En ce moment, Massin-Levrault junior, le greffier de la Just

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

CINQUIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

DEUXIÈME LIVRE

PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

SCÈNES

DE LA

VIE DE PROVINCE

TOME I

URSULE MIROUET--EUGÉNIE GRANDET

LES CÉLIBATAIRES: PIERRETTE

PARIS

Ve A{dre} HOUSSIAUX, ÉDITEUR

HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS

7, RUE PERRONET, 7

1874

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

LE CURÉ CHAPERON.

(URSULE MIROUET.)]

DEUXIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

URSULE MIROUËT.

A MADEMOISELLE SOPHIE SURVILLE.

_C'est un vrai plaisir, ma chère nièce, que de te dédier un

livre dont le sujet et les détails ont eu l'approbation, si

difficile à obtenir, d'une jeune fille à qui le monde est

encore inconnu, et qui ne transige avec aucun des nobles

principes d'une sainte éducation. Vous autres jeunes filles,

vous êtes un public redoutable; car on ne doit vous laisser

lire que des livres purs comme votre âme est pure, et l'on

vous défend certaines lectures comme on vous empêche de voir

la Société telle qu'elle est. N'est-ce pas alors à donner de

l'orgueil à un auteur que de vous avoir plu? Dieu veuille que

l'affection ne t'ait pas trompée! Qui nous le dira? l'avenir

que tu verras, je l'espère, et où je ne serai plus._

_Ton oncle_,

HONORÉ DE BALZAC.

PREMIÈRE PARTIE.

LES HÉRITIERS ALARMÉS.

En entrant à Nemours du côté de Paris, on passe sur le canal du

Loing, dont les berges forment à la fois de champêtres remparts et de

pittoresques promenades à cette jolie petite ville. Depuis 1830, on

a malheureusement bâti plusieurs maisons en deçà du pont. Si cette

espèce de faubourg s'augmente, la physionomie de la ville y perdra

sa gracieuse originalité. Mais, en 1829, les côtés de la route étant

libres, le maître de poste, grand et gros homme d'environ soixante ans,

assis au point culminant de ce pont, pouvait, par une belle matinée,

parfaitement embrasser ce qu'en termes de son art on nomme un ruban

de queue. Le mois de septembre déployait ses trésors, l'atmosphère

flambait au-dessus des herbes et des cailloux, aucun nuage n'altérait

le bleu de l'éther dont la pureté partout vive, et même à l'horizon,

indiquait l'excessive raréfaction de l'air. Aussi, Minoret-Levrault,

ainsi se nommait le maître de poste, était-il obligé de se faire un

garde-vue avec une de ses mains pour ne pas être ébloui. En homme

impatienté d'attendre, il regardait tantôt les charmantes prairies qui

s'étalent à droite de la route et où ses regains poussaient, tantôt

la colline chargée de bois qui, sur la gauche, s'étend de Nemours à

Bouron. Il entendait dans la vallée du Loing, où retentissaient les

bruits du chemin repoussés par la colline, le galop de ses propres

chevaux et les claquements de fouet de ses postillons. Ne faut-il pas

être bien maître de poste pour s'impatienter devant une prairie où se

trouvaient des bestiaux comme en fait Paul Potter, sous un ciel de

Raphaël, sur un canal ombragé d'arbres dans la manière d'Hobbéma? Qui

connaît Nemours sait que la nature y est aussi belle que l'art, dont

la mission est de la spiritualiser: là, le paysage a des idées et fait

penser. Mais à l'aspect de Minoret-Levrault un artiste aurait quitté le

site pour croquer ce bourgeois, tant il était original à force d'être

commun. Réunissez toutes les conditions de la brute, vous obtenez

Caliban, qui, certes, est une grande chose. Là où la Forme domine, le

Sentiment disparaît. Le maître de poste, preuve vivante de cet axiome,

présentait une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficilement

trace d'âme sous la violente carnation que produit un brutal

développement de la chair. Sa casquette en drap bleu, à petite visière

et à côtes de melon, moulait une tête dont les fortes dimensions

prouvaient que la science de Gall n'a pas encore abordé le chapitre

des exceptions. Les cheveux gris et comme lustrés qui débordaient la

casquette vous eussent démontré que la chevelure blanchit par d'autres

causes que par les fatigues d'esprit ou par les chagrins. De chaque

côté de la tête, on voyait de larges oreilles presque cicatrisées

sur les bords par les érosions d'un sang trop abondant qui semblait

près de jaillir au moindre effort. Le teint offrait des tons violacés

sous une couche brune, due à l'habitude d'affronter le soleil.

Les yeux gris, agiles, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs,

ressemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815; s'ils brillaient

par moments, ce ne pouvait être que sous l'effort d'une pensée cupide.

Le nez, déprimé depuis sa racine, se relevait brusquement en pied

de marmite. Des lèvres épaisses en harmonie avec un double menton

presque repoussant, dont la barbe faite à peine deux fois par semaine

maintenait un méchant foulard à l'état de corde usée; un cou plissé

par la graisse, quoique très court; de fortes joues complétaient les

caractères de la puissance stupide que les sculpteurs impriment à

leurs cariatides. Minoret-Levrault ressemblait à ces statues, à cette

différence près qu'elles supportent un édifice et qu'il avait assez à

faire de se soutenir lui-même. Vous rencontrerez beaucoup de ces Atlas

sans monde. Le buste de cet homme était un bloc; vous eussiez dit d'un

taureau relevé sur ses deux jambes de derrière. Les bras vigoureux se

terminaient par des mains épaisses et dures, larges et fortes, qui

pouvaient et savaient manier le fouet, les guides, la fourche, et

auxquelles aucun postillon ne se jouait. L'énorme ventre de ce géant

était supporté par des cuisses grosses comme le corps d'un adulte et

par des pieds d'éléphant. La colère devait être rare chez cet homme,

mais terrible, apoplectique alors qu'elle éclatait. Quoique violent et

incapable de réflexion, cet homme n'avait rien fait qui justifiât les

sinistres promesses de sa physionomie. A qui tremblait devant ce géant,

ses postillons disaient:--Oh! il n'est pas méchant!

Le maître de Nemours, pour nous servir de l'abréviation usitée

en beaucoup de pays, portait une veste de chasse en velours

vert-bouteille, un pantalon de coutil vert à raies vertes, un ample

gilet jaune en poil de chèvre, dans la poche duquel on apercevait une

tabatière monstrueuse dessinée par un cercle noir. A nez camard grosse

tabatière est une loi presque sans exception.

Fils de la Révolution et spectateur de l'Empire, Minoret-Levrault ne

s'était jamais mêlé de politique; quant à ses opinions religieuses,

il n'avait mis le pied à l'église que pour se marier; quant à ses

principes dans la vie privée, ils existaient dans le Code civil:

tout ce que la loi ne défendait pas ou ne pouvait atteindre, il le

croyait faisable. Il n'avait jamais lu que le journal du département

de Seine-et-Oise, ou quelques instructions relatives à sa profession.

Il passait pour un cultivateur habile; mais sa science était purement

pratique. Ainsi, chez Minoret-Levrault, le moral ne démentait pas le

physique. Aussi parlait-il rarement; et, avant de prendre la parole,

prenait-il toujours une prise de tabac pour se donner le temps de

chercher non pas des idées, mais des mots. Bavard, il vous eût paru

manqué. En pensant que cette espèce d'éléphant sans trompe et sans

intelligence se nomme _Minoret-Levrault_, ne doit-on pas reconnaître

avec Sterne l'occulte puissance des noms qui tantôt raillent et

tantôt prédisent les caractères? Malgré ces incapacités visibles, en

trente-six ans il avait, la Révolution aidant, gagné trente mille

livres de rente, en prairies, terres labourables et bois. Si Minoret,

intéressé dans les messageries de Nemours et dans celles du Gâtinais à

Paris, travaillait encore, il agissait en ceci moins par habitude que

pour un fils unique auquel il voulait préparer un bel avenir. Ce fils,

devenu, selon l'expression des paysans, un monsieur, venait de terminer

son droit et devait prêter serment à la rentrée comme avocat stagiaire.

Monsieur et madame Minoret-Levrault, car, à travers ce colosse, tout

le monde aperçoit une femme sans laquelle une si belle fortune serait

impossible, laissaient leur fils libre de se choisir une carrière:

notaire à Paris, procureur du roi quelque part, receveur général

n'importe où, agent de change ou maître de poste. Quelle fantaisie

pouvait se refuser, à quel état ne devait pas prétendre le fils d'un

homme de qui l'on disait, depuis Montargis jusqu'à Essonne: «Le père

Minoret ne connaît pas sa fortune!» Ce mot avait reçu, quatre ans

auparavant, une sanction nouvelle quand, après avoir vendu son auberge,

Minoret s'était bâti des écuries et une maison superbes en transportant

la poste de la Grand'rue sur le port. Ce nouvel établissement avait

coûté deux cent mille francs, que les commérages doublaient à trente

lieues à la ronde. La poste de Nemours veut un grand nombre de chevaux,

elle va jusqu'à Fontainebleau sur Paris et dessert au delà les routes

de Montargis et de Montereau; de tous les côtés, le relais est long,

et les sables de la route de Montargis autorisent ce fantastique

troisième cheval, qui se paye toujours et ne se voit jamais. Un homme

bâti comme Minoret, riche comme Minoret, et à la tête d'un pareil

établissement, pouvait donc s'appeler sans antiphrase, le maître de

Nemours. Quoiqu'il n'eût jamais pensé ni à Dieu ni à diable, qu'il fût

matérialiste pratique comme il était agriculteur pratique, égoïste

pratique, avare pratique, Minoret avait jusqu'alors joui d'un bonheur

sans mélange, si l'on doit regarder une vie purement matérielle comme

un bonheur. En voyant le bourrelet de chair pelée qui enveloppait la

dernière vertèbre et comprimait le cervelet de cet homme, en entendant

surtout sa voix grêle et clairette qui contrastait ridiculement avec

son encolure, un physiologiste eût parfaitement compris pourquoi ce

grand, gros, épais cultivateur adorait son fils unique, et pourquoi

peut-être il l'avait attendu si longtemps, comme le disait assez le

nom de Désiré que portait l'enfant. Enfin, si l'amour en trahissant

une riche organisation est chez l'homme une promesse des plus grandes

choses, les philosophes comprendront les causes de l'incapacité

de Minoret. La mère, à qui fort heureusement le fils ressemblait,

rivalisait de gâteries avec le père. Aucun naturel d'enfant n'aurait pu

résister à cette idolâtrie. Aussi Désiré, qui connaissait l'étendue de

son pouvoir, savait-il traire la cassette de sa mère et puiser dans la

bourse de son père en faisant croire à chacun des auteurs de ses jours

qu'il ne s'adressait qu'à lui. Désiré, qui jouait à Nemours un rôle

infiniment supérieur à celui que joue un prince royal dans la capitale

de son père, avait voulu se passer à Paris toutes ses fantaisies comme

il se les passait dans sa petite ville, et chaque année il y avait

dépensé plus de douze mille francs. Mais aussi, pour cette somme,

avait-il acquis des idées qui ne lui seraient jamais venues à Nemours;

il s'était dépouillé de la peau du provincial, il avait compris la

puissance de l'argent, et vu dans la magistrature un moyen d'élévation.

Pendant cette dernière année il avait dépensé dix mille francs de

plus, en se liant avec des artistes, avec des journalistes et leurs

maîtresses. Une lettre confidentielle assez inquiétante eût au besoin

expliqué la faction du maître de poste, à qui son fils demandait

son appui pour un mariage; mais la mère Minoret-Levrault, occupée à

préparer un somptueux déjeuner pour célébrer le triomphe et le retour

du licencié en droit, avait envoyé son mari sur la route en lui disant

de monter à cheval s'il ne voyait pas la diligence. La diligence qui

devait amener ce fils unique arrive ordinairement à Nemours vers cinq

heures du matin, et neuf heures sonnaient! Qui pouvait causer un pareil

retard? Avait-on versé? Désiré vivait-il? Avait-il seulement la jambe

cassée?

Trois batteries de coups de fouet éclatent et déchirent l'air comme une

mousqueterie, les gilets rouges des postillons poindent, dix chevaux

hennissent! le maître ôte sa casquette et l'agite, il est aperçu.

Le postillon le mieux monté, celui qui ramenait deux chevaux de

calèche gris-pommelé, pique son porteur, devance cinq gros chevaux de

diligence, les Minoret de l'écurie, trois chevaux de berline, et arrive

devant le maître.

--As-tu vu la _Ducler_?

Sur les grandes routes, on donne aux diligences des noms assez

fantastiques: on dit la Caillard, la Ducler (la voiture de Nemours

à Paris), le Grand-Bureau. Toute entreprise nouvelle est la

_Concurrence_! Du temps de l'entreprise des Lecomte, leurs voitures

s'appelaient la _Comtesse_.--Caillard n'a pas attrapé la Comtesse, mais

le Grand-Bureau lui a joliment brûlé... sa robe, tout de même!--La

Caillard et le Grand-Bureau ont enfoncé les _Françaises_ (les

Messageries françaises). Si vous voyez le postillon allant _à tout

brésiller_ et refuser un verre de vin, questionnez le conducteur; il

vous répond, le nez au vent, l'œil sur l'espace:--La _Concurrence_ est

devant!--Et nous ne la voyons pas! dit le postillon. Le scélérat, il

n'aura _pas fait manger ses voyageurs_!--Est-ce qu'il en a? répond le

conducteur. Tape donc sur Polignac! Tous les mauvais chevaux se nomment

Polignac. Telles sont les plaisanteries et le fond de la conversation

entre les postillons et les conducteurs en haut des voitures. Autant de

professions en France, autant d'argots.

--As-tu vu dans la Ducler...?

--Monsieur Désiré? répondit le postillon en interrompant son maître.

Eh! vous avez dû nous entendre, nos fouets vous l'annonçaient assez,

nous pensions bien que vous étiez sur la route.

--Pourquoi donc la diligence est-elle en retard de quatre heures?

--Le cercle d'une des roues de derrière s'est détaché entre Essonne et

Ponthierry. Mais il n'y a pas eu d'accident; à la montée, Cabirolle

s'est heureusement aperçu de la chose.

En ce moment une femme endimanchée, car les volées de la cloche de

Nemours appelaient les habitants à la messe du dimanche, une femme

d'environ trente-six ans aborda le maître de poste.

--Eh! bien, mon cousin, dit-elle, vous ne vouliez pas me croire! Notre

oncle est avec Ursule dans la Grand'rue, et ils vont à la grand'messe.

Malgré les lois de la poétique moderne sur la couleur locale, il est

impossible de pousser la vérité jusqu'à répéter l'horrible injure mêlée

de jurons que cette nouvelle, en apparence si peu dramatique, fit

sortir de la large bouche de Minoret-Levrault; sa voix grêle devint

sifflante et sa figure présenta cet effet que les gens du peuple

nomment ingénieusement un _coup de soleil_.

--Est-ce sûr? dit-il après la première explosion de sa colère.

Les postillons passèrent avec leurs chevaux en saluant leur maître, qui

parut ne les avoir ni vus ni entendus. Au lieu d'attendre son fils,

Minoret-Levrault remonta la Grand'rue avec sa cousine.

--Ne vous l'ai-je pas toujours dit? reprit-elle. Quand le docteur

Minoret n'aura plus sa tête, cette petite sainte-nitouche le jettera

dans la dévotion; et, comme qui tient l'esprit tient la bourse, elle

aura notre succession.

--Mais, madame Massin... dit le maître de poste hébété.

--Ah! vous aussi, reprit madame Massin en interrompant son cousin,

vous allez me dire comme Massin: Est-ce une petite fille de quinze ans

qui peut inventer des plans pareils et les exécuter? faire quitter

ses opinions à un homme de quatre-vingt-trois ans qui n'a jamais mis

le pied dans une église que pour se marier, qui a les prêtres dans

une telle horreur, qu'il n'a pas même accompagné cette enfant à la

paroisse le jour de sa première communion! Eh! bien, pourquoi, si le

docteur Minoret a les prêtres en horreur, passe-t-il, depuis quinze

ans, presque toutes les soirées de la semaine avec l'abbé Chaperon? Le

vieil hypocrite n'a jamais manqué de donner à Ursule vingt francs pour

mettre au cierge quand elle rend le pain bénit. Vous ne vous souvenez

donc plus du cadeau fait par Ursule à l'église pour remercier le curé

de l'avoir préparée à sa première communion? elle y avait employé tout

son argent, et son parrain le lui a rendu, mais doublé. Vous ne faites

attention à rien, vous autres hommes! En apprenant ces détails, j'ai

dit: Adieu paniers, vendanges sont faites! Un oncle à succession ne

se conduit pas ainsi, sans des intentions, envers une petite morveuse

ramassée dans la rue.

--Bah! ma cousine, reprit le maître de poste, le bonhomme mène

peut-être Ursule par hasard à l'église. Il fait beau, notre oncle va se

promener.

--Mon cousin, notre oncle tient un livre de prières à la main; et il

vous a un air cafard! Enfin, vous l'allez voir.

--Ils cachaient bien leur jeu, répondit le gros maître de poste, car

la Bougival m'a dit qu'il n'était jamais question de religion entre

le docteur et l'abbé Chaperon. D'ailleurs le curé de Nemours est le

plus honnête homme de la terre, il donnerait sa dernière chemise à

un pauvre; il est incapable d'une mauvaise action; et subtiliser une

succession, c'est....

--Mais c'est voler, dit madame Massin.

--C'est pis! cria Minoret-Levrault exaspéré par l'observation de sa

bavarde cousine.

--Je sais, répondit madame Massin, que l'abbé Chaperon, quoique prêtre,

est un honnête homme; mais il est capable de tout pour les pauvres! Il

aura miné, miné, miné notre oncle en dessous, et le docteur sera tombé

dans le cagotisme. Nous étions tranquilles, et le voilà perverti. Un

homme qui n'a jamais cru à rien et qui avait des principes! Oh! c'est

fait pour nous. Mon mari est sens dessus dessous.

Madame Massin, dont les phrases étaient autant de flèches qui piquaient

son gros cousin, le faisait marcher, malgré son embonpoint, aussi

promptement qu'elle, au grand étonnement des gens qui se rendaient à la

messe. Elle voulait rejoindre cet oncle Minoret et le montrer au maître

de poste.

Du côté du Gâtinais, Nemours est dominé par une colline le long de

laquelle s'étendent la route de Montargis et le Loing. L'église, sur

les pierres de laquelle le temps a jeté son riche manteau noir, car

elle a sans doute été rebâtie au quatorzième siècle par les Guise,

pour lesquels Nemours fut érigé en duché-pairie, se dresse au bout de

la petite ville, au bas d'une grande arche qui l'encadre. Pour les

monuments comme pour les hommes, la position fait tout. Ombragée par

quelques arbres, et mise en relief par une place proprette, cette

église solitaire produit un effet grandiose. En débouchant sur la

place, le maître de Nemours put voir son oncle donnant le bras à la

jeune fille nommée Ursule, tenant chacun leur _Paroissien_ et entrant

à l'église. Le vieillard ôta son chapeau sous le porche, et sa tête,

entièrement blanche, comme un sommet couronné de neige, brilla dans les

douces ténèbres de la façade.

--Eh! bien, Minoret, que dites-vous de la conversion de votre oncle?

s'écria le percepteur des contributions de Nemours, nommé Crémière.

--Que voulez-vous que je dise? lui répondit le maître de poste en lui

offrant une prise de tabac.

--Bien répondu, père Levrault! vous ne pouvez pas dire ce que vous

pensez, si un illustre auteur a eu raison d'écrire que l'homme

est obligé de penser sa parole avant de parler sa pensée, s'écria

malicieusement un jeune homme qui survint et qui jouait dans Nemours

le personnage de Méphistophélès de _Faust_.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

GOUPIL.

Aussi son visage semblait-il appartenir à un bossu dont la bosse eût

été en dedans.

(URSULE MIROUËT.)]

Ce mauvais garçon, nommé Goupil, était le premier clerc de monsieur

Crémière-Dionis, le notaire de Nemours. Malgré les antécédents d'une

conduite presque crapuleuse, Dionis avait pris Goupil dans son Étude,

quand le séjour de Paris, où le clerc avait dissipé la succession de

son père, fermier aisé qui le destinait au notariat, lui fut interdit

par une complète indigence. En voyant Goupil, vous eussiez aussitôt

compris qu'il se fût hâté de jouir de la vie; car pour obtenir des

jouissances, il devait les payer cher. Malgré sa petite taille, le

clerc avait à vingt-sept ans le buste développé comme peut l'être celui

d'un homme de quarante ans. Des jambes grêles et courtes, une large

face au teint brouillé comme un ciel avant l'orage et surmonté d'un

front chauve, faisaient encore ressortir cette bizarre conformation.

Aussi, son visage semblait-il appartenir à un bossu dont la bosse eût

été en dedans. Une singularité de ce visage aigre et pâle confirmait

l'existence de cette invisible gibbosité. Courbe et tordu comme celui

de beaucoup de bossus, le nez se dirigeait de droite à gauche, au lieu

de partager exactement la figure. La bouche, contractée aux deux coins,

comme celle des Sardes, était toujours sur le qui-vive de l'ironie. La

chevelure, rare et roussâtre, tombait par mèches plates et laissait

voir le crâne par places. Les mains, grosses et mal emmanchées au

bout de bras trop longs, étaient crochues et rarement propres. Goupil

portait des souliers bons à jeter au coin d'une borne, et des bas en

filoselle d'un noir rougeâtre; son pantalon et son habit noir, usés

jusqu'à la corde et presque gras de crasse; ses gilets piteux, dont

quelques boutons manquaient de moules; le vieux foulard qui lui servait

de cravate, toute sa mise annonçait la cynique misère à laquelle ses

passions le condamnaient. Cet ensemble de choses sinistre était dominé

par deux yeux de chèvre, une prunelle cerclée de jaune, à la fois

lascifs et lâches. Personne n'était plus craint ni plus respecté que

Goupil dans Nemours. Armé des prétentions que comportait sa laideur,

il avait ce détestable esprit particulier à ceux qui se permettent

tout, et l'employait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente.

Il rimait les couplets satiriques qui se chantent au carnaval, il

organisait les charivaris, il faisait à lui seul le petit journal de

la ville. Dionis, homme fin et faux, par cela même assez craintif,

gardait Goupil autant par peur qu'à cause de son excessive intelligence

et de sa connaissance profonde des intérêts du pays. Mais le patron

se défiait tant du clerc, qu'il régissait lui-même sa caisse, ne le

logeait point chez lui, le tenait à distance, et ne lui confiait

aucune affaire secrète ou délicate. Aussi le clerc flattait-il son

patron en cachant le ressentiment que lui causait cette conduite, et

surveillait-il madame Dionis dans une pensée de vengeance. Doué d'une

compréhension vive, il avait le travail facile.

--Oh! toi, te voilà déjà riant de notre malheur, répondit le maître de

poste au clerc qui se frottait les mains.

Comme Goupil flattait bassement toutes les passions de Désiré, qui,

depuis cinq ans, en faisait son compagnon, le maître de poste le

traitait assez cavalièrement, sans soupçonner quel horrible trésor

de mauvais vouloirs s'entassait au fond du cœur de Goupil à chaque

nouvelle blessure. Après avoir compris que l'argent lui était plus

nécessaire qu'à tout autre, le clerc, qui se savait supérieur à toute

la bourgeoisie de Nemours, voulait faire fortune et comptait sur

l'amitié de Désiré pour acheter une des trois charges de la ville, le

greffe de la Justice de Paix, l'étude d'un des huissiers, ou celle

de Dionis. Aussi supportait-il patiemment les algarades du maître de

poste, les mépris de madame Minoret-Levrault, et jouait-il un rôle

infâme auprès de Désiré, qui, depuis deux ans, lui laissait consoler

les Arianes victimes de la fin des vacances. Goupil dévorait ainsi les

miettes des ambigus qu'il avait préparés.

--Si j'avais été le neveu du bonhomme, il ne m'aurait pas donné Dieu

pour cohéritier, répliqua le clerc en montrant par un hideux ricanement

des dents rares, noires et menaçantes.

En ce moment, Massin-Levrault junior, le greffier de la Justice de

Paix, rejoignit sa femme en amenant madame Crémière, la femme du

percepteur de Nemours. Ce personnage, un des plus âpres bourgeois de

la petite ville, avait la physionomie d'un Tartare: des yeux petits et

ronds comme des sinelles sous un front déprimé, les cheveux crépus, le

teint huileux, de grandes oreilles sans rebords, une bouche presque

sans lèvres et la barbe rare. Ses manières avaient l'impitoyable

douceur des usuriers, dont la conduite repose sur des principes fixes.

Il parlait comme un homme qui a une extinction de voix. Enfin, pour le

peindre, il suffira de dire qu'il employait sa fille aînée et sa femme

à faire ses expéditions de jugements.

Madame Crémière était une grosse femme d'un blond douteux, au

teint criblé de taches de rousseur, un peu trop serrée dans ses

robes, liée avec madame Dionis, et qui passait pour instruite, parce

qu'elle lisait des romans. Cette financière du dernier ordre, pleine

de prétentions à l'élégance et au bel-esprit, attendait l'héritage

de son oncle pour _prendre un certain genre_, orner son salon et y

recevoir la bourgeoisie; car son mari lui refusait les lampes Carcel,

les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notaresse.

Elle craignait excessivement Goupil, qui guettait et colportait ses

_capsulinguettes_ (elle traduisait ainsi le mot _lapsus linguæ_). Un

jour madame Dionis lui dit qu'elle ne savait plus quelle eau prendre

pour ses dents.--Prenez de l'opiat, lui répondit-elle.

Presque tous les collatéraux du vieux docteur Minoret se trouvèrent

alors réunis sur la place, et l'importance de l'événement qui les

ameutait fut si généralement sentie, que les groupes de paysans et de

paysannes armés de leurs parapluies rouges, tous vêtus de ces couleurs

éclatantes qui les rendent si pittoresques les jours de fête à travers

les chemins, eurent les yeux sur les héritiers Minoret. Dans les

petites villes qui tiennent le milieu entre les gros bourgs et les

villes, ceux qui ne vont pas à la messe restent sur la place. On y

cause d'affaires. A Nemours, l'heure des offices est celle d'une bourse

hebdomadaire à laquelle venaient souvent les maîtres des habitations

éparses dans un rayon d'une demi-lieue. Ainsi s'explique l'entente des

paysans contre les bourgeois relativement aux prix des denrées et de la

main-d'œuvre.

--Et qu'aurais-tu donc fait? dit le maître de Nemours à Goupil.

--Je me serais rendu aussi nécessaire à sa vie que l'air qu'il respire.

Mais, d'abord, vous n'avez pas su le prendre! Une succession veut être

soignée autant qu'une belle femme, et, faute de soins, elles échappent

toutes deux. Si ma patronne était là, reprit-il, elle vous dirait

combien cette comparaison est juste.

--Mais monsieur Bongrand vient de me dire de ne point nous inquiéter,

répondit le greffier de la Justice de Paix.

--Oh! il y a bien des manières de dire ça, répondit Goupil en riant.

J'aurais bien voulu entendre votre finaud de juge de paix! S'il n'y

avait plus rien à faire; si, comme lui qui vit chez votre oncle, je

savais tout perdu, je vous dirais:--Ne vous inquiétez de rien!

En prononçant cette dernière phrase, Goupil eut un sourire si

comique et lui donna une signification si claire, que les héritiers

soupçonnèrent le greffier de s'être laissé prendre aux finesses du

juge de paix. Le percepteur, gros petit homme aussi insignifiant qu'un

percepteur doit l'être, et aussi nul qu'une femme d'esprit pouvait le

souhaiter, foudroya son cohéritier Massin par un:--Quand je vous le

disais!

Comme les gens doubles prêtent toujours aux autres leur duplicité,

Massin regarda de travers le juge de paix qui causait en ce moment près

de l'église avec le marquis du Rouvre, un de ses anciens clients.

--Si je savais cela, dit-il.

--Vous paralyseriez la protection qu'il accorde au marquis du Rouvre,

contre lequel il est arrivé des prises de corps, et qu'il arrose en ce

moment de ses conseils, dit Goupil en glissant une idée de vengeance

au greffier. Mais filez doux avec votre chef: le bonhomme est fin, il

doit avoir de l'influence sur votre oncle, et peut encore l'empêcher de

léguer tout à l'Église.

--Bah! nous n'en mourrons pas, dit Minoret-Levrault en ouvrant son

immense tabatière.

--Vous n'en vivrez pas non plus, répondit Goupil en faisant frissonner

les deux femmes qui plus promptement que leurs maris traduisaient

en privations la perte de cette succession tant de fois employée en

bien-être. Mais nous noierons dans les flots de vin de Champagne ce

petit chagrin en célébrant le retour de Désiré, n'est-ce pas, gros

père? ajouta-t-il en frappant sur le ventre du colosse et s'invitant

ainsi lui-même, de peur qu'on ne l'oubliât.

Avant d'aller plus loin, peut-être les gens exacts aimeront-ils à

trouver ici par avance une espèce d'intitulé d'inventaire assez

nécessaire d'ailleurs pour connaître les degrés de parenté qui

rattachaient au vieillard, si subitement converti, ces trois pères de

famille ou leurs femmes. Ces entre-croisements de races au fond des

provinces peuvent être le sujet de plus d'une réflexion instructive.

A Nemours, il ne se trouve que trois ou quatre maisons de petite

noblesse inconnue, parmi lesquelles brillait alors celle des

Portenduère. Ces familles exclusives hantent les nobles qui possèdent

des terres ou des châteaux aux environs, et parmi lesquels on distingue

les d'Aiglemont, propriétaires de la belle terre de Saint-Lange,

et le marquis du Rouvre, dont les biens criblés d'hypothèques

étaient guettés par les bourgeois. Les nobles de la ville sont sans

fortune. Pour tous biens, madame de Portenduère possédait une ferme

de quatre mille sept cents francs de rente, et sa maison en ville.

A l'encontre de ce minime faubourg Saint-Germain se groupent une

dizaine de richards, d'anciens meuniers, des négociants retirés,

enfin une bourgeoisie en miniature sous laquelle s'agitent les petits

détaillants, les prolétaires et les paysans. Cette bourgeoisie offre,

comme dans les Cantons Suisses et dans plusieurs autres petits

pays, le curieux spectacle de l'irradiation de quelques familles

autochthones, gauloises peut-être, régnant sur un territoire,

l'envahissant et rendant presque tous les habitants cousins. Sous

Louis XI, époque à laquelle le Tiers-État a fini par faire de ses

surnoms de véritables noms dont quelques-uns se mêlèrent à ceux de

la Féodalité, la bourgeoisie de Nemours se composait de Minoret,

de Massin, de Levrault et de Crémière. Sous Louis XIII, ces quatre

familles produisaient déjà des Massin-Crémière, des Levrault-Massin,

des Massin-Minoret, des Minoret-Minoret, des Crémière-Levrault, des

Levrault-Minoret-Massin, des Massin-Levrault, des Minoret-Massin, des

Massin-Massin, des Crémière-Massin, tout cela bariolé de junior, de

fils aîné, de Crémière-François, de Levrault-Jacques, de Jean-Minoret,

à rendre fou le père Anselme du Peuple, si le Peuple avait jamais

besoin de généalogiste. Les variations de ce kaléidoscope domestique à

quatre éléments se compliquaient tellement par les naissances et par

les mariages, que l'arbre généalogique des bourgeois de Nemours eût

embarrassé les Bénédictins de l'Almanach de Gotha eux-mêmes, malgré

la science atomistique avec laquelle ils disposent les zigzags des

alliances allemandes. Pendant longtemps, les Minoret occupèrent les

tanneries, les Crémière tinrent les moulins, les Massin s'adonnèrent

au commerce, les Levrault restèrent fermiers. Heureusement pour le

pays, ces quatre souches tallaient au lieu de pivoter, ou repoussaient

de bouture par l'expatriation des enfants qui cherchaient fortune

au dehors: il y a des Minoret couteliers à Melun, des Levrault à

Montargis, des Massin à Orléans et des Crémière devenus considérables

à Paris. Diverses sont les destinées de ces abeilles sorties de la

ruche-mère. Des Massin riches emploient nécessairement des Massin

ouvriers, de même qu'il y a des princes allemands au service de

l'Autriche ou de la Prusse. Le même département voit un Minoret

millionnaire gardé par un Minoret soldat. Pleines du même sang et

appelées du même nom pour toute similitude, ces quatre navettes avaient

tissé sans relâche une toile humaine dont chaque lambeau se trouvait

robe ou serviette, batiste superbe ou doublure grossière. Le même sang

était à la tête, aux pieds ou au cœur, en des mains industrieuses,

dans un poumon souffrant ou dans un front gros de génie. Les chefs de

clan habitaient fidèlement la petite ville, où les liens de parenté se

relâchaient, se resserraient au gré des événements représentés par ce

bizarre _cognomonisme_. En quelque pays que vous alliez, changez les

noms, vous retrouverez le fait, mais sans la poésie que la Féodalité

lui avait imprimée et que Walter Scott a reproduite avec tant de

talent. Portons nos regards un peu plus haut, examinons l'Humanité dans

l'Histoire? Toutes les familles nobles du onzième siècle, aujourd'hui

presque toutes éteintes, moins la race royale des Capet, toutes ont

nécessairement coopéré à la naissance d'un Rohan, d'un Montmorency,

d'un Bauffremont, d'un Mortemart d'aujourd'hui; enfin toutes

seront nécessairement dans le sang du dernier gentilhomme vraiment

gentilhomme. En d'autres termes, tout bourgeois est cousin d'un

bourgeois, tout noble est cousin d'un noble. Comme le dit la sublime

page des généalogies bibliques, en mille ans, trois familles, Sem,

Cham et Japhet, peuvent couvrir le globe de leurs enfants. Une famille

peut devenir une nation, et malheureusement une nation peut redevenir

une seule et simple famille. Pour le prouver, il suffit d'appliquer à

la recherche des ancêtres et à leur accumulation que le temps accroît

dans une rétrograde progression géométrique multipliée par elle-même,

le calcul de ce sage, qui demandant à un roi de Perse, pour récompense

d'avoir inventé le jeu d'échecs, un épi de blé pour la première case de

l'échiquier en doublant toujours, démontra que le royaume ne suffirait

pas à le payer. Le lacis de la noblesse embrassé par le lacis de la

bourgeoisie, cet antagonisme de deux sangs protégés, l'un par des

institutions immobiles, l'autre par l'active patience du travail et par

la ruse du commerce, a produit la révolution de 1789. Les deux sangs

presque réunis se trouvent aujourd'hui face à face avec des collatéraux

sans héritage. Que feront-ils? Notre avenir politique est gros de la

réponse.

La famille de celui qui sous Louis XV s'appelait Minoret tout court

était si nombreuse qu'un des cinq enfants, le Minoret dont l'entrée à

l'église faisait événement, alla chercher fortune à Paris, et ne se

montra plus que de loin en loin dans sa ville natale, où il vint sans

doute chercher sa part d'héritage à la mort de ses grands-parents.

Après avoir beaucoup souffert, comme tous les jeunes gens doués d'une

volonté ferme et qui veulent une place dans le brillant monde de Paris,

l'enfant des Minoret se fit une destinée plus belle qu'il ne la rêvait

peut-être à son début; car il se voua tout d'abord à la médecine, une

des professions qui demandent du talent et du bonheur, mais encore plus

de bonheur que de talent. Appuyé par Dupont de Nemours, lié par un

heureux hasard avec l'abbé Morellet que Voltaire appelait _Mord-les_,

protégé par les encyclopédistes, le docteur Minoret s'attacha comme un

séide au grand médecin Bordeu, l'ami de Diderot. D'Alembert, Helvétius,

le baron d'Holbach, Grimm, devant lesquels il fut petit garçon,

finirent sans doute, comme Bordeu, par s'intéresser à Minoret, qui

vers 1777 eut une assez belle clientèle de déistes, d'encyclopédistes,

sensualistes, matérialistes, comme il vous plaira d'appeler les riches

philosophes de ce temps. Quoiqu'il fût très-peu charlatan, il inventa

le fameux baume de Lelièvre, tant vanté par le _Mercure de France_,

et dont l'annonce était en permanence à la fin de ce journal, organe

hebdomadaire des encyclopédistes. L'apothicaire Lelièvre, homme

habile, vit une affaire là où Minoret n'avait vu qu'une préparation

à mettre dans le Codex, et partagea loyalement ses bénéfices avec le

docteur, élève de Rouelle en chimie, comme il était celui de Bordeu

en médecine. On eût été matérialiste à moins. Le docteur épousa par

amour, en 1778, temps où régnait la Nouvelle-Héloïse et où l'on se

mariait quelquefois par amour, la fille du fameux claveciniste Valentin

Mirouët, une célèbre musicienne, faible et délicate, que la Révolution

tua. Minoret connaissait intimement Robespierre, à qui jadis il fit

avoir une médaille d'or pour une dissertation sur ce sujet: _Quelle

est l'origine de l'opinion qui étend sur une même famille une partie

de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable?

Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? Et dans le cas où l'on

se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer

aux inconvénients qui en résultent?_ L'Académie royale des sciences

et des arts de Metz, à laquelle appartenait Minoret, doit avoir cette

dissertation en original. Quoique, grâce à cette amitié, la femme du

docteur pût ne rien craindre, elle eut si peur d'aller à l'échafaud

que cette invincible terreur empira l'anévrisme qu'elle devait à une

trop grande sensibilité. Malgré toutes les précautions que prenait un

homme idolâtre de sa femme, Ursule rencontra la charrette pleine de

condamnés où se trouvait précisément madame Roland, et ce spectacle

causa sa mort. Minoret, plein de faiblesse pour son Ursule, à laquelle

il ne refusait rien et qui avait mené la vie d'une petite-maîtresse, se

trouva presque pauvre après l'avoir perdue. Robespierre le fit nommer

médecin en chef d'un hôpital.

Quoique le nom de Minoret eût acquis, pendant les débats animés

auxquels donna lieu le mesmérisme, une célébrité qui le rappela de

temps en temps au souvenir de ses parents, la révolution fut un si

grand dissolvant et rompit tant les relations de famille, qu'en 1813

on ignorait entièrement à Nemours l'existence du docteur Minoret à qui

une rencontre inattendue fit concevoir le projet de revenir comme les

lièvres, mourir au gîte.

En traversant la France, où l'œil est si promptement lassé par

la monotonie des plaines, qui n'a pas eu la charmante sensation

d'apercevoir en haut d'une côte, à sa descente ou à son tournant, alors

qu'elle promettait un paysage aride, une fraîche vallée arrosée par

une rivière et une petite ville abritée sous le rocher comme une ruche

dans le creux d'un vieux saule? En entendant le hue! du postillon qui

marche le long de ses chevaux, on secoue le sommeil, on admire comme un

rêve dans le rêve quelque beau paysage qui devient pour le voyageur ce

qu'est pour un lecteur le passage remarquable d'un livre, une brillante

pensée de la nature. Telle est la sensation que cause la vue soudaine

de Nemours en y venant de la Bourgogne. On la voit de là cerclée par

des roches pelées, grises, blanches, noires, de formes bizarres, comme

il s'en trouve tant dans la forêt de Fontainebleau, et d'où s'élancent

des arbres épars qui se détachent nettement sur le ciel et donnent

à cette espèce de muraille écroulée une physionomie agreste. Là se

termine la longue colline forestière qui rampe de Nemours à Bouron en

côtoyant la route. Au bas de ce cirque informe s'étale une prairie

où court le Loing en formant des nappes à cascades. Ce délicieux

paysage, que longe la route de Montargis, ressemble à une décoration

d'opéra, tant les effets y sont étudiés. Un matin le docteur, qu'un

riche malade de la Bourgogne avait envoyé chercher, et qui revenait en

toute hâte à Paris, n'ayant pas dit au précédent relais quelle route

il voulait prendre, fut conduit à son insu par Nemours et revit entre

deux sommeils le paysage au milieu duquel son enfance s'était écoulée.

Le docteur avait alors perdu plusieurs de ses vieux amis. Le sectaire

de l'Encyclopédie avait été témoin de la conversion de La Harpe, il

avait enterré Lebrun-Pindare, et Marie-Joseph de Chénier, et Morellet,

et madame Helvétius. Il assistait à la quasi-chute de Voltaire, attaqué

par Geoffroy, le continuateur de Fréron. Il pensait donc à la retraite.

Aussi, quand sa chaise de poste s'arrêta en haut de la Grand'rue de

Nemours, eut-il à cœur de s'enquérir de sa famille. Minoret-Levrault

vint lui-même voir le docteur, qui reconnut dans le maître de poste le

propre fils de son frère aîné. Ce neveu lui montra dans son épouse la

fille unique du père Levrault-Crémière, qui depuis douze ans lui avait

laissé la poste et la plus belle auberge de Nemours.

--Eh! bien, mon neveu, dit le docteur, ai-je d'autres héritiers?

--Ma tante Minoret, votre sœur, a épousé un Massin-Massin.

--Oui, l'intendant de Saint-Lange.

--Elle est morte veuve en laissant une seule fille, qui vient de se

marier avec un Crémière-Crémière, un charmant garçon encore sans place.

--Bien! elle est ma nièce directe. Or, comme mon frère le marin est

mort garçon, que le capitaine Minoret a été tué à Monte-Legino, et que

me voici, la ligne paternelle est épuisée. Ai-je des parents dans la

ligne maternelle? Ma mère était une Jean-Massin-Levrault.

--Des Jean-Massin-Levrault, répondit Minoret-Levrault, il n'est resté

qu'une Jean-Massin qui a épousé monsieur Crémière-Levrault-Dionis,

un fournisseur des fourrages qui a péri sur l'échafaud. Sa femme

est morte de désespoir et ruinée en laissant une fille mariée à un

Levrault-Minoret, fermier à Montereau qui va bien; et leur fille vient

d'épouser un Massin-Levrault, clerc de notaire à Montargis, où le père

est serrurier.

--Ainsi, je ne manque pas d'héritiers, dit gaiement le docteur, qui

voulut faire le tour de Nemours en compagnie de son neveu.

Le Loing traverse onduleusement la ville, bordé de jardins à terrasses

et de maisons proprettes dont l'aspect fait croire que le bonheur

doit habiter là plutôt qu'ailleurs. Lorsque le docteur tourna de la

Grand'rue dans la rue des Bourgeois, Minoret-Levrault lui montra la

propriété de monsieur Levrault, riche marchand de fers à Paris, qui,

dit-il, venait de se laisser mourir.

--Voilà, mon oncle, une jolie maison à vendre, elle a un charmant

jardin sur la rivière.

--Entrons, dit le docteur en voyant au bout d'une petite cour pavée

une maison serrée entre les murailles de deux maisons voisines

déguisées par des massifs d'arbres et de plantes grimpantes.

--Elle est bâtie sur caves, dit le docteur en entrant par un perron

très élevé garni de vases en faïence blanche et bleue où fleurissaient

alors des géraniums.

Coupée, comme la plupart des maisons de province, par un corridor qui

mène de la cour au jardin, la maison n'avait à droite qu'un salon

éclairé par quatre croisées, deux sur la cour et deux sur le jardin;

mais Levrault-Levrault avait consacré l'une de ces croisées à l'entrée

d'une longue serre bâtie en briques qui allait du salon à la rivière où

elle se terminait par un horrible pavillon chinois.

--Bon! en faisant couvrir cette serre et la parquetant, dit le vieux

Minoret, je pourrais loger ma bibliothèque et faire un joli cabinet

de ce singulier morceau d'architecture. De l'autre côté du corridor

se trouvait sur le jardin une salle à manger, en imitation de laque

noire à fleurs vert et or, et séparée de la cuisine par la cage de

l'escalier. On communiquait, par une petite office pratiquée derrière

cet escalier, avec la cuisine dont les fenêtres à barreaux de fer

grillagés donnaient sur la cour. Il y avait deux appartements au

premier étage; et au-dessus, des mansardes lambrissées encore assez

logeables. Après avoir rapidement examiné cette maison garnie de

treillages verts du haut en bas, du côté de la cour comme du côté du

jardin, et qui sur la rivière était terminée par une terrasse chargée

de vases en faïence, le docteur dit:--Levrault-Levrault a dû dépenser

bien de l'argent ici!

--Oh! gros comme lui, répondit Minoret-Levrault. Il aimait les fleurs,

une bêtise!--Qu'est-ce que cela rapporte? dit ma femme. Vous voyez,

un peintre de Paris est venu pour peindre en fleurs _à fresque_ son

corridor. Il a mis partout des glaces entières. Les plafonds ont été

refaits avec des corniches qui coûtent six francs le pied. La salle à

manger, les parquets sont en marqueterie, des folies! La maison ne vaut

pas un sou de plus.

--Hé! bien, mon neveu, fais-moi cette acquisition, donne-m'en avis,

voici mon adresse; le reste regardera mon notaire.--Qui donc demeure en

face? demanda-t-il en sortant.

--Des émigrés! répondit le maître de poste, un chevalier de Portenduère.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 1 / 48 段