«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend

celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame

Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et

elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table,

mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle

Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas

dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre

à table.

Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean;

Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger,

s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit:

«M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous

offrir la main.--Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était

ça!--Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire...

Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»

Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui

parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui

dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc;

vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde

répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui

fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y

songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que

Jean ne fait rien comme tout le monde.

Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur

les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans _levain_.

Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire

aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier;

madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en

mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune

homme, il est excessivement gai.»

Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le

verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît

être parfaitement élevé.»

Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de

mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:

«Vous savez donc faire des liqueurs?»

Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu

d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.--Ah! au fait, une

femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres,

courir dans les cafés... jouer au billard...--Oh, je joue au billard

aussi.--Bah, vraiment!--Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai

fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.--Avec des queues à

procédés?--Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la

musique... Je jouais du forté.--Moi, on a voulu me mettre au

violon.--Mais la musique m'agaçait les nerfs.--Oui, ça fait mal aux

oreilles.--J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques,

d'après la bosse.--Est-ce qu'ils en ont tous?--J'ai fait un Amour grec

qu'on a trouvé très-bien.--Moi, je n'ai fait que des polichinelles,

d'après la bosse aussi.--J'avais du penchant pour la botanique...

J'aimais à herboriser dans les champs.--Ah! Dieu! herboriser, je m'en

souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en

latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.--Mais j'ai laissé cela

pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom

des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.--Il

doit se coucher quand il a envie de dormir.--Le Chariot, la grande

Ourse, l'étoile du Berger...--Mangez donc de la crême, je vous réponds

que ça vaut bien la grande Ourse.--Mais tout cela ne vaut pas

l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...--Ma

nourrice m'en racontait pour m'endormir.--Ces Grecs, ces Romains, ces

pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui

se battent entre eux.--Ils avaient donc tous le diable au corps!--Cette

Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé

Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!

»--Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La

voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»

Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre

ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame

Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame Chopard rit des

bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame

Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes

sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable

abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier

de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les

hommes qui ne font pas comme tout le monde.

On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête

pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;

les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure

qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.

Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la

conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne

habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table

plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le

concert en chantant: _Femmes voulez-vous éprouver_, romance qu'il chante

avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux

dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!...

vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze

jours!...--Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je

suis pour le gai, le vif... comme _Rendez-moi mon écuelle de bois_, ou

_Dans un verger Colinette_, ça sera toujours beau, cela...»

M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et

en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite

mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle

commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de

la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une

roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une

autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop

savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la

tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un

entier... Elle sait vraiment trop de choses!»

C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à

boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous

voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean

commence la _Béquille du père Barnaba_, mais madame Chopard l'interrompt

après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a

chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame

Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»

Jean commence alors: _Rien, père Cyprien_, et madame Chopard

l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi

celle-là!...--Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien

finir, pourquoi me priez-vous de chanter?--C'est juste,» dit

mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»

Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Bellequeue prie Jean de leur

chanter une ronde de _Béranger_. La ronde est chantée, on fait chorus,

on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,

craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le

premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et

prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir

bientôt les voir.

CHAPITRE XIII.

TÊTE-A-TÊTE DES FUTURS.--JEAN EST FIANCÉ.

En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander à leur

fille ce qu'elle pense de Jean, car c'était ordinairement d'après l'avis

de mademoiselle Adélaïde que le papa et la maman prononçaient.

Mademoiselle Chopard a trouvé que M. Jean n'était point un homme comme

un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manières, mais

elle a causé avec lui, et elle prétend qu'il cause fort bien, et qu'il

parle sur tout sans être jamais embarrassé.

«C'est un savant,» dit madame Chopard, «je l'avais deviné à son air

original; ma fille, il a dû trouver à qui parler avec toi?--Mais....

oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.

»--Quant à moi,» dit M. Chopard, «j'ai trouvé au jeune homme des

manières rondes, franches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...

Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelât mon

gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espère, celui-là... Boit-l'eau!

ah! ah! ah!...»

Le fait est que la personne de Jean n'avait pas déplu à mademoiselle

Adélaïde, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle

en avait éprouvé en secret un dépit qui, chez les femmes, est souvent le

commencement d'un tendre sentiment.

De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce

qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour

mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais

sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et

Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui

répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire

depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage...

et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs

possibles.»

Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à

rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si

cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié...

eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»

Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,

savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'était pas aussi tranquille

de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent

déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude

qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et

auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.

«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!...

un original, mais un savant!...--Bah! vraiment, vous trouvez?» dit

Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «--Parbleu!... faites donc

l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose...

Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y

connaît...--Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,

voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...--C'est possible, mais

on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une

chose...--Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît

pas?...--Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne

nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...--C'est juste, c'est

très-juste; je vous l'amènerai demain soir.--C'est cela, ils causeront,

ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce

qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord

connaissance avant de serrer le noeud... Serrer le noeud... oh! oh! oh!...

pas mauvais, hein?...--Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je

crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...--Ma foi, je le crois

aussi... Nous aurons un noeud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah!

ah!... Un noeud frais... Il est à la coque celui-là!...»

Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et

mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes

filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître

une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle

s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.

«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «--Vous mentez,»

dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas

moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si

content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les

cheveux!»

Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:

«Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me

rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des

excès.

»--Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me

répondre?--Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si

pétulante...--Je suis ce que je suis... finissons.--Eh bien, je viens

d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.--Qu'est-ce

que c'est que cette affaire?--C'est... un mariage pour mon filleul.--Un

mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?--Sans doute.--Un

jeune homme de vingt ans!...--Vingt ans et demi bientôt.--C'est égal...

cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tête pour

songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»

Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise

humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant:

«Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus

des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»

Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne

dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont

en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue

fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai

parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a

négligé sa cuisine.»

Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à

l'affaire qu'il a à coeur de terminer, Bellequeue, après son dîner,

reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa

bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les

dispositions favorables de la famille Chopard.

Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle

répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se

présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se

trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...--Sans

doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais

vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce

qu'on le trouvât savant!--Et pourquoi donc cela?» s'écrie madame

Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à

présent?--Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...--Eh bien!

vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,

j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit

a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,

vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine

d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.--Vous avez

raison, assurément, mais...--Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que

mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.--Je n'en

doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde

Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en

suis certain, mon filleul excessivement heureux.--Oh! je n'en doute pas

et ce mariage me convient beaucoup!--En ce cas veuillez donc prévenir

Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.--Soyez

tranquille, il y viendra.»

Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un

savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le

principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,

je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à

mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être

jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»

Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doivent une visite à la

famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à

causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.

«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,»

dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à

l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne

sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.--Tu es

trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.--Oh!

çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!--Enfin,

tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»

Le mot _visite_ avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes

les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un

salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;

cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu

d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean

consent à aller chez eux le lendemain soir.

Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité

quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient

remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient

été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui

depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait

fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à

sa coiffure, éprouvant pour la première fois un désir très-vif de

plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir;

enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits

bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il

ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se

présentait.

Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la

moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait

point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la

voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du

salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient

par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes.

Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant

faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon,

ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père

Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»

M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes

crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de

sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de

toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et

original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le

jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la

main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses

amis, M. Chopard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de

ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne

s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»

»--Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit

être très-instruit.»

Mademoiselle Adélaïde ne paraît pas satisfaite du négligé de Jean,

cependant elle s'est levée et attend qu'il vienne lui présenter ses

hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrêté devant les bocaux et

s'écrie en frappant sur le ventre de M. Chopard. «Est-ce que nous allons

avaler tout ça ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en

fiacre!...--Et peut-être ventre à terre,» dit M. Chopard. «Oh! oh!

oh!... ventre à terre!.... en voilà encore un soigné!...»

Bellequeue, qui s'aperçoit que mademoiselle Adélaïde se mord les lèvres

avec colère, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer

son filleul par sa redingote en lui disant à l'oreille: «Va donc dire

bonsoir à mademoiselle Chopard.»

»--Ah! c'est juste!» répond Jean tout haut; «le diable m'emporte si je

ne l'avais pas oubliée!»

Et se retournant vers le canapé sur lequel mademoiselle Adélaïde s'est

replacée, Jean va se jeter lourdement à côté d'elle en s'écriant: «Eh

ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?»

Mademoiselle Adélaïde, tout étourdie de s'entendre appeler princesse par

un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir

trouver de réponse, et M. Chopard, qui a entendu Jean, dit tout bas à

sa femme: «Il a appelé notre fille princesse!... c'est un genre de

cour!...--N'ayons l'air de rien,» dit madame Chopard; «mais

éloignons-nous du canapé, afin qu'ils puissent causer plus

librement.--Oui,» dit Bellequeue, «si nous ne les entendons pas, je

crois que ça vaudra mieux.»

Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un

vingt et un, et le canapé étant à l'autre extrémité du salon, les jeunes

gens sont presque en tête-à-tête et peuvent causer sans être entendus

par la société.

Mademoiselle Adélaïde, troublée par le ton et les manières de Jean, a

perdu son assurance habituelle; elle ne peut même plus faire la

coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un léger

soupir.

«Est-ce que votre dîner vous fait mal?» lui dit Jean en la regardant de

très-près. «--Non, certainement, monsieur,» répond vivement mademoiselle

Chopard, «est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mangé?--Ma foi!...

je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de

respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.--Mais, monsieur,

je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.--Quand vous vous

ennuieriez à côté de moi, que vous connaissez à peine, qu'est-ce qu'il y

aurait là d'extraordinaire?--Monsieur, quand on est bien élevé, on ne

s'ennuie jamais en société.--C'est donc parce que j'ai été mal élevé que

je m'y ennuie si souvent!--Ah! vous dites cela pour rire!--Non!... que

le tonnerre m'écrase si ce n'est pas vrai!...»

»--Ça va bien,» dit tout bas M. Chopard à Bellequeue après avoir jeté un

regard sur le canapé. «Les voilà qui s'animent... je suis sûr qu'ils

approfondissent un sujet.--Ils se conviennent d'une manière

extraordinaire!» répond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des

cartes quoiqu'il en ait déjà vingt-quatre, et ne s'aperçoit pas qu'il a

crevé.

Après un moment de silence, Jean, qui aime à aller au fait, dit à

mademoiselle Chopard: «A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?»

Mademoiselle Adélaïde devient violette comme une aubergine, et balbutie:

«Mais, monsieur... en vérité... je ne sais pas cela, moi.--Ah! vous ne

le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parlé comme à

moi; mais c'est égal, à présent que je vous l'ai dit, vous le savez, et

nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut

bien nous connaître un peu... Qu'en pensez-vous?...--Moi, monsieur... je

pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si

vite...--Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être trois heures

pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se

convient pas.--Mais on ne peut pas le dire tout de suite...--Oh! que si!

Moi, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir, parce que je vous

avoue que je ne songeais pas du tout à me marier... C'est ma mère, c'est

mon parrain, qui ne cessent de me corner aux oreilles que ça me fera du

bien, que ça me rendra plus sage, plus posé!... Il me semble que je ne

suis pas mal posé maintenant; mais enfin, si on le veut, je me

marierai... Et vous?»

Une déclaration si singulière bouleverse toutes les idées de

mademoiselle Adélaïde; habituée à s'entendre dire: Je vous adore, je ne

puis être heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspiré à sa main,

elle attend toujours que Jean en vienne à ce chapitre, et ne trouve

point de réponse pour ce qu'il vient de lui dire.

Ennuyé de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines

en roulant les yeux à droite et à gauche, Jean lui serre familièrement

le genou en lui disant: «Est-ce que je vous ai parlé chinois?»

Jean · 第 12 / 27 段