sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...--Pourquoi ne savez-vous
pas bien jouer vos rôles?--C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
les pieds en l'air!--Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
je refais le monstre!...--Moi, je me suis sauvé le premier, parce
qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.--A propos, voyons la
recette, combien avons nous fait?--vingt-deux sous en tout.--C'est
gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que
nous avions mise sur la grosse tête!...--Quand je disais que nous ne
ferions pas nos frais...--Et la maison de toile qui est restée au
pouvoir des paysans!--C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire
montrer une curiosité!--Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours,
nous serons peut-être plus heureux une autre fois.--Oui, mais ne comptez
pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins.
«Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du
théâtre de nos exploits.»
Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans
le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux.
Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner
encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît
souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si
bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au
fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement,
ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»
On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la
bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare
fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez,
et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»
Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une
omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur
offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au
lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
lorsqu'on l'a méritée.
Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur
sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à
ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt
francs n'iront pas loin.--Alors, il vaut autant bien dîner,» dit
Gervais.
Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame
la conversation avec toutes les personnes qui sont près de lui et
commence par leur conter ses affaires.
«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?--Ma foi, je suis
fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère
que ce ne sera pas pour rien...--Comment?»
Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant
une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient
que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un
quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa
figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards
derrière lui, et semble très-agité.
«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble
de Démar. «--Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en
regardant encore derrière lui. «--Qu'est-ce donc?--Chut!... Parlez
bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
vois pas...--Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...--Non,
non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à
retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet
imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et
j'espère...--Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
Parle...--Réjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous
amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
porte-feuille!...
»--Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce
porte-feuille... à qui est-il?--Il était à ce voyageur qui parlait à
tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a
offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé...
L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes
qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à
Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une
adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant
adieu je l'ai laissé à table...--Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en
regardant Démar avec indignation.--«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...--Tu l'as vu tomber
de ses mains, tu devais le lui rendre...--Ah ben! par exemple! pas si
bête, n'est-ce pas, Gervais?
»--Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à
terre... il me semble que nous pouvons...--Il faut le rendre, vous
dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela
te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le
porte-feuille d'un voyageur!--Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
ramasser.--Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...--Bah! bah!... tu vois
tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.--Eh bien! je
vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
arrêter...»
Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les
cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour
d'eux et paraissant chercher quelque chose.
La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et
demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous
une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être
arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue
sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.
N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à
gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la
droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques
laboureurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui
cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent
après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était
coupable!
Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied
d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se
dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux
pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés
maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est
bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi;
j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me
croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être
fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de
bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»
Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à
peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
profondément.
Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois.
Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son
sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi
qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il
faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
je trouverai à souper.»
Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel
côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se
trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre
encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le
matin.
Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean
se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant
pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige
vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui
mènerait à une grande route.
Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
lumière frappe ses yeux.
Un sentiment de plaisir fait battre son coeur; il se dirige en doublant
le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois,
et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier
qu'il a parcouru.
Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il,
«c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et
peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus
tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»
Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il
entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»
Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble
indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait
entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond
presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»
On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure
douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»
Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée
d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une
cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une de ses
jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en
tournant ses regards vers la porte.
«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je
ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je
paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»
Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,»
lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça
n'empêche pas d'aimer à obliger.
»--Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout
depuis que notre vache est morte!
»--Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il
nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant
de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui
arrivait quand vous avez frappé.--Il s'appelle donc Jean?--Oui.--C'est
comme moi, monsieur.--Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
plus pour que vous soupiez avec nous.»
Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du
pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosité. Pendant que Jean
mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.
«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?--Je vais à Paris,
monsieur.--Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
père?--Non... au contraire, je vais le retrouver.--Ah! Vous étiez allé
voir queuque parent?--Oui, monsieur...--A Rebais peut-être?--Non!»
s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce
loin d'ici, monsieur?--Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.
»--Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...
»--Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le
villageois. «--Mais... il y a deux mois bientôt...--Vous devez être bien
impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»
Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on
m'attend.--Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi,
je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?--Non, mon garçon, tu seras
comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les
appuis de votre père.--Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas
que tu te lèves.»
Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain
qu'il tenait: son coeur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.
«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas
ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah!
justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»
Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère
Jean!»
Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le
soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de
labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et
tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met
tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai
gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»
»--Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «--Est-ce que
j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça
serait toujours pour vous, mon père.»
»--Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit
Jacques. «--Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune
voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»
»--Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je
voudrais déjà être auprès d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
les ferai demain dans ma journée.»
On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému
de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en
mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons
été témoin de l'arrestation d'un coquin.»
Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.
«--Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «--Il paraît qu'il
s'amusait à mettre le feu dans les fermes...--Le misérable!--Mais on
était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu
emmener.--Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?--Mais... c'est
un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!--Et... on
l'a arrêté... tout seul?--Oui, il paraît qu'il n'avait pas de
complices.»
Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses
anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous
aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de
travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une
grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me
restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»
»--Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur
en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un
devoir et un plaisir de rester avec toi?...--Et qui donc te
soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné
marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre
que nous vînt donner le bras à not' père.»
Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui
arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.
Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se
jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du
laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de
pensées agitent et son coeur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a
payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa
conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le
troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je
dormirai aussi tranquillement que lui.»
Le jour paraît enfin, et les habitans de la chaumière sont matinals. On
déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va
à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et
celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide,
Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à
ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus
besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»
Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour
avoir une vache!»
Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche,
demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange
dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui
reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de
bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.
Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant:
«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son
parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son
père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le
trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il
apaisera la colère de mon père.»
Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son
parrain.
CHAPITRE X.
LA MAISON PATERNELLE.--JEAN EST UN HOMME.
Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que
maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a
point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il
conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable
de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est
amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien,
même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une
nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait
toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure,
qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait
que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa
mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi
luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait
donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait
les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans
sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
lorsqu'il se dérangeait.
Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante;
ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que
les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait
être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà
passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de
chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait
avec beaucoup de grâce une petite _tournure_; enfin les mauvaises
langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de
mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue
pour _tout faire_, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les
Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été
jusqu'à dire qu'un homme qui avait des moeurs ne devait point prendre une
bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue
n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de
sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des
moeurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver
un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.