Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:

«Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...--Dame! c'est ce qu'on dit

partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque

chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser

votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là...

Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien

que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande

pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui

prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de boeuf, un

menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être

bien avec tout ça!»

Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie:

«Ah! si tu savais comme elle est jolie!...

»--Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec

humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...

»--Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise.

«--Certainement.--Non, Rose, tu ne la connais pas...--Allons, voilà que

je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!--Et qui diable te parle

de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.

Rose regarde à son tour Jean avec surprise en disant: «Comment!

monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me

disiez qu'elle était si jolie?--Non, Rose, non... c'est d'une autre

personne... d'une jeune dame...--Une jeune dame?...--Oui... Et c'est

celle-là qui est charmante!...--Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune

dame-là?...--Je vais te conter cela, Rose.»

En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la

fait asseoir sur ses genoux.

«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me

faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...--Allons, Rose,

tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de

plaisanter!--Oh! je le vois bien!»

Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste

sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure

nocturne et sa visite chez madame Dorville.

Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir

que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille

questions à son sujet.

«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?--Oh! oui, Rose, une

figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,

moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...--Oui,

à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?--Mais vingt ans,

je suppose...--Grande?--Une taille ordinaire... mais si bien faite!...

si bien tournée!...--Elle était bien mise?--Oui... elle est

élégante.--Quelle robe avait-elle?»

Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant:

«Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa

robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...--Vous

n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?--Ma foi

non... Pourquoi faire?--Certainement vous êtes le maître de vos

actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous

retourné chez cette dame?--Non... Est-ce que tu penses que je puis y

retourner, Rose?--Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas

engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous

revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une

connaissance très-agréable.--Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»

Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs

reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez

vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu

sait pourtant que nous sommes bien sages!»

Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève

brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir

madame Dorville.

«--Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant;

puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis

contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous

faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons...

M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon

pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont

l'air de me regarder comme une domestique...»

Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il

fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour

même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la

maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe

à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon

sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis:

«Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi

je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis

m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»

Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et

veut faire un joli noeud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il

ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du

pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour

savoir après qui il en a.

«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un

air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne

t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»

La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils;

malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait

pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui

ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts

dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau

et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est

amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être

la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»

Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus

tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie

le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.

Alors le coeur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont

il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au

portier madame Dorville.

«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est

chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en

est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.

«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant

lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant

elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai

d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que

je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je

saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus

dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et

embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes

ses connaissances!... Allons, en avant.»

Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.

«Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de

l'assurance.

«--Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?--Jean Durand.»

La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était

deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et

reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame

Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez

joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.

En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se

rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se

lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce

monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom

piquent leur curiosité.

Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un

coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il

croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle

jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se

décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces

figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se

recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il

cogne un guéridon; en s'éloignant du guéridon, il renverse une chaise,

puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il

l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont

tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu

s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je

vais vous démêler.»

Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et

ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas

pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne

voyait plus rien.

Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se

lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par

la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air

aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.

Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je

vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...

»--Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de

vous asseoir.»

Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre

naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et

ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de

la main gauche à la main droite.

«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,»

dit Caroline qui cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la

conversation.

«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu

plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...

»--Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui

s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.

«Non, madame, je suis resté ici...

»--Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame

Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation,

car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que

M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le

considérer.

«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en

minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à

moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon

mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...

»--C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son

mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens

marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment

très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.

»--M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce

que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa

société.....

»--Ah! c'est bien méchant!...--Madame Beaumont a toujours eu du

caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle

jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...--Oh! non!... j'ai les nerfs

trop délicats...»

Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses

pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire.

Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et

surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à

autre des regards significatifs.

Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence,

voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle

craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe

quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler,

et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a

pas les yeux sur lui.

«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une

des dames à Caroline.--Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente

musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!--Ma foi!

je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi

donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement

l'air de _la Gazza_.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de

basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement

perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle

veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même,

en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!

c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de _Robin des Bois_, et

vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...

Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il

chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.

»--Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...--Il emporte la

pièce!...--Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est

qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que

monsieur est de mon avis?»

Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et

ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise

musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis

très-godiche pour tout ça!...»

Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les

dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui

n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y

livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville?

On dit que c'est très-bien.

«--Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime

pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»

C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il

semble avec malice vouloir faire parler.

«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond Jean en tâchant de

prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et

je trouve que c'est _embêtant_!...»

Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde

en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de

se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en

fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu

habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,

et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en

éclats.

Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et

Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à

tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle

singulière tournure!...--Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir

d'admirer sa rosette!...--C'est qu'il a des expressions tout-à-fait

déplacées!...--Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton,

a-t-elle fait une semblable connaissance!»

Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond:

«C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger

à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est

l'essentiel.»

Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors

près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des

chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui

disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je vous présente

monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service

qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un

voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de

moitié dans ma frayeur.

»--Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres

personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean

avec plus de bienveillance.

«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a

arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture...

Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que

nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut

bien nous accorder.»

Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont

incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond:

«Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la

première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.

«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit

bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne

sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta

cheminée qui fume...--En effet... je sens aussi comme une odeur de

fumée,» dit madame Beaumont.

«--Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous

sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.

»--De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de

dégoût.

«--Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui

sens comme cela; cette _sacrée_ odeur de pipe pénètre dans les habits...

Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»

On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline

elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes

dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:

«Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes

pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.

Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient

bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.

Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours

dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix

à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui

présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et

s'éloigne en pirouettant.

Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il

semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont.

La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et

Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours

Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en

lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille

aussi.»

Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout

de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait

horriblement mal à la tête et au coeur!--Oui... c'est vrai,» répond

faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»

Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et

va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus

tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais

parti.

»--Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond

Caroline d'un ton froid mais poli.

«--Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez

vous... il faut...»

Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame

Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est

un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.

«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré;

et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses

bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en

courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.

Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait

ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se

sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.

CHAPITRE XVIII.

JEAN EST AMOUREUX.

Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris

la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le

soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue

ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,»

dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va

devenir un homme charmant?--Il l'était déjà.--Oui, mais il le sera

davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il

négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.--C'est ce qu'il me

semble aussi.--Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra

galant!--Ça me surprendrait!--Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit

en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait

avant peu voir son futur à ses pieds.--Je ne veux pas non plus qu'elle

fasse trop soupirer ce cher enfant....--Soyez donc tranquille! vous

savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....--Beaucoup

trop vite même.--Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée

par la belle fiancée... ce temps passera en oeillades, en serremens de

mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour!

Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens

qui assurent que c'en est le soleil.»

Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera

le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en

rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler

quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.

Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce

qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la

noce de Jean.--Ah!... c'est donc bientôt la noce?--Dans trois

semaines...--Alors vous avez le temps de foire vos battemens!--Pas trop;

on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien

avancer l'époque...--Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle

Chopard?--Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça

le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette

extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas

assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait

rire?--Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.--Oh! tu es

vexée de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu

prétendais que ce mariage n'était pas assorti...--Moi, oh! je vous

assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me

faire?...--Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,

je vais me rendre chez mon tailleur.--Pourquoi donc faire?--Pour lui

commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas,

pour la noce de Jean.--Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un

peu avant de commander votre pantalon collant.--Pourquoi

cela?--Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?--Ah!

friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas

Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»

Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au

hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du

matin chez madame Dorville.

Jean · 第 16 / 27 段