est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait
pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?
»--Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari
si jeune?
»--Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle Aglaé en se dandinant.
«Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...
»--Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète,
mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les
choses ne peuvent pas rester in _statu quo_.
»--Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc
vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous
traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il
n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit
pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez,
monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même _in sta cocu_.»
C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre
langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation,
loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
des solécismes.
»--Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils
l'étude en aversion.
»--Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit
les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
désobéissant.
»--Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...
»--S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
c'est qu'un herbier.
»--Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en
allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi
donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est
probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et
vos amis à venir chez vous...»
Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la
terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec
lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah,
Dieu! _vis-je_ souvent des époux se _querellasser_.»
L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute
troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
Dieu!... M. Jean est parti.
»--Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre,
tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.
«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce
matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi
j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là
qu'il se sera sauvé.
»--Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans
force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à
toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son
chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les
parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean
est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
faire de lui.»
CHAPITRE VII.
LES TROIS FUGITIFS.
Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il
convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de
la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les
suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre coeur,
en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que
l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des
jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le coeur
est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles,
et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.
Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut
d'abord tout surpris d'être réellement prisonnier dans sa chambre. A
chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais
sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se
contentant de lui dire: _Suum cuique tribuito_. Et comme Jean
n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut
refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le
pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne
jamais manger que de faire un tel repas.»
Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il
n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui
revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il
l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné;
mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est
donc bien excusable à seize ans.
Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que
c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser
long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais
encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là
vingt-quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de
moi!...»
Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait
son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il
s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les
diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en
cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»
Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle
d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on
risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus
agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point
mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc
guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?
Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée
que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la
colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma
propriété, et j'en puis disposer.»
Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
donnait dans l'allée. Il descend sans faire de bruit, il craint de
rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se
tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort
lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.
Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides,
et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de
Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient
dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.
«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et
Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!»
dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!...
couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez
pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma
chambre, comme un mioche de six ans!
»--C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre
âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...--Je crois bien,
j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable,
ça!--Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de
moustaches!...--Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
Je ne suis point fait pour être esclave.--Bravo! c'est tapé, ça!...--Je
ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des
repas de noces.--Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.--Alors j'ai
mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller
avec vous... ma foi!... au bout du monde.
»--Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien
fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?--Oh! tout, c'est
là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?--Nous sommes
inséparables, c'est entendu.--En ce cas, il faudrait partir au plus
vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi...
Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous
autres?--Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il
est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis
deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.
»--Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent
toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
entre nous, ça servira à nous trois.--C'est juste,» dit Démar. «--En ce
cas, messieurs, partons.--Par quel chemin?--N'importe, gagnons une
barrière, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
verrons après.»
Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de
Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en
lieu de sûreté.
La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on
puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à
Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le
plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle
l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il
boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.
Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins
cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort
étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après
avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de
quoi nous amuser long-temps.--Amusons-nous,» dit Démar.
«--Amusons-nous,» répète Gervais.
On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le
raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de
vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
champêtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette
campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?
»--Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons
dîners!... voilà comme on doit vivre.
»--Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté...
D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons
chez nous.»
»--Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait:
amitié éternelle et communauté de biens.--Oh! c'est juré! d'ailleurs,
nous ne sommes pas des enfants!...--Ni des girouettes.»
»--Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au
cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de
l'appétit pour ce soir.»
La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus
ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe
était fort usée.
«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs,
je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un
village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
n'en ai pas d'autres.»
«--Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas
choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»
On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses
effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.
«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
lui donne sans difficulté.
«--Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi,
si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
tâché.--Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas,
puisque c'est à Jean.--Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons
mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.
»--Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «--C'est
égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le
pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.--Tu ne
l'auras pas.--Je l'aurai.»
Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.
Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des
combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien!
messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée?
Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et
ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois
enfants.»
Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe.
Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur.
Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais
auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en
disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?
»--Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «--On pourrait peut-être le
faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il
servirait encore.--A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit
Démar. «--Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher
à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»
Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
élevée, puis descend, et l'on se remet en route.
Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait
peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et
n'ont point suivi de route droite.
«Il faut coucher ici,» dit Jean. «--Oui, et y faire un bon souper,» dit
Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.
«--Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
traiteur.--C'est un village, imbécile.--Ça n'est pas brillant comme à
Ménil-Montant!--Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des
hauts et des bas.--Qu'est-ce que ça veut dire, ça?--Ça veut dire qu'on
ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!--Ah! messieurs, je sens le
_fricot_... Il y a un traiteur par ici.»
En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un
air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant:
«Peut-on souper et coucher ici?»
L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
trois voyageurs.
«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar
en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte
en souriant.
«--Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «--Oh! nous vous
paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont
là!...--En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous
fera des lits...--Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «--Soyez
tranquilles, vous serez contents.»
Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
eu de nappe, et pendant qu'on leur fait à souper, ils boivent un coup,
et l'hôte vient causer avec eux.
«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «--Oui,
nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers
ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «--Vous êtes venus
vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
village.--Comment s'appelle-t-il votre village?--Bagnolet. Ah! vous ne
saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...--Ça nous est bien égal!...
d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.
«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous
ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après
avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de
vingt-deux semelles...--Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit
Jean. «--En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les
vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....--Dites donc, si vous
pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.--Comment!
est-ce que vous fumez déjà?--Un peu, mon neveu.--On fume donc dans votre
pension?--Comme vous dites.--Oh! j'ai toujours des pipes pour les
charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.
»--Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «--Messieurs,»
dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?--Eh bien!
qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «--Ça fait que c'est plus
agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.--Ah! il pense toujours à des
bêtises, celui-là!...--Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le
souper, c'est plus intéressant que la servante.»
Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de
manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout
excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait
quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de
friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin
du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda
fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer
comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
pension.»
Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur
leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils
suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.
On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient
les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence
par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et
il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.
»--Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on
est le mieux.»
Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait
rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève,
s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait:
il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais
pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller
mettre la paix.
«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «--C'est ce
vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se
frottant le côté. «--Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en
ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a
le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis,
et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus...
Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»
Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours
qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas
le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne
comprennent pas ça.»
Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne
troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se
trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa
fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime
tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison
paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il
était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être
encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses
camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se
moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère
pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on
devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!
Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans
la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un
grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le
paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la
redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un
gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.