»--Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne

l'épousera pas!...--Bah! qui l'en empêcherait?--Moi.--Vous!--Oui, la

bonne, moi!...--C'est peut-être déjà fait seulement!--Qu'il ne s'en

avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?--Je n'en sais

rien.--Vous n'en savez rien?--Non, M. Jean ne me l'a pas dit.--C'est

bien étonnant!... et sa demeure?--Je n'en sais rien.--Vous ne savez pas

la demeure... vous la confidente de M. Jean?--Non, mamselle, je ne la

sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce

serait trahir les secrets de l'amour!...»

Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.

»--Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?»

s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.

«--Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à

épousseter.

«--La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre

fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre

maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»

»--Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau

voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là!

mais le malheur c'est que _mon maître_ commencera par m'écouter avant

vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez

vot' _papa_, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un

mari.»

Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie:

«Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort

en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur

elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une _Danaïde_!»

La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre

résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui

étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,

pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne

point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le

portier de la rue de Provence.

CHAPITRE XXV.

SÉJOUR A LUZARCHE.

Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le

désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et

d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle

que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que

l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la

science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des

premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons

avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes

gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix

parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes

nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire

rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!

Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville

le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après

six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli

cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.

Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant

de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:

quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète

nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est

déjà le bonheur même.

Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est

située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle

habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean

s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame

Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison

de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»

Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son coeur ait pu le

tromper, mais si le coeur était toujours sorcier, cela exposerait à

beaucoup de désagrémens.

Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que

celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le

devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée

d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la maison a un

rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu,

dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un

jardin délicieux.

Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du

premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline

qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la

grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline

trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.

Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.

Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que

je profite de votre invitation.

»--C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel

côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.

Êtes-vous fatigué?--Pas du tout.--Alors je vais vous faire admirer

toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter

des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais

auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me

tenir ici fidèle compagnie.»

Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée;

là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à

lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de

douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été

amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline

profitait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à

venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.

La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des

malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun

talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là,

se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de

grandes dispositions.

Grâce à cette société, madame Dorville pouvait aussi recevoir à sa

campagne qui bon lui semblait, sans donner prise à la médisance, ce

qu'elle n'eût point osé faire si elle l'eût habitée seule.

Jean a salué la vieille dame qui a ôté ses lunettes, et quitté un moment

ses journaux à son entrée dans le salon. La petite Laure a salué aussi,

puis elle continue d'étudier sa musique. «Voilà,» dit Caroline à Jean,

«mes fidèles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez

augmenter notre société, vous me ferez plaisir. Sans avoir un château,

on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.

Du reste, ici, liberté entière: on travaille, on lit, on va se promener,

on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit être

exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plaît; et comme les

causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on

souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.»

Jean est enchanté de l'aimable réception de Caroline; il aurait

cependant préféré la trouver seule dans sa maison de campagne; mais

être auprès d'elle, c'est déjà beaucoup, et madame Dorville l'a engagé à

lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point espérer.

«Venez voir mes domaines,» dit Caroline en prenant elle-même la main de

Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout ému de sentir la jolie main de

Caroline tenir la sienne, et charmé que les manières de la bonne

compagnie permissent cette douce familiarité.

On parcourt le jardin qui est très-vaste. On visite un petit bois de

noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline

montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'écriant: «Je vous ai

prévenu que je ne vous ferais grâce de rien.» Jean trouve tout

admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention à ce qu'on lui

montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense

qu'habiter auprès d'elle lui rendrait l'étude bien plus facile.

Caroline conduit son hôte dans une petite pièce où sont plusieurs

tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.

«C'est ici, monsieur, où l'on vient travailler, étudier, ou lire», dit

la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne

pendant cinq mois de l'année, j'aime à y retrouver les auteurs qui me

plaisent. Il n'y a là qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont

bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.

C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leçon à Laure.

Il n'y a que la musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,

vous voilà de la maison, et lorsque vous me ferez l'amitié d'y venir,

vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pièce que j'ai

décorée du beau nom de bibliothèque.

»--Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si

ma présence ne vous est point importune...» dit Jean en regardant

Caroline. Celle-ci détourne ses regards des siens en lui répondant: «Si

votre présence m'était importune, vous aurais-je engagé à venir me

voir?...--Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans

avoir de l'amitié l'un pour l'autre.--Ici, nous ne sommes pas dans le

monde; j'y reçois bien parfois des visites dont je me passerais

volontiers, mais ces personnes-là... je ne les engage jamais à venir

étudier chez moi.--Que je suis heureux, madame, d'être du nombre de

celles que vous voulez bien admettre dans votre intimité!... Comment

ai-je mérité ce bonheur?--Votre franchise m'a toujours prévenue en votre

faveur... Il y a si peu de gens sincères dans le monde!... Je souffrais

cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois

communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous

fâche peut-être.

»--Bien loin de là, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir

les meilleures leçons?... N'est-ce pas à vous que je dois...»

En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. «Voilà l'heure du

dîner,» s'écrie Caroline, cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait

chez moi comme dans un château. Allons, monsieur, ne nous faisons pas

attendre.»

Jean suit sa jeune hôtesse. La vieille dame et la petite Laure étaient

déjà dans la salle à manger. On se met à table. D'abord Jean est encore

un peu embarrassé; mais bientôt l'amabilité, la gaîté de Caroline, lui

font perdre cette contrainte qui l'empêchait d'être lui-même. Il se sent

peu à peu entièrement à son aise, il s'exprime avec plus de facilité, il

ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien

qu'on ne se moquera pas de lui; pour la première fois, devant Caroline,

il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en

paraît pas étonnée: elle avait deviné que Jean pouvait être tout cela.

Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris

d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.

Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune

familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité,

la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et

il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le

monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.

Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au

piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne

l'aimez pas?

»--Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime beaucoup à présent, et je

commence même à... à chanter un peu.

»--Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...

voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous

avons là de quoi chanter.»

Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un

morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup

mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de

Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est

une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,

et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il

s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.

«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait

si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut

travailler.»

Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est

étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre

la mesure!... sentir la musique!...»

Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans

ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait

depuis un an.

«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de

chanter. «--Des duos!... Lesquels?...--Mais... d'abord celui que vous

avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.--Ah!

je me rappelle: le duo _des Aubergistes de qualité_. Le voilà; nous

allons l'essayer ensemble.»

Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à

peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on

le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point

s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix

lorsqu'il parle d'amour.

«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien,

elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point

faire de vous un bon musicien.»

Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou

peut-être sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.

Mais déjà la vieille madame Marcelin a fermé son livre et pris sa

lumière pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit

se permettre de rester, si on l'a en effet engagé à passer quelques

jours. Dans son incertitude, il se lève, prend son chapeau, et regarde

Caroline avec embarras.

«Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire?» lui dit la jeune femme en

allant à lui. «Est-ce que vous partez?...--Mais, madame... je ne

sais...--Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... à

moins que vos affaires ne vous permettent pas...--Oh! pardonnez-moi,

madame!... je suis entièrement libre!... Mais je craignais... Je ne

savais pas si je devais...»

Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise

paraît, et on lui ordonne de conduire Jean à une des chambres d'amis.

Jean fait un profond salut à la compagnie, et suit la domestique qui le

conduit à une jolie pièce du second étage où elle le laisse, et Jean se

met au lit encore tout étourdi de son bonheur, et la pensée qu'il couche

sous le même toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester

plusieurs jours, le tient éveillé toute la nuit... Mais on ne peut pas

avoir tous les bonheurs à la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir

lorsque nos idées sont couleur de rose?...

Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne

heure. Au point du jour, Jean était sur pied; il commence par donner

ordre à son domestique de retourner à son logement à Paris, car il ne

voit pas la nécessité de le garder avec lui chez madame Dorville.

Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec délice ces

allées, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la présence

de Caroline. Il semblait à Jean que l'air qu'il respirait était plus

doux, que la nature était plus belle partout où la femme charmante avait

porté ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence causée par l'objet

aimé, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens

qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un

enfant transforme pour nous une chaumière en un boudoir délicieux; un

bois sombre, une grotte obscure en un séjour enchanteur; et que lui

faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez

retroussé!... Les Armide, les Circé, les Médée, n'en savaient pas plus

que cet enfant-là.

Jean était absorbé dans ses pensées, arrêté devant un groupe d'arbres

près duquel était un banc de verdure. Il regardait ce banc avec

attention... ou peut-être il ne le voyait pas, car les amoureux sont

comme les miopes; leurs pensées sont quelquefois bien loin de ce qu'ils

semblent examiner. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre

près du jeune homme, et lui dit: «Que regardez-vous donc là avec tant

d'attention?...»

Jean se retourne et dit à Caroline: «Je regardais ce banc de

gazon...--Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien

d'extraordinaire...--Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous

aviez été assise à cette place.»

Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est émue de cet aveu si simple,

si naïf, qui en disait plus que des complimens arrangés avec art, et

débités avec prétention. Pendant quelques minutes elle reste pensive

aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.

Mais la petite Laure accourt annoncer que le déjeuner est servi. Déjà

Caroline a repris sa gaîté, et l'on retourne à la maison. Après le

déjeuner, madame Marcelin développe avec délices les journaux dont la

lecture va l'occuper une grande partie de la journée. Caroline et Laure

montent à la bibliothèque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames

dessinent, mais de temps à autre ses yeux ne sont plus sur son livre;

ils se portent sur son aimable hôtesse, et par hasard, sans doute, les

regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit

en souriant: «Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez

pas?--Pardonnez-moi, madame, c'est que je... méditais sur ce que je

viens de lire...--Ah! c'est très-bien cela, monsieur.»

Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il

faut nécessairement apprendre à mentir.

Quand Caroline et son écolière ont terminé leur leçon de dessin, elles

laissent Jean dans la bibliothèque, et c'est seulement alors qu'il

étudie réellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au

salon, et la jeune Laure lui donne une leçon de solfége. Après le dîner,

on se promène dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on

rentre, et l'on fait encore de la musique.

Plusieurs jours s'écoulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser

davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui

faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fâchât, et ne lui permît plus

d'habiter auprès d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche

ne dit point le secret de son coeur, ses yeux doivent le faire connaître.

Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses

regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression

bienveillante, mais peut-être n'est-ce que de l'amitié; Caroline est

bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se

croit pas digne de posséder son coeur; il se voit encore ce qu'il était

autrefois.

Huit jours se sont écoulés rapidement; en restant plus long-temps, pour

sa première visite, Jean craindrait d'être indiscret, et le matin du

neuvième, il fait ses adieux.

«Vous nous quittez!» lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus

douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui

est prêt à lui répondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa

résolution, et annonce que quelques affaires l'appellent à Paris.

«Si vous êtes long-temps sans revenir,» dit la petite Laure, «vous

oublierez tout ce que je vous ai appris.--Vous l'entendez,» dit

Caroline, «votre maîtresse de musique veut que vous reveniez bientôt...»

La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord

avec les désirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il

la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter à ses lèvres... Il y a

encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il

était hardi, entreprenant; mais les extrêmes se touchent, et ce n'est

plus le Jean d'autrefois.

Il s'est enfin arrache du séjour enchanté, et il se dit en retournant à

Paris: «Je ne suis pas resté plus long-temps, cette fois, par

bienséance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu'à ce

qu'elle-même me dise de partir.»

CHAPITRE XXVI.

VISITES, DUEL ET SES SUITES

Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à

quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les

journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait

le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y

tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît

mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se

dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si

ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air

qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui

parlerai jamais de mon amour.»

Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas

mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il

presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à

Luzarche.

Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui

sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez

elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le

jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court

au jardin sans s'arrêter dans la maison.

Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une

partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée,

il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle

l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.

Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête

pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni

ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux

sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute

entière à ses réflexions.

Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui

pense-t-elle en ce moment?»

Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie,

Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas

d'elle.

«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise.

«--Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin,

et je suis venu vous y chercher...--Et vous restiez là sans me rien

dire?--Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?

»--Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton

du monde, car vous faites aussi des complimens.--Des complimens... Non,

madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité

d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.--Mon

Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.--Je suis venu un

peu vite...--Venez donc vous asseoir, au moins.»

Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de

Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se

fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!--Mais... pour vous voir plus

tôt.--Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?--Cette

campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à

Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que

j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances,

en me ramenant si vite en ces lieux...--Monsieur Jean, je vous l'ai déjà

dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses...

Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.--Votre ami? ce titre est

bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»

Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de

l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà

sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et

j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on

ait l'air pensif comme cela.

»--Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean en poussant encore un

gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean

rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,

qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.

En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des

voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean:

«Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se

disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»

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