resterai point veuve encore une année!... Et pourquoi donc cela?...
certes, je ne pense pas à me remarier... Je suis libre, je suis
heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...»
«Ah! nous sommes veuve... J'aurais dû le deviner; mais il ne me semble
pas qu'on regrette beaucoup le défunt... Voyons la suite des réflexions
de la veuve:
«Ils me font tous la cour... même ceux que des liens indissolubles
attachent à d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
derniers me donnent presque de la colère. Si je pouvais avoir une
faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
quelqu'un qui est déjà engagé!... mais ils ont tant d'amour-propre...
Ils croient que l'on ne pourra résister à leur grâce, à leur esprit, à
leurs séductions!... et malheureusement ils réussissent quelquefois! Je
ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa société, mais son
mari devient vraiment insupportable, et je tremble à chaque instant que
sa femme ne s'aperçoive de son ridicule amour.»
«Il y a des choses qui ne sont pas mal là-dedans! Tout le monde lui fait
donc la cour à cette belle Caroline... Il y a peut-être aussi de
l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredié! si tous les
hommes me ressemblaient...
«Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
du Sentier, et un autre rue Richer, près du faubourg Poissonnière,
presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.
«Ah! voilà mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, près du
faubourg Poissonnière, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
pour trouver la maîtresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter à
madame Caroline Dorville.... A présent que j'ai lu ces tablettes, je ne
serai pas fâché de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai à
peine regardée.... Au total, ce doit être une femme... jolie...
élégante... et bonne enfant au fond.»
Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant à ce
qu'il vient de lire dans les tablettes.
CHAPITRE XV.
LA DAME AU SOUVENIR.
En s'éveillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait déjà
oublié les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
pensait à son prochain mariage avec mademoiselle Adélaïde, aux
changemens que cela pourrait apporter dans sa manière de vivre, puis il
s'écriait: «Après tout, j'espère bien faire toujours ce qui me
conviendra, et fumer chez moi toute la journée, si cela me plaît!... Oh!
je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer à
l'odeur de la pipe.»
Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
odorat. Il en cherche la cause, et aperçoit, sur une chaise, près de son
lit, le petit sac de soie d'où s'exhalait cette douce odeur.
«Ah! c'est le ridicule de cette petite maîtresse!» dit Jean en se
levant. «Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
les approche... Ça sent assez bon quoique ça... C'est comme la crême de
fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-être croire que je
viens moi-même pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
rien qui m'ennuie plus que les remercîmens... Cependant si je donne cela
à quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
sac à une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-même... Après tout,
je n'ai pas l'air d'aller demander une récompense honnête!... et puisque
je n'ai rien à faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
côté de la rue Richer qu'ailleurs.»
Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la
veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce
qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame
Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond:
«Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»
Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc,
monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle
fait?»
»--Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un
ton brusque. «--Non, monsieur... mais...--Mais alors, qu'avez-vous
besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»
Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en
murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande
quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre
sans vouloir s'instruire?»
Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui
fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne
encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à
l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce
qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que
madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son
éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»
Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond:
«C'est ici, monsieur, montez au second.»
Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il
n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de
si bonne heure...»
Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est
ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?--Oui, monsieur.--Y
est-elle?--Oui, monsieur.--Est-elle levée?»
La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières;
cependant elle lui répond encore: «Oui, monsieur, madame est levée.--Je
voudrais lui parler...--Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?--Mon nom
ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce
que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire
d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!--Mais, monsieur...--Allez
lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»
La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui
disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau
canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré
avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
qu'une harpe.
«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette...
minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant
lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser
le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
robes à froufrou!... les...»
Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne
me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
personne depuis le matin jusqu'au soir.»
Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et
bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer
de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le
désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime
surtout à rencontrer.
Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient
l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une
belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec
goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante
physionomie.
Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un
air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine
quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable
m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
plus sans doute?...»
La jeune femme regarde Jean, et cherche à se rappeler ses traits en
balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
sais...--Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.--Quoi!
c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.--Il n'y
a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit
sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait
enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au
collet.--Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...--Il n'y a pas de
bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est
tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»
Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient.
Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a
fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point
s'éloigner aussi vite.
Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le
ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir
ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.
La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup
d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'oeil que Jean n'a aucune
habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle
aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint
de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet,
malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en
pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort
gauchement assis près de la petite-maîtresse.
«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme,
qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la
conversation s'engage. «--Oui, madame... oui, en vous quittant... Après
vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais
rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé
cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous
aviez dit, et...--Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.--Oh! pas
du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord
je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien
de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
qui est quelquefois bigrement sciant!...»
Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa
chaise de celle de Jean.
«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à
quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas
trouvée...--Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
adresse?»
Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment
j'ai su... votre nom?...--Oui, car vous avez bien demandé madame
Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom
de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
de cela.--C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour
m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé,
j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»
La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie:
«Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
pour obtenir quelques renseignemens...»
Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean
d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au
hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort
drôle, monsieur.»
La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez
drôles en effet.»
Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir,
peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son
souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger
sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un
tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça--c'est fièrement
bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se
trouve mal dans une église?...--C'est _la mort du Tasse_, monsieur.--Ah!
c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est
tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»
Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris;
mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les
tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans,
c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je
présume que ça se passe dans, le carnaval...--Ce sont les noces de
_Thétis et Pélée_.--Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des
époux!--Ce sont des dieux...--Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
a qui sont bien laids... Le _Pelé_ c'est probablement ce gros qui est
là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est
déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?--C'est la
Discorde, monsieur.--Ah! c'est la Discorde...--Vous ne connaissez donc
pas le jugement de Pâris?--Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans
mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»
La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant
vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais
rire, madame?»
Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui,
monsieur.--Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...--Je ne dis pas cela,
monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
franche...--Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise...
et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie.
Que vouliez-vous me dire, madame?--Que je suis étonnée, monsieur, de
votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?--Non,
madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était
herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je
m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des
simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école;
j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre
comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la
botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans
être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille
livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»
La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi
vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui
plaît.--Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.--Vous avez
préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde,
dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
un rang agréable...--Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
aller en société quand ça me fait plaisir?--Oh! je ne dis pas cela,
monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
coutumes du monde vous ennuyaient.--Ah! que voulez-vous!... je trouve si
incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à
chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
tout cela vous amuse, vous, madame?»
La jeune femme sourit encore de la question et répond à Jean: «Tout
dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans
l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude
de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et
j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des
autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me
mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je
devais vivre...»
Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout
dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
aurons de l'eau aujourd'hui!...»
La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au
plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean
un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante,
monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque
vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous
reposer un instant chez moi.»
Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
«Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la
porte...»
Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui, se sentait
très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là,
s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise,
quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.
«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une
femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un
peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en
cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête
auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non,
quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré
sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des
yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur...
mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait
l'effet d'un oeil de verre auprès d'un oeil naturel. Par exemple, je ne
crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle
me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est
certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux
de pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble
qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de
mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les manoeuvres d'un
régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter
en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»
Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au
souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.
CHAPITRE XVI.
CAROLINE.
Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il
vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres;
c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme,
surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de
l'esprit.
Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout
entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et
à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement;
mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une
bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.
Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères;
les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès,
et une grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement
les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et
dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent
à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
plus, elle est bonne et modeste.
»--Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire
un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
rentes.»
On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre
humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument
de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer
de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme
capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.
Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine
songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes
gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font
rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser
l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces à
entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline
mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.