y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de
prendre.--Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?--J'ai chez moi pour
bonne une jeune fille honnête et sage...--Elle est bien gentille.--Oh!
gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui
est certain.--Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la
gardez.--Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien
son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
viennes l'embrasser et lui conter fleurette.--Puisqu'elle ne vous plaît
pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?--Parce qu'il faut
des moeurs.--Et les moeurs ne vous empêchent pas de l'embrasser toute la
journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?--Je te répète qu'elle
est honnête et sage.--Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
m'écoute.--C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
convenable.--Ça me convenait pourtant beaucoup.--Mon cher Jean, je t'ai
déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier
mouvement.--Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais
des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir
fumer?--Non, merci, je resterai chez moi.»
Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas
d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne
lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton
mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:
«Voulez-vous faire une partie de dames?»
Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire
de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne
peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en
répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.--Pourquoi donc cela,
monsieur?--Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des
libertés... des familiarités.--Il n'a rien pris, monsieur; ne
croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux
femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je vous
refasse cette boucle.--Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit
et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?--Oh! vous êtes comme un
coeur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.--Malgré cela, quand
mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...--Je
sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute
chez la parfumeuse?--Oui, j'y suis entré un moment.--C'est cela, je m'en
doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...--Rose, vous me
tirez les cheveux!... vous me faites mal!--Tant mieux!... je devrais
vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.
»--Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se
plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon
filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»
Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait
faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se
présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et
reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.
«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «--Oui, j'ai à
parler d'affaire à quelqu'un.--Vous n'avez pas achevé la partie.--Nous
l'achèverons une autre fois.--C'est bien amusant de rester comme ça à
moitié des choses...--Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
quatre.»
En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
où il savait bien alors ne pas trouver Jean.
«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire
très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre
fils.--De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur
Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...--Non, non,
calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être
fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.--Comment!
l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
fortune assurée?--Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à
gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
coûte, vous le savez.--Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il
s'amuse.--Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme
pas, mais mon filleul a trop bon coeur, il est trop obligeant; il prête à
l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie
pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.--Cela
prouve sa sensibilité.--Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désoeuvrée semble commencer
à ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.--C'est vrai, il
bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé
quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?--Je n'ai rien inventé,
mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une
femme.--Comment?--Sans doute, il faut le marier.--Le marier... vous
croyez?--Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
mâles, il en paraît vingt-cinq.--C'est vrai.--On marie des jeunes gens
plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela
achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le
monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus
aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des
distractions.»
La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois
que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
qu'un excellent mari.--Excellent, c'est mon avis.--Mais alors il
faudrait lui trouver une excellente femme!--J'ai son affaire!--En
vérité!--Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me
sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous
faut... voilà la femme de Jean! «--Comment! la famille
Chopard?--Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
retiré, vous le connaissez?--Peu, M. Durand ne l'aimait pas.--Ah! parce
que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne
fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste,
c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort
rieuse!--C'est une grosse bête.--Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme
que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille
unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux
à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et
aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
dix mille livres de rentes.--Vraiment... vous êtes sûr?...--Oh! je
connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine
avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.--Et
croyez-vous qu'ils pensent à la marier?--Oui; ils ont refusé
dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
refuseraient pas mon filleul!--Il faudrait qu'ils fussent bien
difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?--Oh!
très-jolie!... une figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un
peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce
sera une très-belle femme.--Reste à savoir maintenant si Jean voudra se
marier!--Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
qu'il y consentira.--Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
heureux et bien marié.--Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à
moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
vous ne voudriez forcer Jean.--Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
les jeunes gens se conviennent.--Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à
dîner.--N'est-ce pas aller un peu vite?...--Quand il s'agit de mariage,
il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
desseins...--A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!--C'est
entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien
qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
personne...--Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée
des Chopard.--Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle
Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous
proposer.--Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
m'en rapporte à vous.--C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon
filleul sera marié.»
Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame
Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec
mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez
moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite
bonne.»
C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
songeons à nous, avant d'obliger les autres.
CHAPITRE XII.
LA FAMILLE CHOPARD.
Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller
causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le
mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de
confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il
avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui
n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu
essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de
goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des
essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés
avaient voulu envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un
abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot
n'avait pas été reçu.
Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu
boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le
dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier
l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière
de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et
assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses
sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait
la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée
aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la
touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser
celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit
la même chose que les autres.»
Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela
sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde;
parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une
coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse:
il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit
madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne
de tout avec une aisance extraordinaire.--C'est vrai,» dit M. Chopard,
«elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que
liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.--Dans la moindre des choses,
monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement,
dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt
et un; et sans l'avoir jamais appris.
»--C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «--Enfin,» reprend M. Chopard,
«elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et
pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!...
ah! il est bon celui-là...
»--Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation...
oh! nous n'avons rien épargné...--Elle a eu douze maîtres, et maintenant
c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»
Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié
cette belle demoiselle?--Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile...
C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne
peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état
de lui tenir tête.
»--Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas
que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»
Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais
quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
fille.--Bah!--Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un
gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de
vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.--Eh mais,
tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?--C'est le fils de
feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.--Le fils de ce pauvre
Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
petit!--Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
semble?--Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il
est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
puis répondre de lui.--S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
étonnant.--Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?--En tout, mon
cher ami.--Vous avez là une fille bien savante.--Je vous assure que son
mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!--Écoutez, je ne
veux point prendre de détours, je suis chargé par madame Durand de vous
engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle
votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens
qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie.
Acceptez-vous?--Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh
bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner
de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le coeur... hein?...
Ah! ah! ah!... il est bon... sur le coeur!
»--C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame
Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»
Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait
dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air
folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes
prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont
vertes!...
»--Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens,
regarde, madame Chopard.»
Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est
de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «--Oui, monsieur. Oh! ce n'est
rien ça... je veux maintenant conserver des grappes de raisin
entières...--Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est
étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»
Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez
qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un
ménage...--Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au
revoir, mes chers amis; à demain.»
Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne
pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le
ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens:
«Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?--Non, ma fille, non, ce n'est
pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un
qui...--Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le
mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.--C'est juste,
monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra
d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez
eux. Le hasard fera le reste.
»--Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle
Adélaïde en souriant. «--Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit
madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
tout, ce n'est pas notre faute.--Elle tient de moi, madame Chopard, je
devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre
distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
celui-là... Je le redirai demain à dîner.»
De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens
de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as
pas quelquefois envie de t'établir?--De m'établir!» répond Jean, «et
quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.--Tu ne m'entends
pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
est marié... on regarde son sort comme assuré.--Ah! c'est marié que vous
voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête
si je me mariais?--Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...--Je ne le suis guère
pourtant.--Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une
femme, des enfans... Cela occupe.--Au fait, ça m'amuserait
peut-être!--Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
ménage!--Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon
parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de
complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça
m'est égal! je me marierai.--Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
amis... je désire que tu y sois.--Ah! si vous avez de la société, et
qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie,
vous savez que cela m'_embête_!--Non, il n'y a point de cérémonie, ce
sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
parrain dînera avec nous.--Allons! à la bonne heure. Mais si les
individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»
Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en
l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez
nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!--Mon
ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en
société.--Est-ce que nous sommes de la société, nous
autres?--Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille
Chopard.--Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne
connais pas ces gens-là, moi.--Ce sont de très-braves gens... riches...
retirés du commerce...--Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce
que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
enfans?--Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur
le rébus.--Fume-t-il... joue-t-il au siam?--Oh! pour fumer, il est
probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin
c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
Aglaé... Quant à leur fille...--Ah! il y a une fille?--Et une fille
superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme étonnante pour le
savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire
toutes les liqueurs possibles!--Ça n'est pas mauvais, cela.--Nous aurons
aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais
elle est si bonne femme!--Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous
parler de ses maris et de ses enfans!--Non, depuis quelque temps, elle
en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à
perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»
Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se
trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut
pas refaire le noeud de sa cravate.
La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en
grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée,
elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières
salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà
regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et
n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère
l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame
Chopard.»
Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le
bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que
Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel
homme?--Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «--Il paraît qu'il aime
beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
«--Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui
remplace la flûte.»
Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un
air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean
continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la
tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.
Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en
disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois,
ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»
Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce
moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire
un nouveau calembourg.