cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de
votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question
d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais
je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur
Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme
d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.
»--Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et
ma reconnaissance...
»--Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
supposant de l'amour pour monsieur Durand.
»--En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai
tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il
n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
madame doutait de la vérité de tout ce que je viens de lui dire, je la
prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
que les Chopard...
»--Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
inutile...--Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et
vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein
de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous,
madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
promesses d'un fiancé.--Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que
monsieur Durand fasse son devoir.»
Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit
jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus
profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite
voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à
Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour
regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se
disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!...
Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
pardon... D'ailleurs j'aurai l'oeil sur eux... Je ne suis pas brouillée
avec les portiers, moi.»
Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cédant à la douleur
qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se
dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette
femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se
jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et
lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort
bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une
femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais
un homme que je n'estime pas.»
On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans
l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse,
Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M.
Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis
la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la même....
Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»
Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche.
Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus
agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle
va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame
Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles
pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.
On dit que le bonheur est le meilleur médecin, et en effet la
satisfaction de l'esprit, le contentement de l'âme, sont d'excellens
baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait hâté la
guérison de Jean, et trois jours après l'avoir reçu, il part de Paris,
brûlant d'amour, et se livrant aux plus doux rêves que puisse se créer
un amant qui vient d'apprendre qu'il est aimé.
Jean n'est cependant pas allé au grand galop cette fois, car il est
encore trop faible pour se tenir à cheval. Un cabriolet l'amène jusqu'à
sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
au-devant de lui en s'écriant: «Ah! que je suis contente de vous voir,
monsieur!...--Merci, ma bonne Louise... Et ta maîtresse!...--Elle est au
salon... Ah! j'espère que vous allez lui rendre sa gaîté,
d'autrefois!...--Que veux-tu dire?--Que madame n'est plus la même depuis
quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!»
Jean n'écoute plus Louise; pressé de revoir Caroline, il se hâte de se
rendre au salon. Madame Dorville y est assise près de madame Marcelin et
de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se défendre d'un trouble
violent; cependant elle se remet, et le reçoit avec politesse. Mais le
ton froid dont elle s'informe de sa santé, l'expression réservée de ses
traits, ses manières qui ne sont plus les mêmes, tout glace Jean qui la
regarde avec surprise et ne sait à quoi attribuer le changement qu'il
remarque en elle.
La petite Laure et madame Marcelin témoignent au jeune homme beaucoup
d'amitié, il les remercie de leur tendre intérêt pour sa santé. Mais
tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachés sur Caroline;
il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adorée ne daigne pas
porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperçoit qu'elle est vivement
émue, que sa respiration est entrecoupée, qu'une peine secrète semble
avoir altéré ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
froideur à son égard. Mais Caroline, qui désire elle-même mettre fin à
une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
jardin, et bientôt Jean est auprès d'elle.
«Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
mériter d'être reçu de la sorte?» s'écrie Jean en arrêtant Caroline dans
le jardin. «--Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
ai témoigné le plaisir que j'avais de vous voir rétabli!... et...--Non,
madame, vous n'êtes pas la même avec moi; pardonnez-moi d'exiger
davantage, mais vous ne m'avez pas habitué à ce ton glacé, à cette
politesse cérémonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
que j'osais espérer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
coeur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aimée dès le premier
jour où je vous ai vue! Cet amour a changé tout mon être... C'est dans
l'espoir de parvenir à vous plaire que je me suis livré à l'étude... que
j'ai cherché à connaître le ton, les usages de ce monde dont vous faites
l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est à vous que je le
dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bonté, lorsque votre lettre
a fait naître en mon âme le plus doux espoir et que j'accours ivre
d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indifférence,
voilà les seuls sentimens que vous me témoignez!...
»--Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intérêt que je vous
portais,» répond Caroline, «comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
sentimens que je vous supposais...--Comment, madame?--Si cependant vous
avez quelque amitié pour moi, jurez-moi de répondre avec franchise aux
questions que je vais vous adresser?--Je vous le jure,
madame.--Connaissez-vous une demoiselle nommée Adélaïde Chopard?
»--Adélaïde Chopard!....» répond Jean tout surpris d'entendre Caroline
prononcer ce nom! «Oui, madame... Oui... Sans doute.»
Le trouble de Jean achève de convaincre Caroline qui s'écrie en le
regardant fixement: «Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
pas trompée... Vous avez dû épouser cette demoiselle?--En effet,
madame...--L'époque de ce mariage était même fixée... Mademoiselle
Chopard vous regardait déjà comme... comme son mari.... Est-ce la
vérité, monsieur?--Oui, madame, je ne puis le nier.
«--Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
que désormais votre présence ne peut que m'être pénible... Retournez
près de celle... qui vous regarde à si juste titre comme son époux...
Adieu, monsieur, adieu pour toujours.»
Caroline s'est éloignée, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
eussent coulé devant Jean, il serait tombé à ses pieds, et peut-être une
explication plus franche eût-elle dérangé le plan de mademoiselle
Adélaïde; mais malheureusement Caroline n'est plus là, et Jean anéanti,
mais blessé de se voir traité de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
reproche rien, Jean, après être resté quelques minutes immobile dans le
jardin, reprend sa fierté naturelle, et quitte la demeure de madame
Dorville en maudissant les femmes et l'amour.
Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc
allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «--Je pars,» répond Jean d'une voix
étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»
Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ
de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la
cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure
de Caroline.
Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne
concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et
la famille Chopard lui ait fait perdre son coeur. Jean est loin de se
douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se
dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle
Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
C'est elle qui m'a appris à connaître mon coeur. Je n'avais nul amour
pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si
coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a
ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»
Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se
dit-il, «j'étais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à
m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
voilà comme elle m'en récompense!»
Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image
est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
l'entend sans cesse.
La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une
heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il
semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler
sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement.
Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit;
puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend
l'événement.
Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un
d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
soir à la campagne.--C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant
pis pour lui s'il y est.»
Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans
l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
chambre.
«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,» dit l'un. «--Non...
non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
qu'il ne s'éveille... il faut...--Ah!... tu avais dit que nous n'en
viendrions pas là....--Je croyais que nous ne trouverions personne....
Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait,
il crierait... et je veux l'en empêcher.»
En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le
bout d'un pistolet.
Les deux misérables sont frappés de terreur. Cependant ils vont fuir,
lorsque Jean lui-même laisse tomber ses armes en s'écriant! «O mon
Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Démar!.... Gervais!....
»--C'est Jean!» s'écrient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
mot de plus.
«C'est vous!» reprend enfin Jean, «vous... que je retrouve ainsi!...
Démar! tu allais m'assassiner!...--Ma foi oui... Mais je ne savais pas
que c'était toi...--Malheureux! voilà donc où vous en êtes venus! Au
dernier degré du crime!... Voilà où vous ont conduits l'oisiveté!... le
goût de la débauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
amour de la liberté!...»
Gervais semble anéanti, mais Démar s'écrie: «Ah çà! mon petit, est-ce
que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
montés chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
que tout devait être commun entre nous.»
Jean regarde quelques instans Démar avec indignation; puis, se levant,
il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrétaire, et en
tire deux sacs d'argent; il en présente un à Démar et l'autre à Gervais,
en leur disant: «Je pourrais vous livrer à la justice, mais je préfère
vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer à votre infâme
métier!
«--Tu as bien plus d'argent ici, peut-être?» dit Démar, qui s'est placé
entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, «et nous
pourrions te forcer...--Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...
»--Non! non.....» jamais! dit Gervais en se plaçant au-devant de Jean.
«Allons, Démar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
dans la rue!....»
La rue était calme, mais déjà Gervais a repassé par-dessus la croisée.
Après un moment d'hésitation, Démar se décide à le suivre, et bientôt
les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
disant: «Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!»
CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.
ENCORE LA PETITE BONNE.--DOUBLE MARIAGE.
La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter à
Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
«Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'être pas resté toute
ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
devoir quelque chose.»
Et Jean reprit goût à l'étude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus à Luzarche, il ne
sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse à Caroline, il sentait
bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait défendu de
chercher à la revoir, et Jean avait trop de fierté pour braver cette
défense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannît de sa
présence parce qu'il avait dû épouser mademoiselle Chopard, tout en
espérant, peut-être au fond de son coeur, que la jolie femme ne l'avait
pas totalement oublié, car les amans ont toujours une arrière-pensée,
Jean ne voulait faire aucune démarche pour se rapprocher de celle qu'il
adorait.
De son côté, Caroline, après son entrevue avec Jean, s'était bien
promis, bien juré de ne plus penser à un homme qu'elle ne croyait plus
digne de son amour. Mais le coeur est-il toujours d'accord avec les
efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
vain d'être gaie, vive, enjouée comme autrefois, un soupir trahissait sa
peine secrète lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
prononçait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'était aperçu que,
lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commençait
à trouver que l'on respectait trop bien sa défense... Elle éprouvait en
secret le désir de parler de celui à qui elle pensait toujours, mais
elle n'osait entamer elle-même cet entretien; elle se disait: «Il ne
reviendra plus, car il a de la fierté... Et je lui ai dit que je ne
voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimât bien pour
devenir, depuis un an, si différent de ce qu'il était autrefois!...
J'aurais peut-être dû m'en souvenir lorsqu'il était là... Et ce duel...
N'est-ce pas en quelque façon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
que ce Valcourt l'a insulté... Si Jean eût été tué, j'en aurais donc
été la cause?... Et j'ai oublié tout cela... Mais cette Adélaïde
Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas même
cherché à excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
bien qu'il ne le pouvait pas!...»
Caroline se disait tout cela à elle-même depuis qu'elle n'osait plus
parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
sa gaîté. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune démarche
pour revoir Jean, qui de son côté restait enfermé dans son entresol.
Voilà donc deux êtres qui s'aiment, qui brûlent de se revoir, et qui
peut-être resteront toujours éloignés l'un de l'autre, parce qu'il a plu
à une grande fille, méchante et jalouse, de débiter force mensonges et
calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
qu'il fera en faveur de Jean.
Il y avait trois semaines d'écoulées depuis que Jean était revenu de
Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
éternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espère plus.
Caroline avait trouvé la campagne monotone, et quoiqu'on ne fût encore
qu'à la fin de septembre, elle était revenue habiter Paris. Peut-être
aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout près de celui
qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline à la campagne,
ne pensait point à se mettre à la fenêtre.
Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
fréquentes visites à son cher ami le portier de Jean, et elle avait
appris que le jeune homme était revenu de la campagne le même jour
qu'il y était allé; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
et paraissait être toujours de fort mauvaise humeur. Adélaïde,
enchantée, s'était frotté les mains en se disant: «J'ai réussi!... Ils
sont brouillés... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
se désoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai à ses regards,
et je lui dirai: Vous êtes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
quoique papa et maman me l'aient défendu; épousez-moi, et je vous
pardonne. Alors il m'épousera... Et cette jolie femme, que je trouve
affreuse, en dessèchera de chagrin!»
Et pour être toujours au courant de ce qui se passe, Adélaïde va souvent
rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
monsieur de l'entresol, et le portier lui répond: «_Néante_... Ni
femme... ni bonne... ni domestique.» Et pour prix de ces _néante_, la
grande demoiselle lui glisse des pièces blanches.
Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
prendre des informations qui étaient satisfaisantes, et qu'elle pensait
à avoir bientôt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adélaïde en
faisant la grimace; la grande fille, qui est enchantée de pouvoir
prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrête et lui dit d'un air
moqueur:
«Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.--Oui, mademoiselle Chopard...--Vous
voilà en course de bon matin...--On pourrait vous en dire autant..... Il
est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlèvera pas à moins de se
mettre à quatre...»
Adélaïde se mord les lèvres et reprend: «Et les amours de M. Jean... en
avez-vous des nouvelles?...--Peut-être...--Est-il toujours en
Italie?--Non, il est en Sibérie à c't'heure!--Ah! ah!... mademoiselle
Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
entresol de la rue Richer...--M. Jean demeure rue Richer?--Oh! faites
donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
qui était millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
maintenant, cette belle madame Dorville.....--Vous connaissez...--Allez,
mademoiselle Rose, ce n'est pas à moi qu'on cachera rien!... Je sais
tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
sera... Vous connaîtrez avant peu Adélaïde Chopard.»
Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute
surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle
savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris...
et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
Monsieur m'avait envoyée lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne
dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»
Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les
maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
respiration.
«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
essoufflée.
«--Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...--Oui,
Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!--Est-ce que vous
pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui
qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas
encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
plus...--Pauvre Rose!--Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la
fatigue!....»
Jean embrasse Rose de bien bon coeur, puis la petite bonne demande au
jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses
amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et
Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son
désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.