doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez
elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance...
je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des
grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux
seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus
jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas
souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose de
froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je
suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus
maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon
m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme...
coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses
connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai
commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que
cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien
aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela
m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me
semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»
Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se
fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à
rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce
qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent
de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les
Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je
répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de
laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»
Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du
monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu,
croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à
mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans
que son futur arrivât, ne savait que penser.
Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en
aller.
«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit
et en prenant un air boudeur. «--Nous étions inquiets de toi, mon cher
ami,» dit Bellequeue. «--Nous avons fait sauter les abricots sans lui!»
s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
petit coin... un _petit coing_... Oh! oh! oh!... il est bien amené
celui-là!»
»--D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «--Du
spectacle, mademoiselle.--Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi
seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
aviez fait une si belle toilette?--Non, je vous assure!...
»--Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour
le spectacle.
»--C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en
admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.
»--Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?--Ma foi,
mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement
distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans
savoir ce qu'on avait joué.»
Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle
Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien,
dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...--Ma foi,
oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le
_Pied de Mouton_, et de retenir la romance de: _Gusman ne connaît plus
d'obstacles_, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:
Tu dois t'attendre à des miracles,
Et pour toi qui n'en ferait pas!
Ȃa faisait presque un calembourg!--Monsieur Chopard, taisez-vous
donc... Adélaïde nous écoute!...--Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»
Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit
tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on
lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide
que M. Jean n'a jamais été si aimable.
En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer
fumer quelques cigares dans un estaminet.
«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «--Tu ne fumes plus!» s'écrie
Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand
cela?--Depuis... aujourd'hui.--Comment! toi qui aimais tant à
fumer...--Je ne l'aime plus...--Est-ce que tu as été malade de la
pipe?... Est-ce que...--Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué
qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
ne veux plus fumer.»
Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après
avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en
disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
pantalon collant.»
Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son
souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient
toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se
mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en
marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans
les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
quartier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va
maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la
taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans
l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans
son quartier.
Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières,
augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu
un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle
croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un
regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son
mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...--Il s'évaporerait
en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»
Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience,
encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs...
de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira
bien...»
Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on
va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance;
mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard,
tout le monde compte sur sa promesse.
«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins
j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me
mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite.
Demain j'irai dire cela à mon parrain...»
Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était
déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.
Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.
Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.
«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne
peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas
amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela.
Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un
peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
encore très bien fait...»
Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.
«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...--Que
veux-tu que je te dise, Rose?--S'il est vrai que vous épousez dans dix
jours mamzelle Chopard?--On le veut... mais je ne m'en soucie guère.--Eh
bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre
figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
pas?--Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai
tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.--Oh! quel conte! Ah! ben par
exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la
main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée
pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
dit cela pour mieux vous enjôler...--Tu penses donc que je suis encore
libre, Rose?--Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si
jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»
Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois,
le jour où je t'ai quittée si vite...--Et vous n'y êtes pas allé
depuis?--Non...--Vous sembliez la trouver si charmante...--Ah! je n'ai
pas changé de sentiment...--Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
qu'elle vous à mal reçu?--Non... pas précisément... mais j'ai cru
voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je
ne savais comment me tenir.--Bah! bah! on est gauche les premières fois,
et puis on s'accoutume...--Non, Rose... non... Je croyais aussi que
partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien
pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand
monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille
ou je ne dis que des sottises...--Allons donc, ce n'est pas possible,
vous êtes trop modeste...--Il y avait là des dames qui me regardaient...
puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma
cravate...--Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?--Dans le monde,
Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.--Est-ce que vous
n'êtes pas bien comme cela?--Je commence à m'apercevoir que je pourrais
être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
déplaisait...--Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
ridicules...--Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à
revenir...--On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
c'est pour toujours...--Oh! non... son air froid en me reconduisant...
Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me suis sauvé si
vite...--Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...--C'est fini,
Rose, je ne la reverrai plus...--Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez
pas.--Ce mariage me distraira peut-être.--Se marier pour se
distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous
n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
vous en aimez une autre...--J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
jamais dit cela...--Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de
cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
qui vous rend tout autre depuis quelque temps.--Moi... amoureux!... oh!
tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...--Raison
de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.--Je
trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je
n'ai jamais eu l'idée...--Je vous dis que vous en êtes amoureux,
extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
Adélaïde?...--Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...--Et vous
l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!--Tu as raison;
Rose, décidément je ne l'épouserai pas...--Et vous ferez
très-bien.--Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point
retourner...»
Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
en sera pour son pantalon collant.»
Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les
avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit
et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste
près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la
maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont
prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.
Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue
partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
remplacent les projets d'hymen et de bonheur.
CHAPITRE XIX.
CHANGEMENT DE CONDUITE.
Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort
presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a
faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui
plaire.
Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour
cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.
«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il;
«ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets
que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que
tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde est trop
raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»
»--Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si
amoureux.
Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien
qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier
sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.--Cela fait
l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «--Et cela
prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.
«--Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si
long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de
suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»
»--Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous
plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...--Il ne fume
plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
défendu.--C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela
déplaisait aux dames.--Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.--Ne
va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!...
calembourg!--Ah! mon père!...
»--Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue
plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
qui lui empruntaient de l'argent.»
»--C'est très-bien cela...--Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à
la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.--Comme Diane qui changeait
son amant en cerf... Ah! ah! ah!...--Ah! mon papa, que vous êtes
terrible avec vos jeux de mots!--Écoute donc, j'aime les pointes, moi,
je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
prise, ma femme... Calembourg!»
Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et
Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.
On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la
circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le
noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur.
Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs
faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère;
Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.
Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement
mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu,
et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée
de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement
affecté!...»
»--Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
«Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel
incessamment nous dirons deux mots...»
Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est
parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!--Le pauvre
garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il
ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?--Non, ma
mère, pas un seul mot!--Il se sera fait une furieuse violence!» dit M.
Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
la nature avant tout.»
Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans
consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à
laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.
Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses
anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus
qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où
souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.
Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages,
des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne
veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite;
il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la
promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à
un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans
vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.
Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la
distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La
jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
n'entend plus parler du fiancé. Une telle conduite semble
extraordinaire.
«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle
Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a
toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière
visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
le laisser venir à rien avant de m'épouser.»
»--Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme
Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
passé à côté.--Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
fait, je ne puis pas vivre comme cela!...--Calme-toi, ma fille,» dit
madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout
amour!...--Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble
très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
n'entend plus parler non plus...--Il faut qu'il soit malade.--Mon
papa... allez-y donc, je vous en prie.»
M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une
légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec
sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait
pas de chez les Chopard.
Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de
ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.
«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage?» dit
Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que
madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort
amoureux...»
»--Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
pourquoi on ne vous apercevait pas.--Vous le voyez, une petite atteinte
de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige,
ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
sort pas de chez vous... n'est-ce pas?
»--Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous
demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où
vous nous l'avez amené.--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
dire?--Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
Anglais, vous savez... le _spleen_... et ma fille le craint
aussi.--Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il
pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
absolument consoler ce pauvre garçon.--Au fait, comme son futur
beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé;
cela n'a rien d'inconvenant.--C'est tout naturel, au contraire; allez et
revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»
M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul,
et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.
L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il
demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a
déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.