avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «--Nous
sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
habits.--Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce
qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
c'est bien juste.--Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en
dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits
sur le dos de ses camarades.
«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous
possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»
Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table.
«Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le
sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les
voilà... je les joins à la masse.»
En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,»
dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun
la nôtre.--A quoi bon?» dit. Jean. «--Est-ce que nous n'avons pas juré
de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous séparons pas, je
ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
un qui paie, cela suffit.--Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie
toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
ridicule!
»--Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça
n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.
»--Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent
dans ses poches. «Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le
plaisir de le donner.»
Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans
passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.
Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux
jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la
veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses
camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur,
retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un
soufflet.
«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «--Allons
déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»
Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander
la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en
continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre
eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne
joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de
temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.
CHAPITRE VIII.
LE MONSTRE.
Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent
gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils
n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque
c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on
réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux
petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de
Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la
campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes,
qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
soufflets quand ils veulent les embrasser.
«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre
avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme
ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut
d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été
prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous
avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement,» dit Gervais.
«Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux
pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
maître.--Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les
révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
voir qu'il est homme.--C'est juste,» dit Jean. «--C'est très-bien
parlé!» dit Gervais.
Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle
contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire
payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il
n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?
»--C'est bien singulier!» dit Démar. «--C'est bien dommage!» dit
Gervais. «--Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que
ferons-nous?
»--Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop
avec quoi nous paierons nos dîners.
»--Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar.
«--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...--Ni moi
chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler,
mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
quitter, nous sommes inséparables.--Certainement; et puis nous sommes
bien mieux ensemble que chez nous.»
Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville;
c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.
«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «--Oui,» reprend Gervais, «c'est une
ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière
qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
que ceux de Paris. Entrons dîner.--Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher
maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans
savoir...--Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous
compterons après.»
On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes
gens une carte à l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en
lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et
s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...
»--Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...--Eh ben! il
nous en restera encore un...--Mais après...--Après nous aurons bien
dîné; c'est l'essentiel.--Vous ne pensez qu'à manger.--Et toi tu n'es
plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger
de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.--Il me
semble qu'elle était à moi la caisse.--Non, elle était à nous, puisque
nous avons tout mis en commun.--Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi
qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.--Tiens! ne vas-tu
pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un _fameux ami_!»
Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui
régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les
fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout!
mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»
Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
apprennent que c'est le lendemain jour du _marché franc_, qui est
presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
environs.
«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher
de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
environs.--Quelle farce?» dit Gervais. «--Je ne sais pas encore, mais
il faut chercher.--Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»
Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout
en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de
gagner de l'argent.
«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «--Oh! les paysans y
sont aussi malins que nous.--Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur
mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.--On a déjà vu
ça!--Moi, j'avale de la filasse.--C'est trop usé!--Moi, je m'ôte un
centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.--Ça
n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
tu ne pourrais pas avaler un couteau?--Oh! non, je ne fais pas
ça.--Essaie un peu.--Non, c'est inutile, ça n'irait pas.--Ah! messieurs,
si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui
serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions
beaucoup d'argent.--Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...
»--Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le
derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.--Oui,» dit Démar, «mais
quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
rosser.--Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
boulevart du Temple à Paris.--Un monstre! mais nous n'en avons
pas.--Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que
nous pourrons bien arranger ça.--Ma foi, il a raison, faisons un
monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.
»--Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais,
hein?--Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.--Je veux bien,
moi.--Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal,
je serai le cornac.--C'est ça.--Il s'agit de savoir maintenant ce que
nous en ferons. Un géant?--Oh! non, il faudrait des échasses et des
jambes de carton.--Un poisson?...--Il me faudrait un costume pour
ça...--Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en
couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes
cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
ventre, et tu ferais semblant de nager?--Oui, mais nous n'avons pas
d'écailles, cherchons autre chose.--Diable! c'est encore difficile de
faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.
»--Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans
le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette
auberge par quelque marchande de modes.--Oui, après?--Tu sais te tenir
la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?--Oui, pendant un peu de temps, et
en m'adossant contre quelque chose.--C'est très-bien, voilà votre
monstre trouvé.--Comment?--Tu te tiens sens dessus dessous, nous
cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête
que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en
bas.--Pas mal, vraiment.--Oui, mais en regardant la tête d'en haut de
près, si on reconnaît...--On ne regarde les monstres que de loin.
D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
risquer quelque chose.--Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme
à deux têtes.»
On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs
vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.
«Et des mains?» dit Gervais. «--Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup
d'oeil.»
Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des
épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment
curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.--Oui, mais je ne
veux pas rester comme ça trop long-temps.--Sois tranquille, quand il n'y
aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement
du monde.--Et une baraque pour montrer notre monstre?--Avec quatre
manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
la construire.»
Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se
promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir
déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour
leur petite soeur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché.
Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher
qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous
fassions nos frais.--Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.
Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on
s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois
qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.--Mais, si
on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.--Bah! il n'y a pas
de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une
place superbe, il faut y bâtir notre maison.»
Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis
étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On
peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beaucoup. Deux
grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à
Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui
pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les
jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.
Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera
entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses
camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa
baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met
en devoir d'attirer les curieux, en criant:
«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas.
Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que
dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
que demi-place.»
Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar
crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.
»--Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais, qui est obligé de
rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa
redingote.
«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui
s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton
monstre?» dit l'un d'eux. «--Dix sous par personne, pas davantage.--Dix
sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
et des ours pour deux sous.--Oui, mais un homme à deux têtes!--Ça ne
peut pas être plus beau qu'un ours.»
Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse
ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
pour cinq sous.»
Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de
rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes
pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à
nourrir.»
Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés
d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais
pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.--Un homme qui
a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites,
monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?--Précisément.--Celle
d'en haut comment donc est-elle placée?--Tout comme les nôtres.--Et
celle d'en bas, à quel endroit est-elle?--Ah! c'est là
l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.--Entrons, ma femme....--Ah!
un instant... est-il méchant vot' monstre.--Il est doux comme un agneau,
il chante même quand on le désire.--Allons... eh ben... comben
est-ce?--Dix sous pour vous deux...--C'est ben cher.--C'est au plus
juste.--Paie-t-on avant d'avoir vu?--Oh! c'est de rigueur.--Eh ben, not'
homme, qu'en dis-tu?--Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en
parlerons cheux nous.»
Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc
entre-t-on, je ne vois pas de porte?--Par dessous... On lève un peu la
toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre
serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»
Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens
dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce
moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
frottent les yeux pour y voir clair.
«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit
presque pas!--Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui
est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.
«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là
le monstre...--Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est laide...
comme il a les yeux fisques!...--Regardez celle d'en bas,» dit Jean,
«c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
préférence...--Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.
»--Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,»
murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.
«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «--Il a dit que
vous étiez très-belle femme.--Tiens, il n'est pas trop bête, ce
monstre!--On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc
chanter une petite chanson.
»--Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever...
Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.
«--Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et
sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.
»--Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»
Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la
toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite,
parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.
Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison
de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le
mari et la femme à se relever en leur disant:
«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
argent?
»--Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre
spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
il nous a fait une fameuse peur!...--C'est curieux!» dit le mari, «oh!
oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
ben de l'argent!...--Pourquoi donc cela?--Pardi, demandez au cornac ce
que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous
étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»
Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est
singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais
c'est fort rare.
»--Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te
maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter
d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»
Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une
partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser
entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le
signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
sous la toile.
Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de
clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé
ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer
des chats pour des tigres?»
Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs;
attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»
Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux;
l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
sa bouche par en haut, ton homme?--Il est venu au monde comme ça,
messieurs, je n'en sais pas davantage...
»--Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un
second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en
lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois
méchant.
»--Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été
une tête, ça!...»
Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à
demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
comme ça...»
Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que
Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton,
Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds
des villageois.
«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de carton, ce sont des
fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour
attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux
têtes.»
Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la
redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois.
Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé,
imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la
tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve
avec lui du côté des champs.
CHAPITRE IX.
UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.--LA FAMILLE DU LABOUREUR.
On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans
sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de
Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se
débarrasser de la maison de toile.
Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent
quelqu'un qui courait aussi devant eux.
«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «--Eh
non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»
C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.
Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis
pour reprendre haleine.