à venir donner sa leçon. Son élève se montrait cependant très-indocile;
il ne voulait point solfier; il sifflait quand son maître lui donnait le
_la_; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
la gamme, et quand on lui plaçait le violon dans les mains, il le
laissait tomber à terre.
De telles gentillesses lassèrent enfin la patience du maître. Après
quatre mois de leçons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas même
apprendre à jouer l'air des _bossus_, le professeur déclara à monsieur
et à madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
saurait jamais la musique.
«--J'en étais sûr,» dit l'herboriste. «Quand on n'a pas su se connaître
à faire un bain d'herbes émollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
la musique: _emollit mores_.
»--Ce maître-là ne sait ce qu'il dit!» s'écrie madame Durand; «il n'a
pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons
un autre à mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
connaître la musique pour chanter.»
M. Mistigris n'était guère plus heureux avec Jean, qui cependant
s'amusait aux dépens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
faire un pas, il priait M. Mistigris de l'exécuter plusieurs fois devant
lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux maître à
danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
de jambe et des entrechats devant son élève, qui, assis tranquillement
dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
applaudissait lorsqu'il était content; il criait bravo quand son
professeur sautait bien haut. La leçon se passait presque toujours
ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
croire que c'était ce dernier qui recevait des leçons de Jean.
Mais cette manière d'enseigner ne dérouillait nullement les jambes de
l'élève; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
que celui-ci tînt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
autre moyen pour donner à son élève le désir de bien danser.
M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collègues,
rassemblait ses élèves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
logeât au troisième étage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
figurait donner des bals champêtres à l'instar de ceux de la Chaumière
et du Wauxhall.
M. Mistigris dit donc un jour à madame Durand:
«Ma chère cousine, comme mon élève, votre fils, n'a pas encore une
connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait nécessaire
qu'il vînt quelquefois à mes petits bals; il y verra de mes élèves des
deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le goût des
jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
sait sur quel pied danser dans le monde.
»--Vous avez parfaitement raison,» dit madame Durand; «mon fils ira à
vos bals.--C'est après-demain le jour; faites-moi l'amitié de l'y
conduire... Vous verrez une charmante réunion, des gaillards qui sautent
jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lèvent la jambe à la hauteur de
mon épaule.--Ça me fera grand plaisir.--Vous savez le numéro?...
D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.--A quelle heure cela
commence-t-il?--Oh! de bonne heure... dès qu'on est deux je forme un
quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
plaisir.»
Madame Durand prévient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
n'avait jamais été au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose à
Bellequeue d'être de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
a été grand amateur de danse.
Le jour de la réunion étant arrivé, madame Durand fait faire une belle
toilette à son fils, qui préférerait à son habit à la mode et à son joli
chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable avec ses
intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
donne de petites tapes sur les joues en l'appelant _mauvais sujet_, mais
d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.
Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soignée, sa coiffure
exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'à
l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
à arriver. Il tient d'une main son chapeau à trois cornes, de l'autre
des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
sa jeunesse en présentant son bras à madame Durand.
On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
et il fait encore jour; mais madame Durand a oublié le numéro de la
maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
tête, on aperçoit, à la croisée d'un troisième M. Mistigris qui joue,
non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
la fenêtre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
danser les passans.
«C'est là,» dit madame Durand, «le voilà, je le reconnais,--Diable!» dit
Bellequeue, «il paraît que le bal est déjà en train, car il dit les
figures... Mais où est donc la porte? Ce doit être cette allée...
Entrons.»
On entre dans une allée étroite, noire et très-profonde au bout de
laquelle on cherche, en tâtonnant, à trouver l'escalier.
«Où allons-nous donc par ce cassecou?» dit Jean. «--Au bal, mon
fils.--Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'il aurait dû mettre ici un
lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-être
un portier... Appelons: holà!... portier!... portière!... Où est
l'escalier qui mène au bal?»
On ne reçoit pas de réponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
cassée, qui semble partir du premier, dit: «Qu'est-ce que vous
demandez?--Nous demandons le bal de M. Mistigris.--Montez au
troisième.--Mais nous ne trouvons pas l'escalier.--Allez à droite, dans
l'enfoncement.--Infiniment obligé.»
Et Bellequeue, qui marche en éclaireur, pousse bientôt un cri de joie en
disant: «Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
guiderai.»
On suit Bellequeue. Arrivé au premier étage, on commence à distinguer un
peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisième il
fait jour, et on lit sur une porte: «_Mistigris donne des leçons de
danses françaises et étrangères; on trouve chez lui des chaussons.
Sonnez fort, s'il vous plaît_.»
Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'années ouvre
la porte, et introduit la société dans une antichambre d'où on entend
dans le lointain le violon de Mistigris.
La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en échange
des cartes sur lesquelles sont des numéros. «Pourquoi faire ça?» dit
Jean. «--C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau,» dit
Bellequeue. «--Oh! il paraît que c'est tout-à-fait dans le grand genre.
»--Désirez-vous des chaussons, messieurs?» dit la bonne. «--Je n'ai pas
encore faim,» dit Jean. «--Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
mais vous êtes très-bien, messieurs; d'ailleurs pour la première fois la
société aura de l'indulgence.»
Bellequeue présente sa main à madame Durand, en disant à la bonne: «De
quel côté le bal?»
La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
trouve dans une vaste pièce qui n'est meublée que de banquettes, et dans
laquelle on n'aperçoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croisée.
Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
une autre porte, espérant découvrir les danseurs. M. Mistigris, les
apercevant, quitte cependant sa croisée et vient les recevoir en
continuant de jouer du violon. «Ah! vous voilà!... C'est bien aimable de
vous être rappelé que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
Bellequeue, je suis charmé de vous voir... Ah! voilà mon élève!
Voyez-vous le gaillard il s'étend déjà sur les banquettes... Il va
joliment s'en donner!... _La poule_!»
Et, après avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croisée
en raclant plus fort que jamais.
«Ha ça, mais où sont donc les danseurs, mon cousin?--Ah! ils ne sont pas
encore arrivés... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
tard.--Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
quand vous êtes tout seul?--Ah!... l'habitude, et puis ça fait bien,
c'est pour les passans... Ça donne envie de monter et d'apprendre à
danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
Bellequeue?... J'ai un cor de chasse là.--Non, je n'en sais pas
jouer.--C'est dommage, vous vous seriez mis à la fenêtre à côté de
moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empêche de former un
quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
bonne... Oh! elle danse très-bien; elle fait mieux les figures que les
ragoûts, elle est si habituée à faire les utilités... Holà! Nanette,
ici... Il nous manque un quatrième... Vous allez voir comme elle s'en
tire.»
Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
soucie pas d'étrenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
entend sonner: la figure de Mistigris s'épanouit, il crie à Nanette:
«Voilà du monde, allez donc ouvrir!--Je croyais qu'il fallait danser,
monsieur,» dit la bonne, qui a déjà retourné le coin de son tablier
pour faire la quatrième. «Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
besoin de vous.»
Nanette paraît beaucoup aimer à danser, cependant elle va ouvrir, et
bientôt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
ensuite une profonde révérence à chaque personne de la société.
«C'est bien, c'est très-bien, Charlot,» dit Mistigris qui n'a pas quitté
sa fenêtre; «un peu plus bas encore... C'est ça... Reposez bien votre
tête sur vos épaules... Maintenant une petite scène d'Annette et Lubin
avant le bal.»
Le grand Charlot ôte son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
paraissant se préparer à entrer en scène, tandis que Mistigris dit à
madame Durand: «C'est un jeune homme qui se destine à la pantomime, et
je lui donne des leçons, parce que la pantomime est naturellement fille
de la danse... La bonne, asseyez-vous là, vous représenterez la
bergère.»
La bonne, qui sert à tout, va se placer sur une banquette; le jeune
homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
mettre à genoux à quelques pas de sa bergère et commence, en pantomime,
une déclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a ôté son habit
pour jouer au cheval fondu, ôte aussi le sien, et s'élance lestement
par-dessus la tête de M. Charlot, de manière à tomber entre lui et
Nanette.
«Bravo!» dit Bellequeue, «je n'aurais pas mieux sauté à quinze ans.»
Dans ce moment on entend sonner. La bergère est obligée d'aller ouvrir
la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est resté à genoux:
«Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
pantomime sera pour une autre fois.»
Madame Durand remet à son fils son habit, et le supplie d'avoir une
tenue décente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
C'est une maman qui amène ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
croisée en s'écriant: «Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
nous serons au grand complet.»
Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
bourgeonnée comme un vigneron, et ayant la lèvre supérieure surmontée de
petites moustaches brunes qui feraient honneur à un conscrit. Elle est
coiffée d'un bonnet de gaze orné de roses, tandis que ses trois filles
ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
Mouton ne manque jamais d'assister aux leçons de danse de ses
demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.
Pendant que la famille Mouton fait des révérences, que le grand Charlot
y répond en saluant jusqu'à terre, que Bellequeue remet ses gants en
disant: «Ça commence à devenir animé;» et que la bonne murmure avec
humeur: «Allons, v'là toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
d'une quatrième!» Mistigris est allé chercher un tambourin qu'il place
sur la croisée, auprès de lui, et il fait signe à Jean, qui va battre la
caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas à battre en
mesure, il ne cherche qu'à faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
Mistigris, qui s'écrie en regardant par la fenêtre: «On nous écoute dans
la rue... Il y a deux personnes arrêtées... Ferme, Jean... _La chaîne
des dames_.»
On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avoués qui viennent
rire au bal de M. Mistigris, et tâcher d'y faire une connaissance
honnête; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaçaient au
parterre de chez madame Saqui.
«Ça sera très-nombreux,» dit madame Durand à Bellequeue. «Je savais bien
que mon cousin avait la vogue.»
Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire à l'oreille:
«Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
quatrième.
»--Allons, en place, en place,» crie le maître de danse, de sa croisée
où il a établi son orchestre. «Messieurs, invitez vos dames.»
Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
sans maman; un troisième prend une des demoiselles Mouton, Bellequeue
en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
ans.
Mais il manque un vis-à-vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a déclaré
qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lève et dit: «Je vais
faire l'homme, moi,» et elle se place avec une de ses filles en face du
grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
«Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
dame ni le cavalier.»
Le signal est donné, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
«N'oublions pas que je fais l'homme,» s'élance avec tant de force, qu'au
premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
mais celle-ci se relève en riant, et la figure va son train.
Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps où l'on portait de la
poudre. Mistigris lui crie: «On ne fait plus de passes, monsieur
Bellequeue, ça n'est plus la mode...--Ça m'est égal,» dit Bellequeue,
«je veux en faire, c'est toujours joli.»
A la seconde figure, Jean a crevé le tambourin; Mistigris s'arrête,
désespéré de cet accident. «Allez toujours avec le violon,» dit madame
Mouton; «nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.»
En effet, la maman la marquait à chaque pas de manière à faire sauter
les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne à Jean, en lui disant:
«Sais-tu souffler un peu là-dedans?--S'il ne faut que souffler,» dit
Jean, «vous verrez comme je m'en acquitte.»
On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
souffle de manière à se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis à ses élèves en
criant à l'un: «Arrondissez les bras!...» A l'autre: «De l'abandon en
balançant... Un entrechat ici. Souriez à votre dame... souriez donc.»
Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leçons du maître; l'une
sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
était temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter à
qui ferait le plus de poussière.
Après la contre-danse, Jean jette de côté le flageolet et fait la roue
et la culbute dans le milieu du salon.
«Est-il enfant!» dit madame Durand, «il joue encore comme à six ans!
»--Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. «--C'est vrai,» dit
madame Mouton, «je faisais aussi très-bien la culbute, je ne sais pas si
je m'en souviendrais encore.»
Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
se contente d'applaudir Jean, en disant: «Il fait bien chaud ici... Si
l'on pouvait se rafraîchir.»
Pour tout rafraîchissement, la bonne, qui a sans doute un bénéfice sur
les chaussons, va, après le quadrille, demander si l'on veut changer de
chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
entonnoir, en disant: «Il n'y a rien qui rafraîchisse mieux que cela.»
On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace à
l'orchestre, et madame Mouton demande la _petite laitière_ dont elle
aime beaucoup la figure.
On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montrée
infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est étendu sur
une banquette sur laquelle il dort profondément, et Mistigris dit à
madame Durand: «Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
combien il acquerra en assistant à mes bals. D'ailleurs cela forme un
jeune homme, cela lui donne l'habitude des réunions et de la bonne
société. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arrivé
d'avoir vingt personnes à la fois... Mais alors on paie dix centimes par
quadrille... Ce sont les profits de Nanette.»
L'heure du départ est arrivée; madame Mouton voudrait que l'on dansât
encore une anglaise. Mais déjà deux des clercs sont partis avec les
demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
réveiller son fils pour se mettre en route. On échange ses numéros
contre ses chapeaux, Nanette éclaire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
perde pas dans l'allée; on se salue à la porte, et à dix heures et
quart le bal du maître de danse est terminé.
Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une
courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami,
vous êtes-vous amusé au bal?--Pas du tout,» répond Jean. «--Comment!
cela ne vous a pas donné envie de danser?--Cela ne me donnait qu'envie
de dormir.--Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux
que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
les semaine au bal de M. Mistigris.»
Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez
comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle
toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce
soir.--Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de
cinquante ans.»
Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée
chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y
retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec
leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un
cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
faire des bêtises comme ça?--Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut
mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»
Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir
souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât
point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison;
il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.
Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans
cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et
son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage
pour que l'on se fie à vos promesses. _Experto crede Roberto_, c'est-à
dire, je vais aller avec vous.»
On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà
pourquoi le père et le fils ne disaient mot.
Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela
fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles
si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle
lui promettait une brillante réunion.
Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un
petit savoyard, qui était assis sur le bord de la croisée et battait du
tambourin, même quand on ne dansait pas.
M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «_Salutem
tibi_», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je
vous remercie.»
Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le
salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
«Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne
l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»
Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son
tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
remettant pour aller ouvrir la porte.
Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène
dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant
Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le
prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules
qu'il lance dans le milieu de la salle.
«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne
avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la
salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent; les
dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et
les jeunes clercs rient aux éclats.
M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque
méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant
secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés
son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»
Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse
commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!...
votre papa vous demande.»
Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit
qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de
vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en
allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»
Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M.
Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»
Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour
savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit,
son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité
l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière, parce qu'on
ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.