A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se

trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire

qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille

livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,

il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position

que l'on occupe dans le monde.

M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires,

aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se

fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire

sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à

gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont

point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de

fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or

qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront

plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne

soutient plus.

Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution

qu'elle lui avait causée.

Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle,

de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons

encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si

tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai

usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent

fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait

que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»

Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien

suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu

cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je

n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur

les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont

fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore

honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre

toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,

c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le

monde, où tu étais si bien faite pour briller!...--Moi, ne serai-je pas

toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec

les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la

véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans

l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre

existence.»

La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur

restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi

heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si

peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec

quelques amis que l'on avait conservés, une partie de spectacle,

c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en

société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on

portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est

pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée;

quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un

murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle

figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de

graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on

sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc

regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux

qu'il ne lui manquait rien?

Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle

n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en

vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux.

Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être

logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au

premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après

avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,

de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient

à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors

dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré

assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs,

mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à s'abuser elle-même.

Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord

dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de

l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui

lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous

changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des

girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,

dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous

changeons de sentimens.

Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci

espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares

talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.

Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les

dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des

talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime

surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il

serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les

vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement

destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.

M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut

d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des

talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre

agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut

étonné de trouver réuni tant de graces, de mérite et de modestie;

cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour

s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités

solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.

Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de

Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme

de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant

une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il

avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien

gagnée.

A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment

avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour

mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.

M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion

sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où

finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.

Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait

un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un

fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer.

Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était

pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame

Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit

rien à M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre ça fille, mais elle

lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.

Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main

était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement

enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages

de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation

d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans

doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à

l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination,

l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son coeur.

Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle

se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.

Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa

mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle

éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,

toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres,

Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait

l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.

Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline

n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un

amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et

elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune.

Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence

d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur

l'avenir de sa fille.

Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y

fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle

destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et

entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de

revenu.

Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.

Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une

demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la

jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux

adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir

passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit

de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir

consulté son coeur.

Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a

maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa

position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable

confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au

caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les

avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue

coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point

de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas;

enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la

société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne

pouvoir médire.

Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de

feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont

elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui

avait pu apprendre son nom et son adresse.

Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les

toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune

homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même

pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui

n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!...

quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»

Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela

qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis

d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon

guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a

compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et

mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour

Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je

ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait

comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là

jusqu'à demain!...»

Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une

quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court

au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous

voir.--Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre

frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi

cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon

appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes

armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai

rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!

»--Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la

suite de notre aventure?...--Comment! il y a une suite?--Tenez...

regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien

perdu.--Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?--On vient de me

rapporter tout cela...--Qui... le voleur?--Oh! non pas! mais ce monsieur

qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites

jusqu'à une voiture.--Eh bien?--Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en

repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.--Oh! c'est

bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un

mouchard, que cet homme-là?--Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!...

à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous

aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas

cette idée.--Vous l'avez donc vu?--Certainement, il est venu lui-même,

et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.--Comment est-il au jour, cet

homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le

regarder.--Mais il n'est pas mal...--Il m'a paru grand.--Oui... assez

grand...--Un air commun, à ce que j'ai pu voir.--Non, pas précisément

l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze

pas!...--Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...--Ma

chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service

qu'il m'avait rendu?--Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,

moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.--Du reste, ce jeune homme est

fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer

dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a

sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son

père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et

possède douze mille livres de rentes.--Douze mille livres de rentes, et

ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...--Il m'a

avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...--Il doit

être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.--Vous pensez bien qu'il

ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au

billard!...--Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses

propos, ce garçon-là!--Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons

qui lui sont échappés...--Ah! ça me ferait mal aux nerfs!--Cependant

après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise

de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter,

lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il

ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.--C'est fort

heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...

Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait

l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas

pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»

Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne

s'occupe plus de M. Jean.

CHAPITRE XVII.

SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.

Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,

l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,»

ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et

tu lui dois des prévenances... des petits soins...--Ah! mon parrain, je

vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la

superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins

pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que

d'ailleurs...--D'ailleurs!...--D'ailleurs... je ne sais pas... enfin

cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.--Toujours farceur!....

ah! coquin, tu caches ton jeu!--Je ne cache rien du tout, je vous

assure.--Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde

elle-même prétend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout...

C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu

auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en

liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?--A rien, mon parrain.--Ça

m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»

Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la

visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue

avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans

ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de

niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant...

cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais

comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis

resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne

s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de

faire de longues visites.»

Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle

Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours

sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras.

Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince,

et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant

ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est

pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela

viendrait...»

Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les

parens en concluent que les jeunes gens sont très-satisfaits l'un de

l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son

filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est

fort gentil ce soir!--Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond

madame Chopard. «--Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est

l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le

faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»

Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle

court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui

vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne

ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle.

Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son

assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le

futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les

femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux

le calembourg... oh! oh! l'amour qui _s' en mêle_!... Madame Chopard,

note celui-là!...»

Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son

aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son

ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent

ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend

si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue

des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de

cela.

Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un

voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...--Vous

vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.

Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son

filleul a été toute naturelle.

«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas

être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le

soir...--C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier...

vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»

Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:

«Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce

qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite

chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille

Chopard.

Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,

comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y

reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un

quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que

jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son

prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille:

«Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de

quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....--Tant mieux!

tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son

tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!--C'est juste,» dit M,

Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs

haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»

Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il

s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente

souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de

s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien

jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce

que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais

cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais

qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en

cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...

Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du

tout.»

Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en

secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se

distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de

charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il

n'est pas allé.

Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans

le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout

occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins

la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.

C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un mouvement de surprise

en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...--Oui, Rose, c'est

moi...--Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...--Est-ce que

mon parrain n'y est pas?...--Non, monsieur... C'est sans doute lui que

vous désirez voir?...»

Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas

attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;

la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en

ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.

«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis...

depuis...--Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air

distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.

«--C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant

que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais

aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là...

ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a

envie.»

Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah!

bah! ce sont des bêtises tout cela...--Comment des bêtises!... Oh!

monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous

est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense

plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez

vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous

reconnais pas... vous qui étiez si gai, si farceur... Dieu! comme

mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme

ça!»

Jean · 第 15 / 27 段