Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est _Tolbecque_ qui le

dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs.

Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit

d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...

»--Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se

contenir. «Ne suis-je pas un animal, un _sac_... un malheureux

ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour

lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses

auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous

vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que

je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!...

Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que

l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a

du coeur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...

»--Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune

merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi

songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut

absolument venir.»

Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la

main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'oeil sur Jean.

Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant du pied avec

impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples

isolés qui ne font aucune attention à lui.

«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne

pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux

danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons

plus d'elle.»

Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin,

assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable

faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «--Mais je

réfléchis.--On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir

au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la

soirée? Il faut danser.--Je ne danse pas.--Il faut jouer, il faut faire

quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les

glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?--Non... je ne veux

rien.--Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre

figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez

qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du

plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là

pour chez soi.»

Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui

fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies

femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une

table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté, vous êtes beau

joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»

Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à

ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute

pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur,

prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!...

Ça n'est pas ça du tout.»

Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à

l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.

Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «--J'ai perdu

vingt louis.--C'est une misère... Vous les regagnerez une autre

fois.--Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté

m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore

recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.--C'est

l'usage...--Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos

parieurs...--Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans

éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai

gagné cinq cents francs.--Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le

punch si bon!»

Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de

ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang;

il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et

Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de

l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque

chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»

Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt

Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace

de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit

des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir

comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;

il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec

colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le

regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,

de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui

l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se

contenir.

Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un

moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle

autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais

ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que

le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille:

«Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux

noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?--Je ne sais pas

danser...--Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche,

c'est reçu.»

Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme,

on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient

de prendre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une

danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un

imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»

Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une

cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et,

depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.

Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il

dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.

La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard,

auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié

l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «--Et moi,

madame, je ne l'ai jamais sue.--Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que

de faire comme les autres...--Alors ça ira tout seul.»

Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux

cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il

brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame

d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec

sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien

ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.

On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante

ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal

afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet accident met

fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas

trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du

salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que

dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à

droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.

CHAPITRE XXI.

JEAN SE PRONONCE.

Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il

ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean

n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec

Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie

du jeune homme et son éloignement pour toute société.

La petite bonne sourit avec malice pendant que son maître parle, puis

elle lui répond: «Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu

misanthrope?--Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard

vient de me dire?...--Si fait, j'ai bien entendu.--Depuis plus de cinq

semaines que la goutte me retient ici... c'est à toi à jouer, mon

enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les

Chopard, et que la vue d'Adélaïde avait apaisé ses regrets. Eh bien!

pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...--Je vous

souffle, monsieur, vous aviez quelque chose à prendre là...--C'est

vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prétendue, une femme qui

l'a rendu si amoureux, que son caractère, ses goûts en ont changé du

noir au blanc!...--Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, ça ne dit pas

qu'il n'aille point ailleurs...--Où veux-tu qu'il aille?... il n'aimait

plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...--Il aime

peut-être autre chose que vous ne connaissez pas.--Et moi, qui me

réjouissais d'être rétabli... qui espérais mettre bientôt le pantalon

collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?--Je vous souffle,

monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez

pris que deux.--Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans

l'esprit... Tu deviens très-forte aux dames, Rose.--Non, c'est vous qui

n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.»

La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et

voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effarée annonce quelque

chose d'extraordinaire.

«Eh bien, mon cher Chopard!» s'écrie Bellequeue en voyant l'ancien

distillateur; «qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;

que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?»

»--Pour du nouveau, certainement qu'il y en a!» dit M. Chopard en

s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste là, et fait un signe

à Bellequeue pour lui faire entendre qu'il désire être seul avec lui.

Alors Bellequeue dit à sa petite bonne d'un air mielleux: «Rose...

laissez-nous un moment, ma chère amie.»

Rose jette un regard de colère sur Chopard, et sort du salon en fermant

sur elle la porte de manière à faire trembler les cloisons.

«Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi,» se dit-elle;

«un méchant vendeur de ratafia!... Mais ça ne m'empêchera pas de les

entendre.»

Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer

contre une porte vitrée qui donne dans le salon. Les vitres sont

couvertes d'un rideau vert; de derrière cette porte on entend tout ce

qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cassé que

mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.

«Mon ami,» dit Chopard, «je vous ai prié de renvoyer votre bonne, parce

qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens

de ma fille... Vous sentez bien...--C'est juste... mais j'allais le lui

dire de moi-même...»

»--Ça n'est pas vrai,» se dit Rose; «il ne me l'aurait pas dit.»

»--Mon cher Bellequeue, je suis allé chez notre jeune homme...--Eh

bien?--D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.--Comment! Jean

est déménagé sans m'en prévenir!...--Il loge rue de Provence...

Chaussée-d'Antin...--Le quartier des petits-maîtres; le gaillard se

lance...--Oh! certainement qu'il se lance!--C'est encore l'amour qui

lui aura donné cette idée-là...--Je ne sais pas si c'est l'amour, mais

je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et

l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans

flamme... joli, hein?--Et très-vrai... c'est-à-dire que c'est un feu qui

fume.--Je suis donc allé rue de Provence trouver notre jeune homme... La

maison est belle... décente... J'avais même fait sur son escalier un

certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.--Vous me le direz une

autre fois, continuez...--Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y

était pas.--Diable! c'est contrariant.--Oui, mais moi, qui suis fin, je

fais causer le domestique...--Est-ce qu'il a un domestique

mâle?--Tout-à-fait mâle... un jockey en forme de valet de

chambre.--Peste! quel ton!--Je fais donc causer le domestique, tout en

examinant l'appartement où, comme je vous disais, il n'y a pas de

cuisine. Savez-vous, mon cher, à quoi notre jeune homme passe son

temps?--A pleurer?--C'est pas ça du tout... A courir les spectacles, les

promenades, les soirées, à monter à cheval... et à faire plusieurs

toilettes par jour.--Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...--Oui, mon cher

Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme ça?... On

dirait que c'est derrière cette porte vitrée...--Je n'ai rien entendu...

Vous vous serez trompé.--Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme

nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...--Je vous

avoue que cela me passe...--Cela nous passe aussi, à ma femme et à moi;

mais, comme dit ma fille, ça ne peut pas en rester là.--Oh! soyez

tranquille, mon ami, dès demain je vais aller trouver le jeune

homme.--C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...

c'est elle qui l'a dit.--Elle a parfaitement raison.--Il faut que ce

garçon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut épouser ma fille,

ou il ne le veut pas... hein?--C'est très-juste.--Il me semble que c'est

de là qu'il faut partir.--Mon cher Chopard, il n'est pas possible que

Jean ne veuille point épouser la belle Adélaïde, car enfin vous avez

remarqué comme moi combien il en était amoureux...--Certainement, je

l'ai remarqué...--Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement à la

galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...

mettre de la pommade... se boucler... renoncer à fumer, porter des

gants...--Et pousser des soupirs donc!...--Or, qui a fait tous ces

changemens? l'amour; qui allait-il épouser? votre fille; eh bien! il

n'est pas possible que cet amour se soit ainsi évaporé sans

motifs!...--Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.--Jean est un

peu original, un peu étourdi...--Tous les savans le sont.--Il se sera

mis à courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que

lui causait la perte qu'il avait faite.--C'est ce que j'ai dit à

Adélaïde.--Il n'aura peut-être voulu reparaître à ses yeux qu'avec des

manières plus élégantes, un ton plus recherché.--Je crois que vous avez

mis le doigt sur la chose.--Mais dès demain j'irai le trouver... je lui

parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fixé l'époque de

son mariage.--C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura

répondu.--Il est même probable que je ramènerai l'étourdi dans vos

bras.--Dans nos bras... c'est bien, ça fera tableau... Allons, mon cher

Bellequeue, je m'en rapporte à vous... Jean connaît les grâces, les

talens, l'amabilité de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se

flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que ça ne

ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de

conserver des groseilles à l'eau-de-vie... les grappes entières, ce qui

ne s'était jamais vu.--Je lui glisserai ça dans la conversation.--Je

vais retrouver ces dames... Cette chère Adélaïde est dans une

agitation... Elle est extrêmement nerveuse...--Calmez-la, mon ami; je

réponds de mon filleul...--Ça suffit alors; nous pouvons compter sur

lui... Ah! à propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, même quand

elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous

empêchait de sortir, vous n'auriez qu'à prendre une voiture.--C'est bien

ce que je compte faire.--Adieu donc... A demain.»

M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prépare dans sa tête ce

qu'il dira le lendemain à son filleul.

Jean était désespéré en quittant le bal; il ne doute pas que madame

Dorville ne le trouve sot, gauche et complétement ridicule dans un

salon; il croit entendre encore les rires étouffés qui sont partis de

tous les points de la salle lorsqu'il est tombé avec sa danseuse; il a

vu des regards moqueurs qu'on lui lançait, les chuchotemens dont il

était l'objet. Tout cela lui serait fort indifférent si Caroline n'avait

pas été là; mais sentir son amour-propre humilié devant la personne à

qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le

souvenir.

Jean est rentré chez lui; il s'est enfermé dans sa chambre sans dire un

mot à son domestique qui juge à l'humeur de son maître, que le bal ne

l'a pas amusé. Pendant la nuit entière, Jean qui ne peut trouver le

sommeil, ne cesse de penser à Caroline; il ne cherche plus à se cacher

ce qu'il éprouve. «Rose a raison,» se dit-il, «je suis amoureux!... Ah!

je n'avais jamais aimé avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que

c'est que l'amour... Je croyais le connaître, je croyais ne pouvoir

aimer davantage... Ce n'est que d'à présent que je sens tout ce qu'on

éprouve près d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu'à elle, je ne

puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas à me rapprocher

d'elle m'ennuie, me déplaît, m'est insupportable!... Il me semble avoir

entendu dire qu'à mon âge l'amour était le sentiment le plus doux!... et

depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de

calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti

hors de moi, il me semblait que mon coeur volait près du sien... mais ce

bonheur a peu duré... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...

son air aimable en leur répondant... tout cela me faisait mal... Moi,

devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une

petite-maîtresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera

jamais!... sacré mille... Allons, voilà que je jure encore!... et pour

causer avec elle il ne faut plus jurer!...»

Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est

amusé à la soirée de la veille.

«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je

m'y suis si bien conduit!...--Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce

parce que vous avez perdu à l'écarte?--Oh! non, je n'y songe plus...

J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma

tournure gauche, empruntée...--Bah! vous êtes trop modeste, vous

commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous

valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de

suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.--Et ce

que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on

ne s'est pas moqué de moi!--Et non vraiment; on n'a ri que de votre

danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous

les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que

vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes...

Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait

pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé

à vous. Je vous ai cherché après l'anglaise, mais vous êtes parti si

brusquement!--Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!...

Je me suis sauvé!...--Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous

mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise,

voilà tout.--Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le

monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état

de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque

balourdise.--Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que

vous vous formerez.--Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à

apprendre avant d'y retourner...--Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche;

que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.--Mon

cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»

Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre

à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est

introduit chez son filleul.

«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de

Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.

«--Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu

merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...--Ah!

pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses

m'occupaient... Auriez-vous été malade?--Un petit accès de goutte, rien

que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui...

et ma jambe n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...--Je n'y vois

rien.--Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en

voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte

que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi

monsieur a déménagé?...--Mon cher parrain, le logement que j'occupais me

rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce

quartier-ci me convenait mieux...--Le quartier est beau, j'en conviens,

mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...--Je ne

le dédaigne pas, mais...--N'importe, passons l'article du logement, ce

n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus

important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné

chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu

cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta

prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et

la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de

quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de

mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les

préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais

tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me

faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»

Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec

agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le

jeune homme.

«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue,

«j'ai un aveu à vous faire...--Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux

faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le

présenter?...--Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous

dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je

vous avoue...--Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux

heures entre le ziste et le zeste...--Décidément je ne veux pas épouser

mademoiselle Chopard.»

Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de

tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne

veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»

Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas

épouser mademoiselle Chopard.»

Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de

désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces

choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta

future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...--Oh! pour fiancé,

mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette

cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour

lui avoir serré la main.--Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au

contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il

vous plaît?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens

vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur

vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on

puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un coeur de dix-neuf ans!...»

La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se

promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la

goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:

Jean · 第 19 / 27 段