«--Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!...

C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,

je viendrai souvent le voir.--Oui, madame, et vous le trouverez toujours

en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi

vous acheter des joujous.»

Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa

bourse et donne aussi pour les petits espiègles qui l'ont tant amusé.

Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où

son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son

filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la

cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la

rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à

s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de

tendres regards.

«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente

famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui,

excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne

prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive

aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle

qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On

trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans

l'intérieur.

«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins

nous partirons sur-le-champ.»

Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route

pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;

mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui

n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la

poussière.

Heureusement il en est quitte pour quelques bosses à la tête; ce qui ne

lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau

dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin

atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui

boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher

Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?--Oui,

excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.

«--Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne

Suzon.»

A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le

bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.

CHAPITRE IV.

L'ENFANCE DE JEAN.

Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne

rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons

pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme

nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la

famille Jomard.

A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà

prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il

se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou

sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il

annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à

apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.

M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa

naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et

l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un

petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;

l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort

comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.

Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y

avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils

annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore

que: «_Bigre et mâtin_.»

Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui

en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire

la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux

prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de

l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa

en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant;

M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et

qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui

était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je

ne _crume_ pas qu'il _s'eusse_ formé si vite.

»--Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton

de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas

ben venir!»

Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'était

plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:

«Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»

Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les

trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était

encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait;

Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et

madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des

croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une

merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean

mettait ses doigts dans l'oeil de celui qui voulait l'embrasser, ou

crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait

en se disant: «Il est bien gentil en effet!»

Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer,

manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu,

et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit

Jean n'avait pas un mauvais coeur. Il avait une fois donné tout son

déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la

journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un

de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties

et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait

donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter

son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne

méritait que des réprimandes ou des corrections.

Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara qu'il voulait commencer à

s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les

simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient

dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se

battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et

madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au

moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible

sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir,

et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou

trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui

donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de

patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de

cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut

alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit

gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»

L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre

toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent,

danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui

donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci

est pour vous apprendre à connaître la patience, _Lapathum_; celle-ci

pour que vous nommiez avec moi la camomille, _Anthemis_; celle-ci pour

le pourpier, _Portulaca_; vous aurez une claque pour chacune; de cette

manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique _per fas et

nefas_.»

Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique _nefas_, jeta

les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant

comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en

l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il

s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait

souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui

est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait

pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le

matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.

On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à

l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand

choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir

recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à

Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean,

qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à

son côté.

Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une

foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de

nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il

apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart

d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais

bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses

volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries

qu'il jouait à ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour

nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment

de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,

déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à

arracher le battant de la sonnette du maître.

Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école,

celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère:

«C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup

de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est

égal; il a infiniment de moyens.»

Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou

une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre

fils était plein de moyens.--Mais il écrit comme un chat et ne peut pas

lire couramment,» répondait M. Durand. «--C'est égal, monsieur, du

moment qu'il a des moyens, cela suffit.»

Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de

casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand

lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«--Papa,

c'est en jouant.--Et votre pantalon, qui l'a déchiré?--C'est en

jouant.--Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?--C'est en jouant.

»--Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut

pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur

ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet âge

heureux! il passera assez vite.»

Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à

faire _une_, _deux_, à parer quarte, à parer tierce, et à bien

s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec

son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand

il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il

est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et

préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait

toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de

racines à la main.

Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son

école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un

certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.

Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses

étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à

mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois

l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de

crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.

Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean.

Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude

du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction

qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui

avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui

apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se

raccommodait avec son ami.

Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et

lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais

Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui

pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait

toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.

Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas

aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient

ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs

parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait

des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans

l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et

allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une

ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en

face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux

dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne

voyait personne.

Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait

quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les

mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des

sous à Jean et ne les lui rendait jamais.

Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et

écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la

tête ni latin, ni histoire, ni géographie. Son parrain allait souvent

le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au

lieu de rentrer.

Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le

talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans

sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait

quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et

par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son

filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels,

de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,

quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en

passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui,

tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on

t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une

queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je

ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les

marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les

femmes.»

Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un

homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les

Grecs, de dire _musa_, la muse, _rosa_, la rose, et de savoir s'il y a

des volcans en Italie et en Irlande.

»--Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais

occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien

fait mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras

de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi

droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou

avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.--Moi, mon

parrain, je ne veux rien être du tout...--Alors, mon garçon, je crois

que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,

que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le

beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et

des moeurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les

dames... Au reste cela viendrai en son temps.»

Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait

d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne

pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien

apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises

manières.

M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son

fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il

était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les

fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il

fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le

papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne

pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.

Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand,

ayant un jour voulu recommencer la leçon, _per nefas_, son fils, qui

avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout

seul à la maison.

«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il

faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la

tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du

serpolet!... il n'y a rien à en espérer.

»--Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand,

«vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a

des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je

gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier

d'avoir un fils comme celui-là.»

Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle

de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il

n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des

armes... Il a le coup d'oeil juste... Il se tient comme un ange... Vous

verrez que ce sera un gaillard.»

CHAPITRE V.

BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.--ADOLESCENCE DE JEAN.

Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter

l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en

retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était

presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé

ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne

s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter

son éducation.

M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce

qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais

Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être

herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son

fils hériter de ses connaissances.

Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle

se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en

renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans

ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent

illusion sur leurs talens.

On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort

qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean

chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et

agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et

elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je

voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel

beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: _Le bon roi Dagobert a

mis sa culotte à l'envers_; je me suis crue aux Bouffies.»

Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps

aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce _la poule

et la chaîne anglaise_, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût

bien faire un zéphyre de Jean.

M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans

bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que,

chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année

d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu

octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.

Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre

l'éducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira

les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui

envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à

terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes

dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que

lui.

Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses

cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les

belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.

Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En

quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui

demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses

parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu

ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.

Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de

l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de

quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas

gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui

lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de

tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant

hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne

suspectent point celle des autres.

Démar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, étant fort

mécontens de lui, le traitaient avec sévérité, et voulaient lui ôter

les moyens de faire des sottises. Gervais, né de gens peu fortunés, ne

pouvait que bien rarement en obtenir quelque générosité. On juge avec

quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui était le richard de

la société.

Démar dit à son ami: «Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu

veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dîne bien, on va en voiture...

Si nous étions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.

Comme nous nous amuserions!

»--Il est certain,» dit Gervais, «que nous pourrions faire toutes nos

volontés depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions

jamais!... Nous irions courir, n'importe où! et le soir on ne nous

mettrait pas en pénitence au pain et à l'eau.

»--Et moi,» répondit Jean, «ne veut-on pas maintenant me faire apprendre

la musique et la danse!... C'est des bêtises que tout ça! Est-ce que

j'ai besoin d'avoir encore des maîtres qui vont m'ennuyer?... Ah! je

vais joliment me moquer d'eux pour les dégoûter de revenir...

D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me

tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?

»--Tiens, Jean,» reprit Démar qui paraissait réfléchir et méditer

quelque projet, «si j'étais à ta place... je demanderais une petite

somme à mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela

nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...

Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et à

la balle.

»--Nous pourrions enlever un cerf-volant; et, pendant ce temps-là, tes

maîtres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.»

Jean né répondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner

avec ses amis, mais il ne lui était pas encore venu dans l'idée de

s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses

étourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mère qui lui donnait

chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la

proposition de Démar.

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