il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté
d'être inquiète de moi?--Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois
avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a
envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc
blessé?--Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le
sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai
en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....--Oui,
monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de
vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui.
Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien
pressée de savoir de vos nouvelles.»
Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude
que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.
On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille;
Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles,
et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.
Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en
apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie:
«Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et
que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la
guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»
Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a
déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa
femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait
répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à
chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je
suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
l'espère, il ne se présentera chez moi...--Ah! j'aime bien mieux
monsieur Durand, moi, madame...--Il t'a donc remerciée, Louise... de ce
que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...--Oui, madame... il
prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...--Si
je le savais.... si je pensais...»
Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit
qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui
faire connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.
Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il
avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne
voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner;
mais son coeur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque
mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
respect.
La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il
n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du
billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et,
à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
commission.
Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle
le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus
séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.
Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise
reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point
oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent
le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son
arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.
Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir.
Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et
cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
coeur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre
deux mots.
Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à
lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle
serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec
impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère
à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux
mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de
Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est
à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à
Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre
auprès d'elle.
La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean,
puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de
sa maîtresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été
suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et
qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.
CHAPITRE XXVII.
ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.--LES VOLEURS.
On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement
tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne
perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son
perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.
L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde.
Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de
regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir
ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château
auprès de la jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard
pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
qui lui avait jeté un charme ou un sort.
Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était
encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration
et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de
devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle
Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte
Saint-Denis.
Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une
demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans
le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
pied six pouces peut avoir le coeur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
faiblesses humaines.
Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux,
Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que
Jean!»
Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent
pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant
Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût difficile, ou extrêmement
fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et
désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le
temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux
ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des
époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un noeud brouillé... Oh!
un _oeuf_ brouillé!... pas mauvais celui-là!»
Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on
peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin
d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle
aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en
imagination à Luzarche.
Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que
ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa
fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.
«C'est ici que demeure M. Jean Durand?--Oui, madame, c'est ici.--Il est
chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...--Oui, madame. Oh! il
ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A
la suite d'une affaire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que
M. Durand est solide! qu'il est bon là...--Comment! M. Durand vient
d'avoir un duel?...--Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas
trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»
Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux
que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
une chaise de disponible pour la lui offrir.
«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des
informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez
penser que ce n'est que dans un but honnête!--Oh! madame, ça se voit
tout de suite, ça!....--Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
habite votre maison?--Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de
temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an
et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
veuf!...--Et il n'a avec lui que son domestique?--Absolument que
ça.--Sort-il souvent?--Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un
ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!--En êtes-vous certain?--Est-ce
que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore,
elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos
locataires.--Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
visites de femmes, sans doute?--Non... Oh! pour ça... je vous assure
qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
_néante_.--Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
vous aura trompé, portier!--Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas
de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais
queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous
avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les
cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... _néante_.--Enfin ce duel,
cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
lui?...--Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M.
Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours
sans revenir...--Il a découché?...--Il couchait à la campagne... à
Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec
son maître.--Il va à Luzarche... Chez qui?--Chez une jolie dame... qui
est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai
su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...
»--Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde,
en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!--Vous avez
trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «--Vous dites
que cette dame s'appelle madame Dorville?--Oui... Oh! je connais les
voisins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.--C'est une femme
immensément riche, et qui a trois voitures?--Ah! laissez donc!... Elle
n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à
Luzarche une propriété _conséquente_.--Et M. Durand a passé plusieurs
jours à sa campagne?--Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera
guéri, il paraît qu'il va y retourner....--Et ce duel! Pourquoi s'est-il
battu?--Ah! quant à ça, _néante_. Je l'ai bien demandé au domestique,
mais il n'en savait pas plus que moi...--Et la bonne vient savoir des
nouvelles de monsieur?--Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne
crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.--A quelle
heure vient-elle ordinairement?--Le matin... c'est-à-dire vers onze
heures et demie.--Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
sur tout ceci!--Oh! soyez tranquille!... _Néante_!.... C'est mort!...
Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»
Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et
s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
la voie!...
»--Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu
parais émue?--Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de
l'intrigue... Je suis sur la voie...
«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma chère amie, il y a voie
et voix...--Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean....
que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
que vous avez été chez lui...--Se pourrait-il?--Dieu! qu'elle a
d'esprit!--Mais ce voyage?...--C'était un mensonge!... Il était en
Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa
campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a
eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être
grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...--Comment! ma
fille, tu veux...--Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.--Mais,
ma chère amie....--Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
je vais me trouver mal.
»--Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le
plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.--Je
suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa
taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
a un si beau port... Joli celui-là.»
Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du matin dans la rue Richer,
de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures
elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de
M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures
et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
monte.
«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.--Non... J'aime
mieux qu'elle ne me voie point.--Ah!... alors... _néante_!... A votre
place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les
conversations.»
Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge
et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de
Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
mademoiselle Chopard y est montée avec elle.
Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point
remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à
aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se
rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher
d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.
Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que
sous peu de jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur
l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les
moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis
Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en
saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me
plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma
maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»
Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que
c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces
manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les
heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans
son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint
dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi!
encore une visite de Paris?--Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.--Voyons donc
cette dame.»
Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier
soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le
résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne
pouvait pas trouver Caroline laide.
«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous
parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et
montrant le bout de sa langue.
Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond:
«Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un
mystère...--Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»
Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer
mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure
dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé
en femme!»
Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle
s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant
madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres;
cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle
commence.
«Madame est madame Dorville?--Oui, madame.--Moi, madame, je suis
demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.--Pardon,
mademoiselle, mais on peut se tromper.--Il est vrai que je suis
très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme
cela.--Je n'en doute pas, mademoiselle.--Au reste, madame, si je ne
suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et
c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.--Moi,
mademoiselle?--Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?
»--Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en
rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt
à la conversation.
«--Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!--Comment,
mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.--Oui, madame, je vais
m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que
je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et
quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça
pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...--Mademoiselle, ce
n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?--Non, madame,
mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.--J'en suis
persuadée, mademoiselle.--Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean
Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et
que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.--De vous
unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?--Oui, madame, moi-même.--Mais
souvent les projets formés par des parens ne plaisent nullement à leurs
enfans.--Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous
étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au _papa_ et à la
_maman_... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au
point que dans le quartier on nous appelait _Paul et Virginie_.»
Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde,
et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de
sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre
Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière
d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les
femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour
véritable ne ressemble jamais à la haine.
«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son
agitation. «--Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était
temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions
fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais
je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais
déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il
était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...
»--Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire
davantage,» dit Caroline qui respire à peine.
«--Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je
devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient
fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat,
ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon
père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous
et que vous comptiez sur sa main?
»--M. Jean a dit cela, mademoiselle?--Oui, madame; oh! il est bien
capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît
Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a
pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon
collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des
hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
démentir.»
Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre;
Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:
«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de
mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai
fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point,
je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que
c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que
vous êtes excessivement vertueuse, et capable des plus grands
sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma
situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma
malheureuse position.