Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette,

passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de

dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant

jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la

patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame,

lorsqu'on sonna avec violence.

«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit

mademoiselle Rose. «--Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit

Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame,

nous reprendrons le coup.--Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit

mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.

Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte

que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui

se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de Bellequeue et

lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.

«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «--Ah! mon Dieu!... c'est

lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!

Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A

la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas

retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous

allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»

Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle

Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est

chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.

Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de

son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis

plus.

»--En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.--Et comme monsieur

Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «--Tu viens donc de bien

loin?--J'ai fait treize lieues aujourd'hui.--Treize lieues! ah! mon

Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes

pointes, j'espère?--J'ai presque constamment couru!...--Pauvre garçon...

comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,

Rose?--Certainement, M. Jean est un homme à présent.--Mais tu dois avoir

besoin de prendre quelque chose?--Je crois bien, je meurs de faim et de

soif...--Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce

qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu

auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»

Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant

un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de

bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à

table et trinque avec lui.

«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...--Merci, mon parrain. Mais

parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre

moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais

pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis

étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais

maintenant... mais alors je ne le croyais pas.

»--Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit

Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.--Oui, mon parrain.

»--Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de

son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà

dîné.--Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si

content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon

garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de

partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les

jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?

»--Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «--Très-bien, mon ami...

Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions

de toi tous les jours!--Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera

beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui

parlerez pour moi?»

Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'oeil avec Rose, et son

front se rembrunit.

«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon

père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?

»--Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je

ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé

bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es

parti?--Eh bien! que s'est-il donc passé?--Mon garçon... il faut dans ce

monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer

afin de ne s'étonner de rien.--Mais enfin, mon père? que lui est-il donc

arrivé?...--Il est mort, il y a un mois!...--Il est mort!... ah! mon

Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...--Non... oh! non, mon

garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton

absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les

jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui

fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile.

Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi

qu'il bût tous les matins quelque chose pour éviter ces

accidens-là!...--Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près

de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais

elle est bien cruelle.

»--Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le

dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,

Rose...

»--Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.--Je

conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux

conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame

Durand en lui ramenant son fils.--Oui, vous avez raison, mon parrain,

allons trouver ma mère.»

Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à

aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La

boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir,

elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui

recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà,

madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»

Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte

aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui

l'embrasse bien tendrement.

«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le

ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a

promis.»

Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner à

son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la

mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin

quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont

passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit

tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors

le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un

reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute

qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous

sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps

d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»

On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore,

et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses

parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.

Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père,

et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien,

moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»

Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais

personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens

l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec

eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il

ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable avec

les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit

Mistigris.

Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est

revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune

étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame

Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son

fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il _revinssera_,

madame, j'en _suimes_ assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas

fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de

ses trois maris ou de ses quatorze enfans.

Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste

souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de

l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est

la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté,

Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle

a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste,

madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux

démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est

bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies;

un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce

avec six mille livres de rentes.

Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine,

madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille

livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser

une duchesse.»

Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon;

mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement

distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les

guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame

du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier,

mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un

compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans

sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable,

Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui

répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»

Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas

que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit

quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a

pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est

pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et

notre pantalon bien taillé.--Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit

propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»

Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en

peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit

encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin

de savoir tout cela?» Et la bonne madame Durand lui répond: «Non

certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout

sans avoir rien appris.»

* * * * *

En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses

journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs

faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène

Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le

spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il

ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à

rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.

* * * * *

Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie

de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il,

«mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et

tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est

toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes

pas de grâce en marchant.--La liberté, mon parrain, je ne connais que

ça,» dit Jean. «--Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne

faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux

proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits

airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les

vitres.--Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces

romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air

mignard, on fait des yeux languissans...--Mon ami, cela ne déplaît pas

aux dames.--J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela...

Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien

égal.--Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.--Amoureux!... Ah! je

vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà

été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros

soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis

tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie;

foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne

cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous

sommes bientôt d'accord.--Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes

hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.--Est-ce que ce ne

sont pas des femmes comme les autres?--Si... c'est-à-dire ce sont des

femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.--Ah! si

elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.--Et tu crois,

que tu as été amoureux, mon cher Jean?--Mais il me semble que oui.--Pas

du tout, ce n'est pas là de l'amour.--Que ce soit ce que ça voudra, je

ne veux pas faire l'aimable autrement.»

Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon,

brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir

un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui

manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modèle

dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»

»--M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait

excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est

très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il

vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec

toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son

bras à l'autre...»

»--Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce,

mais voilà tout.--Je sais très-bien comment vous vous présentez,

monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les

saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il

deviendra assez tôt perfide et trompeur.»

Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se

regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement

jalouse!»

CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.

Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié

avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des

connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de

Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en

auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de

plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui;

mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.

Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces

gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont

pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs

penchans.

Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon coeur. On lui

empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait à

obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle,

il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.

Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il

rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait

chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant

du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le

matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver

Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher

ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop

vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le

monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine

d'être souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que

vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit

qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;

je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.

J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui

ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je

deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai

par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.--Alors on te

mettra en prison pour avoir rossé un homme.--Il faut donc se laisser

escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas céder à

son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les

mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pièces?--Ce sont des

titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi?

Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui

dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon,

et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garçon que, dans le

monde, toutes ces précautions sont nécessaires.--Le monde!... le

monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais

bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garçon, ces

saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait

journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère

ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que

vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez

pas.--C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur

que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours

dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient,

et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté,

mon parrain, je ne connais que ça.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;

mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se

permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras

quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce

serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses

pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela

te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.--Laissez-moi donc

tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les

lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de

lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garçon.--Au diable

vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit.

Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme

à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.--Oh! je sais que

tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»

Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne

trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle

Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la

brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient

pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte,

et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis

le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose

n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un

air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.

Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied

près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis

brusque, impoli même, trouvez-vous cela?--Non certainement, monsieur

Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous

êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je

n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!--Ils

disent encore que je jure à tout propos.--Ah! quel mensonge... et

d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les

momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des

femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,

chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand

elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce

Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y

fait attention seulement.--On dit que je sens toujours la pipe à une

lieue de loin.--Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous

fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.--Mon parrain

prétend que je marche mal...--Allons! ne voudrait-il pas vous faire

marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une

anguille?--Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma

toilette.--Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à

vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les

fats, moi.--Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut

savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.--Voilà de

jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne

l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'êtes pas assez grand

pour savoir vous conduire?--Enfin, il dit que je ne sais pas faire la

cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de

conquête.--Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...

Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à

savoir,... et puis ça se devine, ça.»

Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que

celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la

conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une

heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il

avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit

salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.

Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un

sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de

bien près.

Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je

vous attendais.--C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les

lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?--M. Jean ne faisait que

d'arriver,» s'écrie Rose.--Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus

d'une heure que je suis là.»

Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il

lui manque en effet l'usage du monde.

«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un

moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose.

«--Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que

vous étiez fort gentille, Rose.--Ah! c'était pour rire, monsieur.--Non,

c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand

vous êtes arrivé.--Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.--Ah! par

exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la

tenais...

»--C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je

devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»

Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se

taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.

Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.

Jean · 第 10 / 27 段