que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...--A la bonne heure; alors
épouse leur fille, et il n'en sera plus question.--Non, je n'épouserai
pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
moi-même je serais malheureux avec elle.--Tu serais malheureux avec une
femme que tu adores!...--Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
assure bien que je n'y ai jamais songé.--Et moi, monsieur, je vous dis
que vous l'avez adorée... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqué?
est-ce que l'amour ne t'a pas changé à vue d'oeil?... Et ta nouvelle
manière de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
soupirs, ton air mélancolique... était-ce pour te moquer de nous que tu
faisais tout cela?...--Oh! non, je vous le jure!...--Que ton amour se
soit passé si vite, c'est ce que je ne conçois pas... mais celui de la
demoiselle ne s'est pas éteint comme cela... Tu l'as enflammée, cette
jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est éprise de toi... et un coeur
neuf, ça prend fort, vois-tu!...--Oh! je le sens aussi!...--Certainement
mademoiselle Adélaïde Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
superbe!... si bien découplée!... qui sait tant de choses!... qui
conserve des groseilles à l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habité que la
Forêt-Noire... Ça ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...
»--Eh, mon cher parrain! qu'elle mette à l'eau-de-vie tout ce qu'elle
voudra... mais je ne puis pas l'épouser... Je conviens que j'aurais dû
le lui dire plus tôt... mais... je ne savais comment m'y prendre.
»--Je vous dis, monsieur, que vous l'épouserez; vous êtes trop avancé
pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
affaire-là... C'est moi qui ai été demander pour vous la main de la
superbe Adélaïde...--Je ne vous en avais pas prié.--Non, mais vous n'en
avez pas été fâché alors...--Parce qu'alors... je n'avais pas
réfléchi...--Eh pourquoi diable as-tu réfléchi? Il fallait te marier, et
voilà tout... on réfléchit après.--Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
réfléchir avant.--Vous n'avez rien dû apprendre sur le compte de la
demoiselle qui ait pu effleurer sa réputation... Elle est pure comme une
glace!--Non certainement, je rends justice à mademoiselle Chopard, mais
je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
bonheur.--Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille, qu'elle ne
rêve qu'à toi, qu'elle te trouve galant, savant même.--Savant!... moi,
savant!... Ah! que n'est-ce la vérité! mais non... je n'ai rien voulu
faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
un âne!... et voilà tout...--Tu es un âne?--Oui... mon parrain, je suis
un âne.--Écoute, mon garçon, que tu sois un âne ou non, ça n'empêche pas
la belle Adélaïde de t'aimer et de te trouver très-bien comme tu es.
Allons, mon ami, reviens à la raison... Ne me brouille pas avec la
famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
n'aime pas que je dîne en ville; mais songe que ce mariage était
arrangé, décidé du vivant de ta mère.--Ma mère aurait été la première à
le rompre si elle eût pensé qu'il me déplût.--Je te dis qu'on compte sur
toi, et qu'il faut que tu épouses... On ne va pas pendant si long-temps
chez les gens faire la cour à leur fille... on ne boit pas leurs
liqueurs pour ensuite les planter là... Ça ne se fait pas, cela,
monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire à Chopard, à sa femme...
à la tendre Adélaïde, qui m'ont envoyé savoir pourquoi on ne vous voyait
pas?--Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
épousez leur fille même si cela vous fait plaisir...--Il y a quinze ans,
monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
Pour la dernière fois... tu ne veux pas épouser mademoiselle
Chopard?--Non, mon parrain.--C'est décidé?--Très-décidé.--Adieu, tu n'es
plus mon filleul.»
Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
enfoncé son chapeau à trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui où il
arrive en se disant: «Que vais-je aller annoncer à la famille Chopard?
Comment porter un tel coup à la tendre Adélaïde!... Il n'y a que Rose
qui puisse me dire de quelle manière je me tirerai de là... Si j'avais
écouté ses conseils, je ne me serais point occupé de ce mariage.
Décidément un garçon ne devrait rien faire sans avoir consulté sa
gouvernante.»
CHAPITRE XXII.
LE PÈRE AMBASSADEUR.
Bellequeue est rentré chez lui; il s'est jeté dans son fauteuil sans
demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir même qu'il a encore son
chapeau à trois cornes sur sa tête; Rose se doute bien qu'il s'est passé
quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
en accourant d'un air empressé avec la robe de chambre et la toque
écossaise dont elle avait fait cadeau à son maître au jour de l'an, elle
lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voilà tout
bouleversé... est-ce votre goutte qui vous est remontée?
»--Ah! Rose!... si tu savais... je suis désolé, ma chère
amie!...--Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-être une grande
affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.--C'est Jean!... c'est ce
perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...--D'abord, je ne crois
pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
mal, ce pauvre jeune homme?...--Pauvre jeune homme... tu prends toujours
son parti... il se conduit d'une façon indigne!...--Comment? est-ce
qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?--Bien pis que tout cela... il
refuse la main de mademoiselle Adélaïde Chopard!...»
Rose recule de quelques pas et se met à rire aux éclats en s'écriant:
«Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
renversée!... que vous êtes comme un désespéré!...»
Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mécontent en murmurant: «Je
ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
position fort désagréable!... C'est très-mal... Vous me faites beaucoup
de peine, Rose!....»
Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle
se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu
m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce
mariage-là.--C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien...
mais...--Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...--C'est que,
Rose...--Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...--Non
sans doute...--Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?--Je ne dis
pas...--Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle
Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
épousant une femme qu'il n'aime pas...--Il est certain...--Est-ce que
vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu
naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des
socques par-dessus des patins?--Sans doute j'aime mieux mon filleul...
mais...--Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela
changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?--Ma foi non... au
fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.--C'est bien heureux...--Comme tu
dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à
Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
cela aux Chopard...--Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
répondu.--Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!--Bah! laissez
donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore
votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
une affaire terminée.»
Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il
faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai
jamais aller à pied...--Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez
en bas...--Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui,
Rose!...--Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
Allons; venez, je vais vous donner le bras.»
La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis,
elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de
l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt
devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je
n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...
»--Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on
ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et
finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme
cela!...»
Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le
cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en
lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte
sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.
«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le
fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
laissant toujours la portière de son fiacre ouverte, parce qu'il veut
être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir
mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger
toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.
La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience.
Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la
fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi,
mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton
futur dans tes bras...»
»--Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon.
«Bellequeue a pris la chose à coeur... c'est naturel... parce que quand
il s'agit d'une affaire d'amour... le coeur est à tout.»
Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon
Dieu!... le coeur _atout_!... J'ai fait un calembourg malgré moi!...
Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
l'esprit, ça vous emporte!...»
Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que
mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit
décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir
à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.
«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec
surprise.
«--Oui... oui, madame... je suis seul...» répond Bellequeue du ton d'un
homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.
«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde
d'une voix étouffée.
Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait
pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa
poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul...
Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce
moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
il n'y a pas de doute.
»--C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de
tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève
avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour
parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...
»--C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il
ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»
Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides,
et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien cruel d'être
chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne
suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»
Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à
faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie:
«Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
préparée à tout.»
»--Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit
madame Chopard.
«--Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois
pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»
»--Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant
son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le
diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux
vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il
m'en a dit un bien... oh!... un bien!...--Enfin, monsieur
Bellequeue...--Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il
ne pouvait plus l'épouser...--Il ne veut plus...--Je ne dis pas qu'il ne
veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
d'un si grand bonheur...
»--Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un
fauteuil.
«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près
d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»
»--Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un endroit à un autre.
«Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»
»--Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la
circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double
au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en
arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
Chopard que ma goutte m'a repris en route.»
Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec
un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le
salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû
dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»
»--Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant
pas à pas sa fille.
»--Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
serait parti comme cela?»
»--Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard;
«tiens, mon enfant, respire ce flacon...»
»--Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux
que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse
pas!...»
»--Chère enfant!... comme son coeur est pris!» s'écrie madame Chopard en
soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»
»--C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front.
«Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce
qu'il refuse.
»--Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,»
dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez
bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...
»--Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...
»--C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre
chose!...--Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
toute cette affaire!...--Fort mal!...--Vous n'avez nullement besoin de
lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais
un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
davantage!...
Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se
livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa
femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai
voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille...
il dira pourquoi...--Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
en prie!--Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les
nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
sans noyaux...--Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et en tous
cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.--J'ai toujours des
idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...
M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré
à ses réflexions.
Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître,
mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
celui-ci ait répondu à son valet.
«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses
bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait
signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un
fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
console, et s'assied en s'essuyant le front.
«Ouf! c'est encore lourd!...--Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
êtes venu à pied avec cela?--Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que
je n'ai pas même songé à prendre une voiture...--Vous avez bien chaud,
voulez-vous prendre quelque chose?--Ma foi, oui... au fait... un petit
verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»
Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire
plaisir à M. Chopard, qui avale le kirch en s'écriant: «C'est bon, le
kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?--Non,
monsieur.--C'est que j'ai du _romarin_, oh! oh! oh! fameux celui-là...
rhum à reins!... hein?»
Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un
instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait
erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son
côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne
pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion
pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
Voulez-vous que nous les goûtions?»
»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard
qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis
vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir
chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes
torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
fille...--Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez
dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
prendrons jour pour la noce.
»--Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé
de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...
»--Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a
encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être
un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...
»--Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
coeur d'une femme!...
»--De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce
que?...
»--Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...
»--Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon
cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est
prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne
cesse-t-elle plus de chanter: _Tu triomphes bel Alcindor_... vous savez,
avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous,
mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les
changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que
les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne
pouvez pas nier...
»--Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que
j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable
sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
et celui d'une autre.»
M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un
air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques
tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'oeil.
Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit:
«Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas
épouser ma fille?
»--Il n'est que trop vrai, monsieur.--Alors, monsieur, je dois vous
avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là
comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant;
«celui-là s'est fait tout seul.»
Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air
soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous
ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le
pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»
M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que
celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que
vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à
donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.
»--Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...--Il n'y a aucun mal, mon
cher ami...--Vous voulez que je vous dise...--Oui mon garçon, ça me fera
plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.--Eh bien! monsieur
Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je
n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre,
monsieur...
»--Vous en aimez une autre, mon garçon?--Oui, monsieur, oui, et c'est en
vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le
malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un coeur brûlant pour une
autre?...