La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de

quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce

qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais,

passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans

façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui

se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une

famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la

femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des

diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis

que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons

courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»

Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame

Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être

un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais

déjà M. Deschamps s'est emparé de lui, et a commencé, sur les plaisirs

de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de

pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer

autre chose que des _oui_ et des _non_. Fatigué de ce bavardage, Jean

bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque

arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses

réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas

comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis

deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le

délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique.

Jean remercie d'un coup d'oeil Caroline, et la laisse avec ce monsieur

qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.

Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner;

mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville,

nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,

nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze

jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons

trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout;

nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à

Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous

recevoir...»

Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin

de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean

regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment! vous

allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger

sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à

Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à

M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques

jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à

une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq

jours...

»--Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps,

«et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.

»--Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet,

tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de

goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le

matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque;

pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au

pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil

de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la

voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas

d'entendre ce qu'on fait au piano.

Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M.

Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas

d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.

Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de

personnages ennuyeux. Après le départ des Deschamps, on reprend chez

Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se

voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à

mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès

dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la

bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité

au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même

qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean

trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si

rapidement!

Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli

cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et

bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.

Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune

veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y

avait consenti.

Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les

nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle;

Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame

Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les

honneurs de chez soi.

Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un

séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame

Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour

quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en

souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un

d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.

Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et

Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée

dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de

Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a

du monde.»

Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce

que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce

monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.

Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon,

puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert

chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont

regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes

d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a

sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits

expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez

madame Dorville.

Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis

que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est

donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M.

Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chère

amie.--Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.--C'est qu'en

effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on

peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»

Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces

deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est

désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.

La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame

Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble

s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de

Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté

dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand

étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de

périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des

termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.

Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur

Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours

quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve,

mais auxquelles Jean n'a point fait attention.

Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte

pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa

gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui

s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se

disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»

La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout

bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au

jardin?--Je craignais... d'être importun...--C'est très-mal, monsieur...

Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»

Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,

fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.

On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y

consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de

chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher

en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est

assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie

de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette

invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en

murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»

Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne

fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce

qui vaut beaucoup mieux.

«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort

jolie voix...--N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût

été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.

»--C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il

paraît que monsieur a mis le temps à profit... Car je me rappelle qu'il

m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embêtait_.»

Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean

se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet,

monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je

voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez

elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»

Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de

parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on

se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville,

et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.

Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y

rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal

que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière,

et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près

d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté,

mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de

fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.

Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le

monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.

Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques

bévues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle

littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en

voyant Jean ne point prendre part à la conversation.

«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «--Après le

déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit

Valcourt. «--Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.

«--Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «--Oui, monsieur,

étudier.--Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»

Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui

fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais

Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est

enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que

vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en

train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus

d'apprendre à danser.»

Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les

dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et

lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «--Je suis

chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je

vous prie de ne pas l'oublier.»

Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt

qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté

seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me

préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame

Dorville a trop bon goût... Ce grand dadais aura beau étudier,

aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot

quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un

mot à me répondre...»

En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée

voisine et venait droit à lui.

«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de

vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.

»--Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent,

quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui

répondre.

«--Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre

intention a-t-elle été de m'insulter?

»--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois

compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!

»--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec

étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme

vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de

ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.

»--Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par

hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de

savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point

de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous

vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette

affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle

habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;

demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de

l'Étoile.--Oui, monsieur, j'y serai.»

Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis

il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et

descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame

Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui

vient à lui.

«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre

cheval.--Je vais... à Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter

si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait

abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la

société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin

des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je

vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on

regrette d'être forcé d'entendre!»

Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;

c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa

bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est

un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le

rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au

bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir absolument

affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain

peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien

qu'auprès de vous?»

Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez

bientôt.»

Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première

fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte

à cheval et s'éloigne de Luzarche.

Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps

avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait

encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.

Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a

quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»

On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques

tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.

«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «--Oui, belle dame,

j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir,

mesdames...

»--Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit

Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»

Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et

il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez

incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs

n'éprouvent quelques contrariétés.

»--Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est

éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chère amie,»

dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la

manière dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M.

Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il

persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à

se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux

comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots

échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils

allaient!...--Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se

battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne

permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.--Vous avez bien

vu que M. Durand ne lui a rien répondu.--Non... devant nous... Mais

peut-être...--Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»

Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le

lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec

son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.

Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à

chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle

oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa

tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce

qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,»

répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait

pas celles qui l'entourent.

Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car

Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme

se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle

a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique

fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples

ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler

sa maîtresse, dit en la déshabillant:

«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans

rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se

promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourné à Paris...

Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et

je suis étonnée...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant

se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à

demain...--Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver

quelque chose à M. Durand?--Quelque chose?... J'espère que non...

Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu!

est-ce que M. Durand est allé se battre?...--Je ne vous dis pas cela,

Louise... Vous êtes d'une curiosité!--Pardon, madame.»

La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa

maîtresse la rappelle.

«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui,

madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en

désordre.»

Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle

fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa

maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui

dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai

besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que

vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand

vous voudrez...--Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je

vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par

hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,

je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai

naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-être

convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...

blessé... s'il ne lui est rien arrivé.--Certainement, madame, que je

peux demander tout ça...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame,

ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à

ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez

vous-même...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus

promptement possible!--Soyez tranquille.»

Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce

qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver

le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne

à Louise ses commissions pour Paris.

Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au

rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point

fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que

Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il

maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à

Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut

vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance,

et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui,

Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis

le salua en le quittant.

La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il

avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et

malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le

lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une

plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il

voulait être plus tôt guéri.

Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour

n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il

songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans

son appartement.

Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et

eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter

la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en

s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien

raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»

Jean · 第 24 / 27 段