fâche peut-être, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
de connaître ainsi tous les momens où vous sortiez.--Pourquoi donc,
monsieur? vous êtes bien le maître de loger où bon vous semble... de vos
fenêtres vous apercevez les miennes... il n'est pas étonnant que vous
les ayez regardées quelquefois... En travaillant contre votre croisée
vous m'avez vue passer... tout cela est très-naturel... il n'y a rien
là-dedans dont je puisse me fâcher... Mais un an de retraite, de
travail... à votre âge! voilà ce qui me paraît le plus
surprenant!...--Je vous assure, madame, que cette année a passé bien
vite, et je voudrais...--Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
causons là dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
d'être chez moi...--Je vais vous dire adieu, madame...--Vous ne voulez
donc plus venir chez moi, monsieur?--Oh! pardonnez-moi, madame, mais
vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
instant... et je ne me suis pas encore préparé à cette contrainte qu'il
faut s'imposer dans la société...--Quel enfantillage! c'est donc pour
lui seul que monsieur s'est livré au travail, à l'étude, qu'il a pris
ces manières... polies... aimables... qu'il s'est donné la peine enfin
de se changer entièrement?--Ce changement, madame, si j'osais vous dire
à qui j'en suis redevable...--Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes là...--Il me
semble qu'il n'y a qu'un moment.--Pour les passans, deux personnes qui
causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tête.--Les
imbéciles! qu'ont-ils à nous regarder?... ils mériteraient...--Ah! point
d'emportement!... Songez que vous n'êtes plus le jeune homme
d'autrefois!...--Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
de leçons, et demain vous partez pour la campagne...--Sans doute, nous
voici bientôt en juillet; il y a long-temps que je devrais être dans ma
petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
demain?...»
Jean rougit en répondant: «Ah! c'est mon domestique... qui demandait
quelquefois... dans le voisinage... si vous étiez bientôt disposée à
partir.»
Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: «Oui, je pars
demain pour Luzarche... c'est à sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
endroit-là?--Non, madame.--C'est fort joli. Les environs surtout sont
charmans... des promenades si agréables, des sites ravissans...
Aimez-vous la campagne?--Je n'y suis point allé depuis long-temps...
Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
personnes...--Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...--M'ennuyer près de
vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
suffisait au bonheur de toutes mes journées.--Eh bien, monsieur, il faut
venir à Luzarche... Vous pourrez d'ailleurs y étudier aussi bien qu'à
Paris; à la campagne, liberté tout entière, c'est un de ses premiers
agrémens...--Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
hommages...--Oui, monsieur, et j'espère que là ce ne sera pas comme à
Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.--Ah!
madame, que vous êtes bonne, que je suis heureux de...--Oh! pour cette
fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
fenêtres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.--Adieu, madame.»
Caroline fait un aimable sourire à Jean, qui la salue et reste à sa
place pour la regarder s'éloigner et la voir plus long-temps. Caroline
atteint la porte, elle n'a pas retourné la tête pour voir encore Jean...
Mais peut-être en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentrée, et
Jean, le coeur ivre de joie, retourne lestement à son entresol.
CHAPITRE XXIV.
TENTATIVES INFRUCTUEUSES.
Nous savons maintenant que depuis près d'un an, c'est-à-dire le
lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitté son
logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
déménageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
importunes, étant résolu à se livrer à l'étude, et voulant essayer de
réparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
portés vers la rue Richer; là, il a trouvé le précieux entresol d'où il
peut apercevoir la maison occupée par madame Dorville. On juge avec quel
transport il s'y est établi; et là, réalisant le plan qu'il a conçu, et
aussi impatient de s'instruire qu'il a été jadis ennemi du travail, Jean
fait venir chez lui un maître de langues, un professeur de géographie,
d'histoire, de littérature, et un maître de musique. Son temps est
partagé également avec chacun d'eux, et souvent, cédant à l'ardeur
nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits à se pénétrer de
ce que ses professeurs lui ont enseigné dans la journée.
On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connaître tant de choses,
mais lorsqu'on en a la ferme volonté et que la nature nous a doués d'un
entendement facile, on apprend bien plus vite à vingt et un ans qu'à
dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on étudie, tandis que
les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.
Malgré cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
beaucoup de choses, Jean est loin encore d'être en état de parler une
autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
français; il ne raisonnera pas sur la littérature, mais les noms de nos
grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus étrangers; il ne
prendra plus pour une scène de carnaval les noces de Thétis et Pélée;
enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
il connaît la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqué à
l'étude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
chanté par madame Dorville à la grande soirée, des choses si tendres
qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'être
en état de lui chanter aussi de ces choses-là.
En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a évité toute
visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
allé entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir à se mêler du
mariage de mademoiselle Adélaïde, Bellequeue ne tarde pas à sentir se
dissiper la colère qu'il ressentait contre Jean; et, cédant petit à
petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
parlé très-durement à son filleul dans leur dernière entrevue.
«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un
jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
mademoiselle Chopard!--C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable...
Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
Jean.--Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes,
comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec
quand vous vous y mettez.--Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
imposant!...--Il faut aller le voir, ce jeune homme...--Mais il me
semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la
première démarche pour se raccommoder avec moi.--Et s'il n'ose pas... ça
fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai,
moi, chez M. Jean, au moins comme ça...--Non, Rose, non,» s'écrie
Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément
j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...--Pourquoi
ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous
pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
encore des idées biscornues dans la tête!...--Non, ce n'est pas cela!...
je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les moeurs avant
tout, ma chère enfant.»
Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans
l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller
sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état
de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait
faite à son filleul.
Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison
de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus
ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie;
j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
adresse.»
Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean
est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et
savoir que mon coeur ne se fâchait pas comme ma tête!--Comment! il est
parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah! peut-être
qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...--Qui donc cela,
Rose?--Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il
en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir
vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»
Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette
beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce
qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif.
Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent
presque toujours juste.
On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle
Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en
jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire
sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat
qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille
redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait:
«Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne
s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai
entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à
l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»
En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de
quelques semaines, Adélaïde prend un matin le bras de sa maman, elle
l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
conduite enfin.»
«--Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «--Comment!
quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère,
«est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon coeur!...--Quoi! ma
fille, tu penses encore à ce Jean!...--Si j'y pense!... Ah! ben par
exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute
la nuit!...--Je croyais, ma chère amie, que la raison avait
enfin...--Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que
jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour
l'épouser...--Mais, ma fille...--Allez donc parler au portier, maman, je
vous attends là.»
La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier,
qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.
«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit
aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près
d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas
l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à
demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se
tâtant le nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est
peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est
pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
rien.»
Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir
au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la
pure vérité.»
Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie:
«Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il
reviendrait?...--Mais il ne m'a pas...--Allez donc lui demander s'il
doit bientôt revenir.»
Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en
disant: «Le portier n'en sait absolument rien!--Ce portier-là est une
fameuse bête!...»
On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je
m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas
possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait
vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»
Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure
de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois
répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère,
lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà
son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!--J'étais sûr qu'il
était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige
ses bocaux, c'est qu'elle pense à autre chose.--Il faut lui pardonner,
un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.--Comment
savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à
effacer depuis que vous êtes mon épouse?--Ah! monsieur Chopard, voilà
une question qui me fait de la peine!...--C'était un jeu de mots, ma
chère amie.»
Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien
capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le
matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui
laissent.
Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y
retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis
elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais
elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde
ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver
ses bonnes graces.
«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie
parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
loin l'Italie?
«--Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne
prenne envie à sa fille de l'envoyer y chercher Jean. «C'est un pays
perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà
de... de toutes les montagnes!...--Bien plus loin que Rouen, où vous
m'avez menée une fois?--Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du
macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé
cinq ou six fois en chemin.
»--Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand
on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle
conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu
amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de
manéges pour séduire les hommes...--Elles emploient même des philtres,»
dit M. Chopard. «--Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque
chose comme ça, pour m'enlever le coeur de M. Jean, car certainement il
était trop amoureux de moi pour changer naturellement.--Adélaïde a
raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.
»--Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est
certain qu'avec un charme...
»--Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa,
est-ce bien grand l'Italie?
»--Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la
fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois
fois grand comme la Chine.»
Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un
petit voyage en Italie.
Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant
coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
sont de son avis.
«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M.
Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous
éclairer sur les sentimens de son filleul?...--Il a eu bien des torts,»
dit madame Chopard. «--A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût
éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
homme.--Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...--Oh!
oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je
lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»
Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au
portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean.
Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un
matin à se rendre chez le parrain de Jean.
Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans,
lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la
petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court
ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois
accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.
«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et
avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait
pas adoucir l'expression de sa physionomie.
--«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se
mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.
«--Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...--Il sort
quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même
chose.»
Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la
même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant:
«Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.
»--Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «--Je n'en
sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la
petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de
mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:
«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...--Alors je vais
l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le petit salon, et
Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques
rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire
naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»
Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à
épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas
parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»
Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui
devait être l'épouse du filleul de monsieur...
»--Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire
amer. «--J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu _l'honneur_ de voir
mademoiselle Chopard.
»--Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.--Oh!
oh! avec _papa_!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite
mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore _papa_... Elle
devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»
Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage
soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...
»--Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...
«--Oui! je crois ça!» se dit Rose.
«--De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit
envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui
n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.
»--Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
_violente_ les inclinations de M. Jean?...
»--Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs
c'est moi qu'il adorait!...
»--Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.
«--Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai
cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
fond de son coeur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui
l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la
bonne, parlez... parlez donc!....
»--Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne
vous embarrassez plus!...
»--Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires,
et je vous prie de me répondre.
»--Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec _la
bonne_!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à
monsieur que vous voulez parler....
»--Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était
au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est
très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je
voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de
l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.
»--Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
colère de M. Chopard!... D'ailleurs, _mon maître_ ne peut pas dire où
est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça,
mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...
»--Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son
mouchoir dans ses mains.
«--Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
grand genre... élégante... bien tournée...
»--Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la
bonne?
»--Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
tout ce qu'il pensait!
»--Et où a-t-il connu cette femme?
»--C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs
venaient de les attaquer?
»--Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!...
quelque malheureuse!... «Et c'est pour un semblable objet que je suis
outragée!...
»--Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire,
que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
vingt domestiques!»
Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la
vexe.
»--C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
Italienne?
»--Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
il l'aime d'une force...