»--Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même

vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,

voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde

en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous

souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis...

Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils

contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus

tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille

qui attend impatiemment mon retour.»

M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le

reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné,

Jean dit à son domestique:

«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce

logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné

congé...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être

seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de

visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans

la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant

quelque temps.»

Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement

qui puisse le recevoir sur-le-champ.

Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde

qui, dans son impatience, s'était mise à la fenêtre pour apercevoir

plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que

madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons

savoir comment il a traité M. Jean.

»--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,»

dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte

que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd,

ça...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait

changé de sentimens?...--Je vais te détailler tout cela, ma chère

amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au

jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il

épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.

»--Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se

jetant au cou de M. Chopard. «--Prends garde, ma chère amie... tu vas me

faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'épouser à

présent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»

A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de

l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il

tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur

les marches de l'escalier.

A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent

le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame

Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est sa onzième

faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais

aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...

»--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un

ton désespéré, et suivant de l'oeil les prunes qui dégringolent

l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en

flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais

laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière

de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...

quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»

Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la

suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le

malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du

naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que

M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.

«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne

raison,» dit M. Chopard. «--Ça n'est pas possible, mon père... on n'a

point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc

cette raison...--Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est...

qu'il en aime une autre...

»--Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même

moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...

»--Ah! Dieu! elle va avoir une douzième faiblesse!» s'écrie madame

Chopard en s'avançant vers sa fille.

«--Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se

levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour

un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable

amour... comme il est incapable de le connaître!...

»--Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît

pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...

»--Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi,

je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que

j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je

saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie...

je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,

il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je

l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce

flacon.»

En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein

de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa

chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque

temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien...

elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que

je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort

heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y

passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère

enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien

aimer...--Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous

pousses à de terribles mouvemens de vivacité!--Ah! monsieur Chopard!

dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange

pour ne point se fâcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la

patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges

l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-là!...

Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»

CHAPITRE XXIII.

L'EMPLOI D'UN AN.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle

madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver

est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites

maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des

bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre

que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris

pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à

l'étiquette.

Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y

retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à

l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la

continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans

doute, Caroline était flattée de plaire, d'être recherchée, écoutée

avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances

sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de

place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le

bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de

l'amour-propre sont le premier des biens.

L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde,

plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la

cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des

hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec

enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à

aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé

du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté

avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites,

mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le coeur de la jeune

veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus

difficile que de faire sourire devant le monde.

Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un coeur

tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du

tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent

un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre

compte.

Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline,

Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se

montraient le plus empressés, le plus galans près de la jeune veuve.

Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il

avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit.

Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette

persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la

fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,

et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de

ce défaut.

Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez

madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui

connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice.

Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait

son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de

ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait

un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.

Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions

sont bien moins critiquées que le manque d'usage.

Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait

des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries

aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il

semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu

amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être

amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses

hommages, et ne concevait point qu'elle pût résister à ses regards, à

ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait

chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez

Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre

importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller

quelquefois lui faire sa cour.

Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de

satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été

entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille

assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois

de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise

s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline

alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non,

Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?--C'est que

madame soupirait...--Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer

que lorsqu'on a quelque peine?--Sans doute, madame.--Tu te trompes,

Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...--Ah!... c'est

drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire

tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame;

quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au

bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment

d'ennui!--Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!...

Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond

toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de

plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais

jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent

de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont

chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une

autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de

choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette

ces simples conversations avec ma mère.»

Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait

aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah!

certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais

enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore

avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas

toujours veuve...»

A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise

n'osait pas se permettre un mot de plus.

Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement

dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près

d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses

concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes

de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur

l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera

pas à devenir l'heureux époux de Caroline; mais celles qui voient plus

particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse

faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.

Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa

société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas

une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement

oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à

parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard

du faubourg Saint-Honoré.

«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous

pas, monsieur Valcourt?--Moi, madame, je crois que j'étais alors à

Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point

m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait

pour que la fête fût charmante.»

Un coup d'oeil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à

la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne

semble pas y faire attention.

«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je

n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa

danseuse en dansant l'anglaise!...--Bah! d'honneur? ça devait être

délicieux...--Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que

c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...

»--Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la

pipe...--Justement.--Était-ce lui, ma chère?...»

Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.

»--Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans

une si brillante réunion?

»--Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que

puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le

recevoir ailleurs.

»--Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent

qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous

offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons

tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...

mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez

jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de

votre sphère!...

»--Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête,

je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout

cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.

»--Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu

à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui

donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai

trouvé plus d'usage... de maintien...

»--Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui lui faisait sentir la

pipe!...--Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!

»--Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris

monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa

protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser

l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon...

ah! ah! ah!»

Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond

à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les

ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le

monde un seul instant à soi.»

Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre

la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.

Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean.

Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même

pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec

laquelle elle en fait les honneurs.

Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse,

est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde,

accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,

qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un

compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au

fond de notre coeur des choses si bizarres, que nous serions souvent

nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.

Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,

dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son

portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes

gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur

nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres

personnes?--Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait

chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.

Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui

parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà

les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres

reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons

bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?--Oh! oui, bientôt,»

dit Caroline.

Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques

jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame,

qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir

avant peu.--Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.

Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres

pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse

ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.

On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque

ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La

femme de chambre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira

bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on

fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.

La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup

d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on

n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux

marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline

retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme

l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.

«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression

de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait.

«--Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter,

mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre

départ pour la campagne.--Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui

vous empêchait de vous présenter chez moi?--Je voulais, madame, avant

d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne

plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à

rougir de m'y admettre.

»--A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...--Oh! non pas

vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le

monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât

de m'y rencontrer.»

Caroline regarde Jean avec étonnement. Le changement de son langage

répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque,

déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui

semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche,

et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux

qui l'écoutent.

«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes

plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...

mais il est tout à votre avantage...--Ah! madame, s'il était vrai...--Il

me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver

dans le monde.--Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à

apprendre!...--Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à

l'étude?--Oui, madame...--Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de

tout travail, à ce que vous m'avez dit...--En effet, madame, mais je ne

le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»

Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:

«On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au

spectacle.--Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je

vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais

voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!--Dans l'âge où

l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus

pénible.--Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y

livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de

ce monde que maintenant je veux connaître.--Et vous êtes resté à Paris

tout ce temps?--Oui, madame, j'étais là.»

Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison

qui est devant eux.

«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais

rencontré!...--Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis

près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient

souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis

permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études,

lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me

rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres,

et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir

d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à

quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement

avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir,

heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir

encore.»

Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot

qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean

ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient

qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps

passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.

Jean · 第 21 / 27 段