vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde
en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous
souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis...
Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils
contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus
tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
qui attend impatiemment mon retour.»
M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné,
Jean dit à son domestique:
«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce
logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné
congé...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être
seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de
visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
quelque temps.»
Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
qui puisse le recevoir sur-le-champ.
Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde
qui, dans son impatience, s'était mise à la fenêtre pour apercevoir
plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons
savoir comment il a traité M. Jean.
»--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,»
dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte
que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd,
ça...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
changé de sentimens?...--Je vais te détailler tout cela, ma chère
amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au
jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il
épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.
»--Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se
jetant au cou de M. Chopard. «--Prends garde, ma chère amie... tu vas me
faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'épouser à
présent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»
A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de
l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
les marches de l'escalier.
A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent
le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame
Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est sa onzième
faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...
»--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un
ton désespéré, et suivant de l'oeil les prunes qui dégringolent
l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en
flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière
de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»
Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la
suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le
malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du
naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.
«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne
raison,» dit M. Chopard. «--Ça n'est pas possible, mon père... on n'a
point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
cette raison...--Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est...
qu'il en aime une autre...
»--Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même
moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...
»--Ah! Dieu! elle va avoir une douzième faiblesse!» s'écrie madame
Chopard en s'avançant vers sa fille.
«--Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se
levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour
un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable
amour... comme il est incapable de le connaître!...
»--Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît
pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...
»--Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi,
je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que
j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je
saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie...
je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je
l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
flacon.»
En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein
de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien...
elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que
je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort
heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y
passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère
enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
aimer...--Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous
pousses à de terribles mouvemens de vivacité!--Ah! monsieur Chopard!
dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
pour ne point se fâcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-là!...
Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»
CHAPITRE XXIII.
L'EMPLOI D'UN AN.
Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle
madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver
est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites
maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris
pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à
l'étiquette.
Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y
retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à
l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans
doute, Caroline était flattée de plaire, d'être recherchée, écoutée
avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances
sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de
place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le
bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
l'amour-propre sont le premier des biens.
L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde,
plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la
cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à
aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé
du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté
avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites,
mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le coeur de la jeune
veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
difficile que de faire sourire devant le monde.
Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un coeur
tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent
un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
compte.
Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline,
Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se
montraient le plus empressés, le plus galans près de la jeune veuve.
Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit.
Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette
persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la
fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de
ce défaut.
Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez
madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice.
Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait
son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de
ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait
un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions
sont bien moins critiquées que le manque d'usage.
Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries
aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il
semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu
amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être
amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses
hommages, et ne concevait point qu'elle pût résister à ses regards, à
ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait
chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez
Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
quelquefois lui faire sa cour.
Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de
satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été
entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois
de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline
alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non,
Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?--C'est que
madame soupirait...--Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
que lorsqu'on a quelque peine?--Sans doute, madame.--Tu te trompes,
Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...--Ah!... c'est
drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame;
quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
d'ennui!--Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!...
Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond
toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de
plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais
jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de
choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
ces simples conversations avec ma mère.»
Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah!
certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais
enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
toujours veuve...»
A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise
n'osait pas se permettre un mot de plus.
Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement
dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près
d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses
concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes
de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera
pas à devenir l'heureux époux de Caroline; mais celles qui voient plus
particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.
Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa
société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas
une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à
parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard
du faubourg Saint-Honoré.
«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous
pas, monsieur Valcourt?--Moi, madame, je crois que j'étais alors à
Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point
m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait
pour que la fête fût charmante.»
Un coup d'oeil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à
la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
semble pas y faire attention.
«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je
n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa
danseuse en dansant l'anglaise!...--Bah! d'honneur? ça devait être
délicieux...--Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que
c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...
»--Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la
pipe...--Justement.--Était-ce lui, ma chère?...»
Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.
»--Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans
une si brillante réunion?
»--Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que
puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
recevoir ailleurs.
»--Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent
qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous
offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de
votre sphère!...
»--Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête,
je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout
cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.
»--Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu
à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui
donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai
trouvé plus d'usage... de maintien...
»--Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui lui faisait sentir la
pipe!...--Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!
»--Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris
monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa
protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser
l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon...
ah! ah! ah!»
Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond
à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les
ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
monde un seul instant à soi.»
Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre
la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean.
Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même
pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec
laquelle elle en fait les honneurs.
Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse,
est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde,
accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un
compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
fond de notre coeur des choses si bizarres, que nous serions souvent
nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.
Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son
portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes
gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur
nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
personnes?--Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait
chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.
Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui
parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà
les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres
reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons
bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?--Oh! oui, bientôt,»
dit Caroline.
Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques
jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame,
qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir
avant peu.--Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.
Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres
pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse
ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.
On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque
ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La
femme de chambre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira
bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.
La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup
d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux
marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline
retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme
l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.
«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression
de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait.
«--Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter,
mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre
départ pour la campagne.--Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui
vous empêchait de vous présenter chez moi?--Je voulais, madame, avant
d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à
rougir de m'y admettre.
»--A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...--Oh! non pas
vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât
de m'y rencontrer.»
Caroline regarde Jean avec étonnement. Le changement de son langage
répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque,
déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui
semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche,
et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
qui l'écoutent.
«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes
plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
mais il est tout à votre avantage...--Ah! madame, s'il était vrai...--Il
me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
dans le monde.--Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à
apprendre!...--Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à
l'étude?--Oui, madame...--Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de
tout travail, à ce que vous m'avez dit...--En effet, madame, mais je ne
le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»
Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
«On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au
spectacle.--Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je
vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais
voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!--Dans l'âge où
l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus
pénible.--Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
ce monde que maintenant je veux connaître.--Et vous êtes resté à Paris
tout ce temps?--Oui, madame, j'étais là.»
Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison
qui est devant eux.
«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
rencontré!...--Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis
permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études,
lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me
rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres,
et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir
d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à
quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir,
heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir
encore.»
Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot
qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean
ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps
passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.