Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on

culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les

uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M.

Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas

suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre

son rotin.

Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la

chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont

attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces

environ.

«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est

foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas

avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais

ceci est un délit complet.»

Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on

aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte

entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait

culbuter.

«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui,

certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société

que mon fils a jetée par terre... _Tu castigaberis_! drôle!... Messieurs

et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»

En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont

encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt

à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend

lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa

mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui

dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi,

drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans

court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps

avant le père.

En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui

s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.

Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant

que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses

s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait

perdu son père dans la rue.

Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la

boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant

par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se

réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux

par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au

nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en

menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!

«--Il n'est pas question de _Brutus_, madame,» dit l'herboriste en se

jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des

siennes... Il mérite une correction, _qui benè amat benè castigat_, et

je veux lui prouver que je suis son père.

«--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»

L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et

c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand.

«Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!--Des espiégleries, madame!

Effrayer toute une société!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques

pétards.--Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront

peut-être une maladie.--Ce sont des bégueules!--Moi-même, madame, en

écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une

commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez été

militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre

que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un

entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le

monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la

culbute dans l'obscurité?--C'est plus décent que s'il y avait eu de la

lumière, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une

entorse?--Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez

beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le

jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté.

Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considération du

principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et

qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri _cum pane et

aquâ_. Voilà mon _ultimatum_.»

Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant

les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre,

Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous

les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,

doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés

par M. Durand.

CHAPITRE VI.

L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.

La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus

sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient

plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la

facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son

père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un

père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de

rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait

souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les

parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces

leçons.

Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,

mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de

six mille francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous

voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui

faire apprendre aucun état.»

M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il

emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il

fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et

ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si

bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait

jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra,

il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela,

monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»

M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins

écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit

que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour

les grands.

«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce

que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune

indépendante, il fera encore plus de sottises.»

Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune

homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire;

mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle

lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui

disant: «C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant.

Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»

Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis

Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils

voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter

quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des

leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à

la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit

d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si

bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau

de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.

»--Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar

semblait réfléchir en considérant d'un oeil avide la pièce d'or que Jean

tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute

autre réflexion.

Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa

mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce

conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne

s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au

milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas

de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais;

Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour

tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en

quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur

vocation pour le plaisir.

Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait

tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à

leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque

instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par

pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de

sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar

profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment

dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les

trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise

fortune.

Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant

Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de

ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.

Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te

conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés

d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment

ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à

quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne

connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut

décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans

l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.

Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit

qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de

la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois

écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en

cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur

bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela

troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et

lire le journal.

Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant:

«Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que

nous nous en allions,» dit Démar. «--Vraiment!... Est-ce qu'il nous

prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prétend que nous

faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «--Oui. Eh bien! en ce cas, il

faut crier plus fort.»

Et ces messieurs entonnent un choeur avec accompagnement de fourchettes

et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des

jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma

maison n'est point un cabaret.»

Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de

manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe

à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre

fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue,

Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en

lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.

Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis

que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les

tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir

des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»

Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux,

veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.

Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et

emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit

avait attirés.

Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la

canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les

yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul

marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut

point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit

au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.

Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les

soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque

aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait

expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de

bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui

rendre son filleul.

Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le

commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur

faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend

qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne

rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un

parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est

inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa

Durand.

Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis

son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas

extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est

au corps-de-garde.

»--Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils

s'est engagé!»

Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse

qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie:

«Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.

»--Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour

un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les

jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera

du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et

l'on vous rendra votre fils.

»--Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «--Une minute,

madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au

corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y

laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire

mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait étudié les simples,

madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia

adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.»

Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le

supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond

aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au

corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux

jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais

Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.

Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et

s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et,

en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans

sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il

descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre

fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons

toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au

corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié

d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un

parti, afin de mettre un terme à tout cela.

»--Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «--Mon

avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour

savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»

L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit

à l'assemblée de famille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous

ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore,

pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières.

Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui

était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M.

Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à

la fois, afin de se mieux porter.

En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la

faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la

nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au

pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il

avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles

on fait de si bons déjeuners.

Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M.

Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui

étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,

vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize

ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans

les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter

les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces

bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses

qui ne périront jamais.

Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières

enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Aglaé est restée

fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral;

pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.

Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse

à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis

madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq

ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.

Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à

Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé

beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il

s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.

Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M.

Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez

pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?

»--Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.

«--Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «--Je crois que je l'ai

oublié,» dit M. Fourreau. «--Je ne pense pas que je le _susse_,» répond

madame Moka. «--Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame

Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours

deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.--Ah! ah! ah!...

c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.

«--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui,» dit madame Durand en

interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous

parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.

»--Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid

ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur

Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.

»--Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre

parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.

»--C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle

Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!

»--Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux

sont très-bien plantés.

»--Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui

était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si

c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se

perd!

»--Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la

question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai;

mais il ne sait rien et ne veut rien faire...

»--Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait

rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.

»--Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare

sans que ça l'étourdisse.

»--Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai

passé quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jeté-battu_ dans la tête;

d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.

»--Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de

danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge

faire des élèves comme dans votre jeunesse.

»--Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand,

«j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue

Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils

dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»

Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une

pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame

Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.

»--J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame

Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.

»--Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne

point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en

riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...

«--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait même jurer

très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.

»--J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne

sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...

»--Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des moeurs et du beau

sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence même. Il n'a jamais

regardé une voisine ailleurs qu'au visage.

»--Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui

reprocher; et...

»--C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens

qui se _pervertinssent_ sans qu'on s'en _doutisse_?

»--Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne

fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et

jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a

passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce

que nous pourrions faire pour le corriger.

»--S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite

trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en

place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne

sait pas saluer? On se moquerait de moi.

»--S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait

le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir

compter et être à cheval sur la règle décimale.

»--Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un

militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne

vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.

»--D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois que... si le jeune

homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.

»--Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je

_voulûme_ dire que le mal _fusse_ sans remède!

»--J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame

Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons...

je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris...

Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a

de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.

»--C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour

le petit cousin.

»--Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si

on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant...

de le marier...

»--Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!

»--Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne

serais pas éloigné de vous le conseiller.

Jean · 第 6 / 27 段