quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce
qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais,
passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui
se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une
famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des
diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons
courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»
Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être
un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais
déjà M. Deschamps s'est emparé de lui, et a commencé, sur les plaisirs
de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de
pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer
autre chose que des _oui_ et des _non_. Fatigué de ce bavardage, Jean
bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis
deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le
délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique.
Jean remercie d'un coup d'oeil Caroline, et la laisse avec ce monsieur
qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.
Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner;
mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville,
nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze
jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout;
nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à
Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous
recevoir...»
Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin
de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment! vous
allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger
sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à
Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à
M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques
jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à
une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq
jours...
»--Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps,
«et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.
»--Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet,
tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le
matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque;
pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil
de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas
d'entendre ce qu'on fait au piano.
Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M.
Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas
d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.
Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de
personnages ennuyeux. Après le départ des Deschamps, on reprend chez
Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à
mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès
dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité
au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même
qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean
trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si
rapidement!
Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli
cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et
bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.
Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune
veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
avait consenti.
Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les
nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle;
Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame
Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
honneurs de chez soi.
Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un
séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame
Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour
quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en
souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.
Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et
Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée
dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
du monde.»
Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce
que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.
Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon,
puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert
chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont
regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes
d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez
madame Dorville.
Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est
donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M.
Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chère
amie.--Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.--C'est qu'en
effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»
Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.
La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame
Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble
s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de
Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté
dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand
étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de
périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.
Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur
Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours
quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve,
mais auxquelles Jean n'a point fait attention.
Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui
s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se
disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»
La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au
jardin?--Je craignais... d'être importun...--C'est très-mal, monsieur...
Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»
Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.
On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y
consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie
de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette
invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»
Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce
qui vaut beaucoup mieux.
«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort
jolie voix...--N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût
été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.
»--C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il
paraît que monsieur a mis le temps à profit... Car je me rappelle qu'il
m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embêtait_.»
Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet,
monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»
Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de
parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville,
et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.
Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y
rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal
que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière,
et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près
d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté,
mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.
Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le
monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
bévues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle
littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
voyant Jean ne point prendre part à la conversation.
«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «--Après le
déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit
Valcourt. «--Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.
«--Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «--Oui, monsieur,
étudier.--Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»
Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui
fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais
Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que
vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en
train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus
d'apprendre à danser.»
Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et
lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «--Je suis
chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je
vous prie de ne pas l'oublier.»
Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt
qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté
seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me
préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
Dorville a trop bon goût... Ce grand dadais aura beau étudier,
aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot
quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un
mot à me répondre...»
En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée
voisine et venait droit à lui.
«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de
vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.
»--Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent,
quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui
répondre.
«--Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre
intention a-t-elle été de m'insulter?
»--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!
»--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de
ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.
»--Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par
hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point
de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette
affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle
habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de
l'Étoile.--Oui, monsieur, j'y serai.»
Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et
descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame
Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
vient à lui.
«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre
cheval.--Je vais... à Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait
abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la
société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin
des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je
vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
regrette d'être forcé d'entendre!»
Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est
un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au
bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir absolument
affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain
peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
qu'auprès de vous?»
Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez
bientôt.»
Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première
fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
à cheval et s'éloigne de Luzarche.
Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps
avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait
encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.
Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a
quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»
On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques
tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.
«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «--Oui, belle dame,
j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir,
mesdames...
»--Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit
Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»
Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez
incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs
n'éprouvent quelques contrariétés.
»--Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est
éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chère amie,»
dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
manière dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M.
Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à
se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots
échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils
allaient!...--Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne
permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.--Vous avez bien
vu que M. Durand ne lui a rien répondu.--Non... devant nous... Mais
peut-être...--Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»
Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le
lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec
son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.
Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à
chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle
oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa
tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce
qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,»
répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
pas celles qui l'entourent.
Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car
Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme
se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle
a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique
fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
sa maîtresse, dit en la déshabillant:
«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans
rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se
promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourné à Paris...
Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
je suis étonnée...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à
demain...--Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver
quelque chose à M. Durand?--Quelque chose?... J'espère que non...
Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu!
est-ce que M. Durand est allé se battre?...--Je ne vous dis pas cela,
Louise... Vous êtes d'une curiosité!--Pardon, madame.»
La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa
maîtresse la rappelle.
«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui,
madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en
désordre.»
Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle
fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa
maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui
dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai
besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand
vous voudrez...--Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je
vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par
hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai
naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-être
convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
blessé... s'il ne lui est rien arrivé.--Certainement, madame, que je
peux demander tout ça...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame,
ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à
ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
vous-même...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus
promptement possible!--Soyez tranquille.»
Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce
qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
à Louise ses commissions pour Paris.
Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au
rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point
fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que
Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il
maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à
Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut
vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance,
et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui,
Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis
le salua en le quittant.
La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il
avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et
malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le
lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une
plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il
voulait être plus tôt guéri.
Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il
songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans
son appartement.
Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et
eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter
la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en
s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»