Mademoiselle Adélaïde retire vivement son genou et se recule en disant:

«Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc... En vérité, je ne suis pas

habituée à ce qu'on prenne avec moi de telles libertés, et tout ce que

vous me dites me paraît bien singulier... Ce n'est jamais comme cela

qu'on m'a fait la cour!...»

Jean regarde la demoiselle et part d'un éclat de rire qui augmente la

confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son père, tout en

jouant, dit à madame Durand: «Votre fils a pris feu comme du

phosphore!... Voyez-vous comme il en conte à ma fille!... Vingt et un

d'emblée... ça se paie double... J'avais joué deux liards, c'est un joli

coup.»

Lorsque Jean a cessé de rire, il se rapproche de mademoiselle Adélaïde

et lui dit: «Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire

la cour?... Ce n'est pas ça du tout!... je viens pour vous épouser si ça

vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gêner; si je ne vous plais

pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette idée-là,

mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.--Mais,

monsieur... pour s'épouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord être

amoureux l'un de l'autre?--Je ne crois pas que cela soit absolument

nécessaire... Quant à moi, je vous mentirais si je vous disais que je

suis amoureux!...--C'est très-galant!...--Aimez-vous mieux que je vous

le dise et que je ne le pense pas?--Je veux que vous le soyez... Il me

semble que cela n'est pas si difficile...--Oh! c'est très-difficile pour

moi! Quant à être galant, à faire la cour, je n'y entends rien; aussi je

vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaurées, ni les prudes...

Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous réfléchirez au projet des

parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goûter

un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fâché

d'apprécier vos talens en distillation.»

En disant cela, Jean se lève, s'approche de la console, prend un bocal

rempli de cerises et s'écrie: «Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas

moyen de goûter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux

en évidence pour que nous n'en ayons que la vue?

»--Non certainement,» dit M. Chopard en quittant la table de vingt et

un, après avoir dit bas à ses voisins: «Continuation de l'originalité du

jeune homme,» et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et

ouvre le bocal en disant à Jean: «Vous allez m'en dire des nouvelles!...

Il n'y a rien de tel que les fruits à l'eau-de-vie; le plus sage a beau

jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on

fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-là... les sermens confits...

Madame Chopard, tu tâcheras de t'en souvenir.»

Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de

vingt et un, parce qu'ils aiment autant goûter les cerises que de dire:

Je m'y tiens ou j'ai crevé; ce qui est cependant fort récréatif, surtout

quand on joue le vingt et un à deux liards.

Après les cerises, Jean propose de goûter d'un autre bocal, puis d'un

troisième, et comme à chaque nouvelle dégustation la société adresse

force complimens à mademoiselle Adélaïde, les Chopard sont dans

l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais

madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal à son fils, demande à

continuer le vingt et un.

On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer,

chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours

assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu!

quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est

amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est

amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.

Bellequeue l'a dit à papa.»

S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer

avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle

se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean,

et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se

fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.

L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de

très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils

s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très

ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne

paraît bien en état de se marier.

Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune

Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant

avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort

cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à

ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis

très-disposée à être sa femme.»

Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a

fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il

est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par

entêtement.»

Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il

faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans

l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse

de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci

chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle

Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne

pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard,

et vous êtes cause qu'il fait _fausse_ queue.» A Jean, Bellequeue dit:

«Tu as fait naître une terrible passion dans le coeur de mademoiselle

Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer

en tourtereau.»

Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à

Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne

vient-il pas nous voir?»

»--Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se

résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»

Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue

parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit

beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air

satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement

au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la

demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»

»--Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et

s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui

secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le ventre

de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...

»--Les voilà fiancés ces chers enfans!» dit madame Durand en embrassant

madame Chopard, tandis que M. Chopard s'écrie: «Voilà un noeud...

d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-là... Ah! _Coulant_!

encore un fameux!...»

Jean tient toujours la main de mademoiselle Adélaïde, qui ne songe

nullement à la retirer; le papa Chopard est allé chercher un bocal

d'abricots pour célébrer les fiançailles. Jean quitte la main de

mademoiselle Adélaïde pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on

chante; la soirée se passe très-gaîment, on s'embrasse en se quittant,

et tout le long du chemin Bellequeue répète à Jean: «Tu es fiancé, il

n'y a plus à t'en dédire... Tu peux déjà regarder mademoiselle Chopard

comme ta femme.--Soit,» dit Jean, «mais le diable m'emporte si je

m'attendais à être fiancé pour avoir donné une poignée de main à la

demoiselle.»

Le souvenir des fiançailles n'empêche pas Jean de dormir. Quant à

Bellequeue il rentre chez lui enchanté et s'écrie, en passant sa robe de

chambre: «C'est fini; il n'y a plus à reculer... ils sont fiancés...

»--Qui cela?» dit mademoiselle Rose. «--Et parbleu, mon filleul, Jean

Durand, avec mademoiselle Adélaïde Chopard!...

»--Beau mariage qu'il a fait là!...» murmure mademoiselle Rose en

prenant sa chandelle, «--Rose... une partie de dames... une seule

partie... Je suis sûr que je ferai de beaux coups ce soir!...» crie

Bellequeue à sa petite bonne; mais celle-ci, sans écouter son maître,

rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: «Jouez tout

seul... je crois que ça m'amusera autant.»

CHAPITRE XIV.

ÉVÉNEMENT NOCTURNE.--LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.

Depuis huit jours Jean était fiancé à mademoiselle Chopard. On avait

fixé l'époque du mariage à six semaines après, parce que mademoiselle

Adélaïde, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fâchée

d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant

toujours qu'elle parviendra à le rendre amoureux, galant et soumis à ses

volontés.

Jean ne s'était point informé de l'époque fixée pour son hymen, peu lui

importait que ce fût tôt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce

qu'il y était aussi libre, aussi à son aise que chez lui; mais il

causait avec mademoiselle Adélaïde comme avec toute autre personne, et

rien n'annonçait qu'il deviendrait plus empressé et plus galant.

Mademoiselle Adélaïde, au contraire, éprouvait chaque jour un penchant

plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dépitant en secret de ce

qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus éprise de lui.

Les Chopard, persuadés qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en être

enthousiasmé, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient

son peu d'empressement près d'elle à la singularité de son caractère!

Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient

pas de faire passer en revue les bocaux, en s'étendant sur les talens de

leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout

bas à sa fille: «Ton prétendu a mangé de tes pêches à l'eau-de-vie avec

le plus grand plaisir... Ce garçon-là t'aime sincèrement, ma chère

enfant.»

Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait

que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.

Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures,

mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue

des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au

voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de

Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais

Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des

mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par

pitié, ne me perdez pas!»

La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble

indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le

collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux

dames qui avaient appelé du secours.

Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se

tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de

marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur

échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les

attaquer.

Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au

voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous

emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se

sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans

savoir ce que je faisais.»

Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau

cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi

emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien

légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un

mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»

Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les

dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine

inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place

de fiacre.

Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui

conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison

de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les

reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures du soir deux femmes

courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert.

D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la

plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,

qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un

châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.

Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à

leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage

lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore

troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années,

l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de

remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma

chère, si nous avons été attaquées!...--C'est plutôt la vôtre, ma bonne

amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...--Que

voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de

Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions

son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous

n'avez pas voulu...--Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente

que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette

peine.--Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...--Grâce à

monsieur!...--Mais j'ai eu bien peur!...--Eh moi donc!... Cependant j'ai

crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais

je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous

tuât!...--Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»

A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout

naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir

fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à

retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à

toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»

Mais on est arrivé à une place de fiacres, les dames en prennent un;

Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont

encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,

et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur

reconnaissance. Pour s'y dérober, Jean leur souhaite le bonsoir et

s'éloigne de la voiture qui ne tarde pas à partir.

Jean, qui était retourné sur ses pas pour conduire les dames, reprend le

chemin de chez lui, en songeant à cette aventure. Ce n'est point des

dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore à son

oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.

«Serait-il bien possible que ce fût en effet Démar!» se dit Jean en

retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. «Démar

voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitté

n'annonçait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...

Peut-être a-t-il aussi entraîné ce pauvre Gervais à commettre de

pareilles infamies!... Où en serais-je maintenant si je ne les avais

pas quittés!... Et tout devait être commun entre nous!... Mais quelle

folie de faire des sermens à quinze ans!... Il serait peut-être plus

sage de n'en faire jamais!...»

Tout en se livrant à ses pensées, Jean se retrouvait dans la rue des

Trois-Pavillons et à l'endroit même où il avait arrêté le voleur.

Quelque chose brille à ses pieds, il se baisse et aperçoit un joli petit

ridicule de soie avec des glands et une chaîne en acier.

«Je gage que c'est le sac de cette dame!» s'écrie Jean en ramassant le

ridicule. «Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant là

tout à l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles

m'étourdissaient avec leurs remercîmens!... Nous aurions bien mieux fait

de regarder à nos pieds. C'est égal, prenons le sac, et s'il renferme

une adresse, ces dames n'auront rien perdu.»

Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant

vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. «C'est bien le sac

volé à ces dames,» se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, «il

renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce à la vieille... est-ce à

la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient

presque toujours toutes les deux à la fois... Je crois pourtant qu'il

est à la jeune, car c'est aussi à elle qu'était le châle, et le coquin

qui les a attaquées aura saisi tout cela à la fois.»

Jean arrive chez lui; cet événement l'a retardé, il est plus de onze

heures. Madame Durand est couchée, Jean rentre sur-le-champ dans son

appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le

souvenir qu'il peut maintenant examiner à son aise.

Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont

revêtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement

gravé: _Souvenir_.

«C'est gentil,» dit Jean, «c'est tout bonnement un joujou comme il en

faut aux petites-maîtresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'être

ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle

Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilités!... Je ne la mettrai

pas sur ce pied-là... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un

porte-feuille, à la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a

besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais

voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je

le visite pour tâcher de découvrir le nom et l'adresse de celle à qui il

appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir

de la petite maîtresse. Qui sait?... ça m'amusera peut-être!... On ne se

doutait pas sans doute qu'un étranger lirait un jour ce qui est écrit

là-dedans.»

Jean place une lumière sur une table, s'assied auprès, allume un cigare

qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la

lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses réflexions:

«Madame Derval m'attend à déjeuner la semaine prochaine, je lui ai

promis d'y aller; voilà au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se

rebute pas. Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime

point madame Derval, elle est coquette, médisante, elle a un esprit

caustique, qui déchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais

dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...»

»Que ces gens du monde sont bêtes!» se dit Jean, «toujours faire des

choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...

Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller déjeuner

chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que

sait-on, elle l'appelle peut-être sa bonne amie!... Continuons:

»Jeudi, bal chez madame de Brémont. N'oublions pas de commander une

garniture en roses panachées; celle de Clotilde était charmante, madame

Julien était fort bien coiffée avec sa toque ponceau; il m'en faut une

pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On

porte des croix à présent; mon peigne n'est plus à la mode...»

»Ah! mon Dieu!... en voilà-t-il sur l'article des colifichets!... Ces

dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que

celle-ci était coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle

Chopard, si vous m'étourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de

peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne

parlent que de parure, ça ne m'amusera guère! Voyons encore cependant:

«Que cet enfant était gentil et intéressant!... Il s'appelle Adolphe,

il n'a que six ans, sa mère est veuve et malade depuis trois mois!...

Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.

J'irai demain matin.»

»Pour une coquette, voilà qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....

cela me raccommode un peu avec elle.»

«Le bal de madame de Brémont était charmant... Je n'ai pas manqué une

contre-danse... M. Valcourt m'a invitée trop souvent, cela se

remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a

trouvé ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour

faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles

aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille

Dormeuil, puis les Saint-Léon; pour des hommes, on n'en manque pas!...

On ne jouera point à l'écarté, parce que je veux que ces dames dansent.»

»Ah çà! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son

mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!

ceci n'est plus de la même écriture... ce sont des vers, je crois... une

chanson peut-être:»

Quand on vous voit, aimable Caroline,

Comment ne pas être amoureux?

Vos doux regards, votre grace divine,

Font naître les plus tendres feux.

Mais avec l'heureux don de plaire,

Avec tant d'esprit et d'attraits,

Faut-il donc être si sévère

Pour les malheureux qu'on a faits?

«Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une déclaration; je n'en

saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sûr que ma

fiancée se mettrait elle-même à l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse

autant!... il y a encore quelque chose d'écrit là-dessous... mais le

crayon est presque effacé... _A madame Dorville.... par son plus sincère

adorateur_....

»Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propriétaire du

souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse

maintenant... il n'est pas dit que cela sera là-dedans... mais puisqu'on

l'appelle madame, elle est donc mariée... et elle se laisse faire des

vers et des déclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de

mademoiselle Adélaïde; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas

que je serai d'humeur à laisser un freluquet lui adresser des devises

dans ce genre-là.»

Jean lâche une bouffée de fumée et reprend sa lecture:

«Que ces pauvres gens ont semblé heureux de ma visite!... J'ai rendu à

l'espérance, à la vie peut-être, cette pauvre mère qui, à vingt-cinq

ans, mourait de chagrin et de misère dans un grenier... Son fils sautait

de joie, la mère me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui

disant de me bénir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre

fin aux souffrances de ces infortunés.... Ah! je ne m'en tiendrai pas

là, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette

jeune femme. Quand je songe qu'il y a beaucoup de gens dans la

situation où j'ai trouvé cette pauvre mère, je rougis de dépenser de

l'argent en futilités, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jeté au

feu cette belle garniture qui m'a coûté trois fois plus que je n'ai

donné à ces infortunés!»

«C'est très-bien cela... voilà qui me fait oublier son goût pour la

toilette... Si elle a des défauts, au moins elle a des qualités, et cela

compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas

s'établir!

«Samedi, je dîne chez madame Saint-Léon...--Un thé lundi chez madame

Dorfeuil.--Faire retenir une loge à l'Opéra pour vendredi.--Mon

nécessaire à prendre au magasin de _Monbro_.--Trois romances nouvelles

de _Panseron_, chez Frère, passage des Panoramas... On les a chantées

chez madame de La Roche, elles sont charmantes.--Un nouvel air varié

pour le piano, par _Hérold_.... C'est un peu difficile, mais ce qui est

facile n'est trop souvent joué que par les écoliers. Madame de Rémond

vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,

cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. _Maricot_, rue

Meslay, n. 28.--Demander à Constance l'adresse de sa couturière.--Les

étoffes bleu-pâle sont en faveur...--Demander à Célestine quelle est sa

marchande de modes...»

«Allons! nous voilà retombés dans les bêtises!... A l'autre page, elle

était tout sentiment, elle faisait des réflexions fort raisonnables sur

la coquetterie, et maintenant la voilà qui ne songe plus qu'aux

plaisirs et à la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...

mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.

«Ne pas oublier d'envoyer un piano à ma campagne, et faire dire à mon

jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...»

«Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout-à-fait dans le bon

style...

Jean · 第 13 / 27 段