vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je
devine tout. Allons rue de Provence.»
Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera
enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage
des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches...
Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
souvienne pour le redire à madame Chopard.»
Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
lui ouvrir.
«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «--Non, monsieur, mon
maître n'y est pas.--Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
sorti?--Oui, monsieur.--Il sort quelquefois?--Tous les jours... Monsieur
n'est presque jamais chez lui.--C'est égal, je vais toujours entrer...
Je ne suis pas fâché de voir son logement.»
Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M.
Chopard semble faire l'inspection.
«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand
je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la
surprise qu'il ménageait?--Monsieur ne m'a rien dit.--Pour un amoureux
il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y
tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut
avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce
que je vois...--Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit
personne...--Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...--C'est tout,
monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.--Comment! c'est tout?...
Mais c'est trop petit... Et la cuisine?--Il n'y en a pas, monsieur.--Pas
de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un
ménage.--Mais monsieur est garçon.--Je sais bien qu'il est garçon
maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
plaisir, aucune distraction?...--Oh! pardonnez-moi, mon maître, au
contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le
voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux
toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»
M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière
manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde
qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»
M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille
de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit
qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
d'une voix éteinte:
«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...--Ah! mon
Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième
déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «--C'est la conduite de M. Jean qui me...
suffoque... qui m'indigne!...
»--C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M.
Jean est affreuse.--Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en
frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.
«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort
de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
son coeur peut être excusable!...
»--Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle
circonstance... ce pauvre jeune homme... je conçois qu'il a été bien à
plaindre...
«--Je crois aussi que le coeur est bon,» dit M. Chopard en tirant son
mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son coeur!...
»--Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour
courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne
sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
c'est un oubli de toutes les politesses!...
»--C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et
impardonnable!...
»--C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant
un geste menaçant.
«--Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.
»--Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien
sa passion naissante.
»--C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille
tant il t'adorait!...
»--Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
Dieu! comme je m'en moque!...
»--Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis
tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.
»--Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit M. Chopard, «car après tout,
je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
figure....
»--Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille
supérieurement proportionnée.
»--Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en
disconvenir.
»--Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.
«--Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.
»--Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
tenable...--Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
qu'il faudrait faire, alors?
»--Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.
»--Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un
calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
encore bien.--Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà
tout!--C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout,
cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu
trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...--Oui, mon père,
mais c'est M. Jean que je veux épouser.
»--Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard
répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle
en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.
CHAPITRE XX.
JEAN EN GRANDE SOIRÉE.
Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il
est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans
son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez
madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même
ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
d'éducation.
Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la
promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et
il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.
Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac, qui loge dans sa
maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et
il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses
mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son
goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la
bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du
moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense
plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les
faire excuser.
Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé
Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.
«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre
monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître,
mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout
cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous
voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»
Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà
Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne
point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.
Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce
soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal,
enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez
un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner
cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à
Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons
toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?--Avec plaisir... quoique je me
sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...--Non, ça
commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez
perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené
dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de
la conversation?--Je dirais quelque bêtise.--Bah! vous êtes trop
timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.--Je ne crois pas que
je ferais passer les miennes pour cela...--On chantera, on fera de la
musique...--Je n'y connais rien.--C'est égal... il faut toujours juger
les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
mieux que de ne rien dire...--C'est toujours cette s... peur de mal
parler qui me retient.--Ah! par exemple, il faut supprimer les
jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte,
que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point
mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher,
on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des
artistes; des banquiers... un monde fou...--Ah! mon Dieu, vous me faites
trembler!...--Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise
au milieu de trois cents personnes que de douze!....»
Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait
une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante
soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.
La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la
foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la
présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a
prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un
profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et
Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la
connaissance du maître de la maison, vous pouvez maintenant prendre
part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui
la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à
côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»
Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons
magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en
parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit
de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait
plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu
dans la foule.
Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène
dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la
conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y
presse.
L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le
jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait
plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.
Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une
inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne
qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des
courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde
tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son
chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le
surprendre au milieu de la foule.
De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous
amusez-vous?...--Pas trop.--Faites plaisir...--Je ne connais
personne.--C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
cher, animez-vous un peu.»
Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
dire et sans rien faire.
Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre
sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son coeur;
il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.
«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première pensée de Jean, et
cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de
s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société.
Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance
sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il
faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille
marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas
attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh!
mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière
manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»
Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire
de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs
messieurs viennent la saluer et causer avec elle.
Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant
lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va
tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler;
et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du
charme répandu dans toute sa personne.
Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de
dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a
pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est
assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune
homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que
celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme
qu'elle partage son amour.
Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame
Dorville.
«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel
goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»
C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il
n'entend que les chanteurs. «C'est un duo _des Aubergistes de qualité_,
n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas
plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.
Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on
l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il
vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur
que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise
qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.
Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses
traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est
vous, monsieur Durand?
»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous
attendiez pas à me rencontrer ici?--Non, je l'avoue, car je crois me
rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
soirées...--C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai
_bou_... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...
»--C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup
d'oeil sur la toilette de Jean.
»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en
s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté.
«D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
moelleux de la perfection!...
»--Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en
souriant.--«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis
sûr que monsieur vous en disait autant.»
Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais
pas de ça à madame.
»--Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean.
«--Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.--Il faudrait être un
sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le
petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
hommages.
Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste
devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
personnes vinssent lui parler.
Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.
«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup
Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?--Oui, madame...
j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.--Votre mère!... Ah! je
vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des
distractions à votre douleur!...--Oh!... ce ne sont pas des distractions
que j'y cherchais... mais je...
»--Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»
Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient
se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.
«Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours à
Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à
cette soirée... car j'étais si fatiguée...--Ces dames ont rendu la fête
complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que
de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»
Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.
«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean.
«--Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à
_m'embê_... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...--Je le conçois,
quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a
quelques jours...--Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la
réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
ici.--Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...
»--Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?»
dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces
maudits bavards!...»
Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît qu'ici il
est impossible de se dire deux mots de suite!...
»--Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais
on se dit bien peu de chose!...»
Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et
revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de
sentinelle.
Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui
sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à
entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes
approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La
conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature,
théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline
parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et
si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche
point à briller en déchirant ses meilleures amies.
Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas
derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur,
se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
qu'elle est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
sur la cause de son silence.