Voici le raisonnement, du reste assez fondé, qui a fait prendre racine à

cette idée. Le moût de raisins en fermentation, dégageant beaucoup de

gaz acide carbonique plus lourd que l’air, est donc recouvert

hermétiquement par ce gaz qui repose immédiatement sur lui dans

l’intérieur de la cuve. Le fait est vrai mais ne peut pas servir de

règle invariable. Je vais citer quelques exemples afin de le démontrer.

Au début, quand toutes les règles ont été observées, la fermentation est

presque toujours tumultueuse et active. A ce moment, il est certain que

la fermeture produite par l’acide carbonique équivaut au meilleur

couvercle. Mais, cette fermentation très forte, au départ, se ralentit

chaque jour davantage à mesure qu’elle arrive vers la fin. Il arrive

bien souvent que ce dégagement de gaz est si faible, qu’il ne résiste

pas à l’action de l’air qui se mêle avec lui au fur et à mesure de sa

production.

L’effet est tel, qu’on peut impunément rester dans une cuve, dans cet

état, sans être incommodé, car la bougie ne s’éteint pas. Le _chapeau_,

cette masse poreuse, toute remplie de zyméïne altérée, détermine au

contact de l’air une oxidation très rapide du moût qui l’imprègne et

produit du vinaigre assez vite pour suivre la formation de l’alcool

développé par le restant du sucre et faire un vin détestable.

Voici encore un fait qui arrive le plus souvent. Le viticulteur qui veut

remplir plusieurs cuves, le fait généralement de façon à ce que la

distance, qui sépare le moût du sommet de la cuve, soit assez grand pour

qu’il ne s’en verse pas au moment de sa grosse effervescence. Quand la

fermentation s’établit, le _chapeau_ s’élève et dépasse les bords,

s’offrant ainsi complètement, à l’action de l’air. Il ressort par

conséquent de ce qui précède, la conclusion suivante: Il est nécessaire

d’empêcher la mauvaise influence de l’air sur le _chapeau_ au moment de

la fermentation. Il convient donc de couvrir _légèrement_ la cuve.

Une fermeture hermétique occasionnerait, par l’empêchement formé à la

volatilisation du gaz, une explosion des parois. Pour éviter cela, le

moyen le plus sage et le plus facile est celui qui consiste à couvrir la

cuve avec des planches sur lesquelles on étend des couvertures ou de

vieilles toiles. De la sorte, on n’interrompt pas toute communication

avec l’air ambiant, et on ne craint ni les explosions, ni un

ralentissement dans la fermentation: on a l’avantage de la régulariser,

d’en rendre la marche plus égale, d’entretenir une température plus

élevée, de prévenir l’acétification du marc et des écumes qui forment le

_chapeau_, et de soustraire enfin la fermentation à toutes les

variations de la température.

L’expérience m’a déjà prouvé souvent que cette méthode est bonne, et

qu’elle contribue puissamment à obtenir une bonne fermentation. Elle est

facile à mettre en pratique et peu coûteuse dans l’exécution. Ma

correspondance avec les agriculteurs m’a appris qu’elle a été suivie

partout des meilleurs effets.

Cette méthode est, du reste, avantageuse pour plusieurs raisons: d’abord

parce qu’elle empêche l’air de s’introduire dans la cuve pour détruire

la couche de l’acide carbonique qui découvre le moût, comme je le disais

précédemment; ensuite, et surtout quand la température est froide, quand

la variation de chaud et de froid se font sentir pendant le cuvage et

quand il s’établit des courants d’air dans le lieu où se trouve la cuve.

Chaptal, et quelques autres savants, prétendaient aussi qu’à tous ces

avantages, la fermeture des cuves, ainsi faite, joignait celui de

retenir des quantités notables d’alcool, ou si l’on préfère, de vin que

l’acide carbonique entraînerait sans cette précaution.[20]

M. Maumené a, par de nombreuses expériences, prouvé la fausseté de cette

assertion et conclu à une perte très faible par évaporation.[21]

J’ai tenu à citer ces deux savants afin de clore la discussion, que

l’assertion fausse de Chaptal avait fait naître. Ce n’est point la

déperdition de l’alcool proprement dit, qu’il faut éviter, mais bien

tous les accidents que j’ai énumérés plus haut.

Il est encore un moyen dont je vais parler ici, qui rend de très grands

services à la fabrication: le refoulage. Il exige de grandes

précautions, il est vrai, mais il est sans danger quand il est pratiqué

par des gens prudents.

Voici comment j’ai pratiqué, souvent, pour éviter les inconvénients que

j’ai cités précédemment et faire arriver, à bien, mes fermentations.

Quand le _chapeau_ commence à s’élever au-dessus du moût et à former son

épaisse croûte de grappes, je le fais refouler dans le liquide, en

pressant avec des pelles ou des fourches, de façon à ce qu’il baigne, de

nouveau, en plein dans le moût. Cette opération a besoin d’être répétée,

au moins trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, sinon, la

couche de marc devient si épaisse, si compacte et si dure, qu’il devient

impossible de l’enfoncer sous le liquide. Un jour de retard suffit pour

mettre le fabricant dans l’impossibilité de pratiquer le refoulage du

_chapeau_. Son arrosage devient obligatoire quand il dépasse les bords

de la cuve, qu’on ne peut par conséquent plus recouvrir, comme je l’ai

indiqué. Pour l’arroser, on tire, d’un robinet placé au bas de la cuve,

le moût que l’on jette sur le _chapeau_. Ce dernier moyen, dont je suis

presque l’inventeur, facilite beaucoup la reprise de la fermentation,

quand celle-ci s’est arrêtée ou ralentie, pour une cause quelconque,

quelques jours après la mise en cuve. Cette nouvelle aérification du

moût active les ferments engourdis et réussit presque toujours à amener

de bons résultats. J’ai ainsi, bien souvent, fait revivre et repartir,

avec une véritable impétuosité, des fermentations qui menaçaient de

durer indéfiniment et dont l’apparence était incompréhensible.

J’ai signalé ce moyen aux agriculteurs, afin qu’ils l’emploient pour la

fabrication de leur _piquette_ et éviter à la boisson qu’ils fabriquent

avec le marc de raisins ayant donné tout leur rendement, ce goût

d’aigrelet qui lui est propre; il provient de l’abandon où ils laissent

les cuves contenant le marc additionné d’eau, dont la fermentation est

livrée à elle-même. On s’est habitué dans la campagne à ce goût qui a

donné son nom à ce genre de boisson, mais il est certain qu’elle sera

bien plus goûtée en perdant ce principe acide.

M. Maumené, que je me plais à citer souvent comme l’un des auteurs qui

ont le plus étudié cette partie de la fabrication des vins, a trouvé un

moyen simple et pratique d’éviter les inconvénients du refoulage du

chapeau.

Voici son procédé que je suis heureux, ici, de reproduire.[22]

«A mesure de la charge de la cuve, on tend sur chaque sixième, ou chaque

cinquième, ou chaque quart de la masse des raisins versés, un filet de

cordes maintenu par des crochets de bois, renversés et fixés d’avance à

l’intérieur de la cuve; jamais ainsi le chapeau ne peut se former d’une

seule masse; il s’en fait plusieurs, un, sous chaque filet; chacun d’eux

est d’une faible épaisseur, et ne s’oppose pas, sensiblement, aux

mouvements du vin. On n’a plus à faire descendre dans la cuve et, par

conséquent, à exposer même la vie des hommes occupés à ce travail.--La

dépense n’est pas bien grande.»

Il est nécessaire, cependant, de placer au centre des cuves, un tube

carré en bois, percé de trous, pour donner au gaz un dégagement plus

facile, tout en conservant l’isolement des portions du marc par étage.

Je crois avoir indiqué les diverses manières qui me paraissent les plus

employées pour la fermentation à cuve ouverte. Je vais, maintenant,

passer à la description de celles qu’on peut employer pour la

fermentation à cuves fermées.

La Fermentation à cuve fermée

La différence essentielle, qui sépare cette seconde façon de procéder de

la manière précédente, repose presque uniquement sur ce point: Empêcher

le contact de l’air avec le _chapeau_ et prévenir ses effets nuisibles

sur celui-ci.

Les cuves fermées ont de grands avantages. Dans le cas où la

fermentation languit et où la présence de l’air pourrait faire naître

des fermentations acides ou putrides, rien n’empêche de laisser se

prolonger le cuvage pour obtenir la complète métamorphose du sucre en

alcool: le chapeau ne pouvant ni se dessécher ni se corrompre.

On appelle cuves fermées: les cuves à couvercles hermétiques, les

vaisseaux ou foudres.

Il est inutile que je rappelle ici, que tous ces récipients, au moment

du cuvage, éclateraient bientôt, si on ne ménageait, à leur sommet, une

petite issue pour le dégagement de l’acide carbonique. J’en parlerai du

reste plus loin.

La fermentation à cuve fermée, trouva, vers le commencement de notre

siècle (1882) un véritable apôtre dans la personne de Mlle Gervais,

qui les mit à la mode, en leur faisant présenter le grand avantage,

croyait-elle, d’empêcher et d’éviter des pertes de 10 à 15 0/0 sur le

vin en fermentation.

Gay-Lussac[23] fit justice de l’exagération et démontra d’une manière

irréfutable combien Mlle Gervais se trompait.

Il n’en demeure pas moins un fait certain, c’est que ce mode de

fabrication, quand on peut l’employer, évite bien des tracas et des

ennuis, tout en facilitant énormément la régularité de l’opération.

Un grand nombre de viticulteurs seraient peut-être désireux de fabriquer

avec des cuves fermées, mais ils ne le peuvent pas, ne possédant que des

cuves ouvertes.

On peut facilement obvier à cet inconvénient, en faisant faire un

couvercle en bois, qui joigne le mieux possible sur la cuve, où on aura,

préalablement, ménagé une échancrure intérieure de quelques centimètres

au sommet des douelles.

La fermeture hermétique s’obtient très facilement, soit avec de la

farine de lin bouillie, soit avec des tourteaux de la même matière

broyés et préparés de la même façon.

La farine de lin constitue, par sa matière de corps gras, une sorte de

mastic qui permet d’empêcher, partout où il est nécessaire, l’air de

pénétrer, et cela sans grande dépense ni grosse main-d’œuvre.

Certains propriétaires de vignobles, dévastés par le phylloxéra, ont

voulu utiliser leurs foudres pour la fabrication des vins de raisins

secs. Je vais signaler les divers inconvénients que présente, si on n’y

prend garde, ce genre de fabrication.

Le premier est le tassement, dans les foudres, des raisins qu’on

précipite par la porte de la bonde; on l’évite en agitant simplement,

avec un bâton, le tas que l’on étend de façon que les grains soient le

plus dispersés possible.

Le second inconvénient, et le plus grave, est celui qui force le

fabricant à pénétrer, après le soutirage, dans le tonneau, pour en

extraire les grappes. On peut courir de grands dangers si toutes les

précautions que j’ai signalées au Chapitre IX: _Des dangers de l’acide

carbonique_, ne sont pas prises scrupuleusement.

La fermentation Mathématique

Ce troisième mode de fermentation est complètement inconnu et n’a jamais

été mis en pratique avant que je l’eusse répandu. Les cuves ouvertes ou

fermées importent peu à sa réussite. Des cuves ou des foudres servent

indifféremment à fabriquer le vin de raisins secs ou de raisins frais,

quand on l’emploie. Ce genre de fermentation repose sur les principes du

maintien, dans les cuves à fermentation, d’une température,

rigoureusement exacte, à tel degré de chaleur reconnu nécessaire. Mes

appareils sont un peu coûteux, il est vrai, mais aussi que de

main-d’œuvre et de temps économisés. Il est inutile de chauffer les

cuveries et de réchauffer le moût. Les pays, les plus froids, peuvent

maintenant, avec ce procédé, faire le vin dans quatre ou cinq jours, en

toute époque de l’année.

Les vins de raisins secs, obtenus ainsi rivalisent avec nos bons vins

blancs de France et sont souvent préférés, par les négociants, pour

certains coupages, avec les vins étrangers d’Espagne et d’Italie.

A l’appui de ce que j’avance, je dirai à mes chers lecteurs, que la

médaille dont m’a gratifié M. le Ministre de l’agriculture et du

commerce, au concours régional de Marseille en 1879, m’a été décernée

par Messieurs les membres du Jury, à cause de la supériorité évidente de

mes vins de raisins secs, sortant de l’appareil, qui pouvaient lutter

avec avantage contre les meilleurs vins naturels.

Depuis cette époque, neuf décorations ou médailles délivrées pour le

même motif sont venues confirmer ces faits.

Je signale ce mode de fermentation aux fabricants, qui s’empresseront de

l’adopter sitôt qu’ils le connaîtront, j’en suis certain.

Pour la plupart l’appareil est indispensable. (Voir sa description au

Chapitre VIII, page 56).

CHAPITRE XI

De la Fermentation rapide à l’usage des grands ou des petits fabricants

J’ai dénommé ainsi ce mode de fabrication que j’ai conseillé à un

certain nombre de fabricants. J’en fais l’objet d’un chapitre spécial,

car, ce dernier moyen, ne peut être employé que par un petit nombre de

producteurs, à cause des frais que nécessite l’installation d’une

fabrique de ce genre.

Cependant, les personnes, dont le but ne vise qu’à une petite

production, peuvent s’en servir aussi sans inconvénients.

Voici en quoi consiste ce genre de fabrication:

Après avoir épuré les raisins et les avoir débarrassés des matières

étrangères qu’ils pouvaient contenir, on les verse dans les foudres ou

barils devant servir à la fabrication, sans leur faire supporter

l’opération du trempage ni de la trituration.

On chauffe, à 40 degrés au moins, la quantité d’eau qui doit servir à la

fermentation des raisins, et on maintient la température du cellier ou

de l’appartement dans lequel se trouvent les cuves ou barils, à 25

degrés de température au-dessus de zéro.

Il est nécessaire de bien remuer les raisins à mesure qu’on verse l’eau

chaude, afin de leur permettre de s’imprégner uniformément.

La fermentation s’établit généralement dans les vingt-quatre heures et

se trouve terminée quatre ou cinq jours après, à la condition de

maintenir le moût à 25 degrés de chaleur.

Il est incontestable, comme je le disais, que l’outillage, nécessité par

ce genre de fabrication, est assez important; l’eau chaude ne s’obtient

en quantité suffisante, surtout pour la grande production, qu’au moyen

de chaudières et d’installations spéciales.

Je rappelle à mes lecteurs, que l’appareil système J.-F. Audibert, pour

la fabrication mathématique des vins de raisins secs, a résolu ce

problème à très bon marché.

La fermentation rapide est aujourd’hui en vigueur dans le monde entier;

dans les Bouches-du-Rhône, dans l’Hérault, dans l’Aude, dans le Gard,

dans les Charentes, dans la Meuse, dans les Vosges, dans la Haute-Saône,

dans la Seine, en Algérie, etc., en Italie, en Espagne, en Amérique,

dans l’île Bourbon à Saint-Denis, dans la Nouvelle Zélande, etc., etc.

Un grand nombre de personnes qui ne désirent fabriquer que par petites

quantités et pour leur usage personnel, pourront se servir avec succès,

du genre de fermentation que je viens d’indiquer.

Les distillateurs l’emploient de préférence aux autres modes de

fermentation, à cause de l’économie de temps qu’ils font; il est un

avantage énorme que l’on gagne: C’est la neutralité du goût des produits

que l’on obtient. Les ferments alcooliques, se développant avec force,

par la chaleur, agissent violemment sur la partie liquoreuse du moût et

opèrent la métamorphose du sucre en alcool et en acide carbonique,

presque impétueusement, sans permettre au liquide de s’imprégner des

divers goûts, _sui generis_, que les pellicules de raisins secs, et

surtout les grappes, donnent aux vins obtenus par une fermentation

ordinaire.

Garniture intérieure des Robinets

Avant de terminer ce chapitre, je vais dire quelques mots sur une cause

bien petite, dont les effets sont quelquefois bien grands.

L’été, où le vin se pique si facilement, les conséquences de cet état de

choses peuvent occasionner de véritables pertes. Beaucoup de fabricants

versent les raisins dans les cuves ouvertes ou fermées, sans

préalablement aviser au moyen le plus sûr et le plus commode, qui

permettra aux vins de s’écouler rapidement du robinet obstrué par les

grappes.

J’ai reçu, sur ce sujet, plusieurs lettres me demandant la meilleure

manière de pratiquer.

Quelques-uns ont employé des grilles en métal qui s’obstruent très

facilement. Le plus simple, le plus économique et le plus sûr moyen, est

l’emploi de balais de Bruyère que l’on a soin de fixer intérieurement,

dans la cuve, devant le trou du robinet, avant de verser les raisins. De

cette façon le vin sort, lors du soutirage, très vite, ne contenant

qu’une quantité insignifiante de grappes et déjà en partie filtré.

CHAPITRE XII

Des fabrications Spéciales

Avec les raisins secs, il est facile d’obtenir un nombre varié de

produits, suivant les moyens que l’on emploie. (Voir l’_Art de faire les

vins d’imitation_, Madère, Malaga, etc., Vermouth, Bitter, Sirops,

Infusions, Liqueurs, avec les vins de raisins secs et autres, renfermant

toutes les recettes complètes, un millier environ, détaillées simplement

et nécessaires à tout fabricant, négociant, propriétaire, distillateur,

vigneron, ainsi que tous les renseignements et documents nécessaires

pour ces fabrications, avec planches et figures.)[24]

Je vais enseigner celui qui consiste à faire fermenter le moût sans les

grappes; les résultats que l’on obtient récompensent largement le

fabricant des peines qu’il a prises pour y arriver.

La Fermentation du Moût sans Grappes

Après avoir suivi la règle de conduite, que j’ai tracée aux chapitres

IV, V et VI, qui consiste à bien préparer les raisins dont on veut se

servir pour fabriquer, on établit dans le cellier une chaleur de 25

degrés.

Environ 24 heures après, on brasse fortement les raisins avec le

liquide, afin de mélanger la partie liquoreuse et sucrée; cette partie

liquoreuse, se trouvant beaucoup plus lourde, tombe dans le bas de la

cuve et s’y accumule. Si on ne prend pas cette précaution, on est obligé

d’attendre le moment où la fermentation, commençant son œuvre,

mélange cette partie sucrée avec le restant du liquide. Chacun peut du

reste, facilement, se rendre compte du fait que je cite. Le premier je

l’ai remarqué.

J’indiquerai plus loin le parti que j’ai tiré, pour certaines

fabrications, telles que le sirop et le sucre provenant des raisins

secs, de cette particularité bien naturelle.

Quand on a chargé une cuve de fermentation, on pèse 24 heures après à

l’aréomètre Beaumé, les degrés de douceur[25]; la partie liquide

supérieure accuse de 0 à 5 degrés à peine, tandis que le pèse-sirop

donne 22 ou 24 degrés de sucre pour la partie complètement inférieure

que l’on tire par un trou de vrille ou robinet.

Pour la fermentation du moût sans grappes, il faut donc, dis-je, 24

heures après la mise en cuve, bien mélanger le liquide qui baigne les

grappes, de façon à n’obtenir qu’un unique degré de douceur, du sommet à

la base de la cuve.

La fermentation ne tarde pas à se faire sentir; c’est le moment propice

au soutirage du liquide contenu dans la cuve. Le moût, ainsi transvasé,

loin de perdre quelques qualités, en acquiert de nouvelles.

L’aérification qu’on lui fait subir, non-seulement ne paralyse pas la

fermentation que l’on veut poursuivre, mais l’active à nouveau.

On met donc ce moût, complètement liquide, dans un foudre ou tonneau

dont on ferme la bonde par le procédé dont j’ai parlé au chapitre X;

intitulé: _Des divers modes de fermentation_.

Une température, bien égale, de 20 à 25 degrés de chaleur, est

nécessaire dans la cuverie et surtout dans le moût[26], pour empêcher

l’engourdissement des ferments et, partant, un arrêt dans la

transformation de la partie liquoreuse en alcool. Il est important

d’éviter ce dernier inconvénient, car on peut voir cette fabrication ne

se terminer, quelquefois, que quatre ou cinq mois après. Je dois dire,

cependant, qu’en prenant quelques précautions, on est sans crainte sur

le sort du moût qui se trouvant sans _chapeau_, ne risque pas de

s’aigrir et peut demeurer impunément intact, protégé par le sucre qui

constitue un agent préservateur.

La fermentation alcoolique peut s’arrêter, dans le cas qui nous occupe,

à la suite d’un refroidissement de température dans le cellier. Le moût

demeure alors avec les degrés de douceur qui existent encore sans se

détériorer. Dès que la chaleur se fait sentir, la fermentation reprend

de plus belle et se termine heureusement, si on veille à ce que la cause

que je viens de signaler ne se renouvelle plus.

Dans le chapitre consacré à l’emploi des grappes, j’expliquerai le parti

que l’on peut tirer de celles ayant servi à ce genre de fabrication;

leur manipulation, après le soutirage, constitue un bénéfice réel pour

le fabricant, qui retire, comme je le démontrerai, leur quintessence de

production.

J’ai fait l’épreuve d’un refroidissement de fermentation dont voici le

résultat:

Après un commencement de fermentation, je soutirai, au mois de janvier

1879, le moût d’une cuve de 100 hectolitres. Je le mis dans un foudre

placé dans une cave dont la température naturelle était de 7 à 8 degrés

seulement, en moyenne, et je l’y abandonnai.

Pendant 6 mois je suivis, presque chaque jour, les changements qui

s’opéraient à la suite de la fermentation très lente qui se manifestait

à peine; le froid qui règne pendant cette époque de l’année l’avait

presque complètement arrêté. Je remarquai que, suivant les plus ou moins

chaudes journées, j’avais gagné soit un cinquième, soit un huitième de

degré.

Le plus souvent, quand la température s’était abaissée, la fermentation

s’arrêtait complètement. C’est ainsi que, durant environ 4 mois, cette

fermentation fut réellement intermittente, sans que le moût ne s’altérât

en rien.

Quand les premiers jours de mai arrivèrent, et avec eux une température

plus chaude, la fermentation reprit régulièrement son cours et s’acheva

d’une manière complète vers le mois de juin. Elle avait duré près de six

mois.

J’ai tenu à signaler l’exemple de cette expérience importante, afin de

démontrer aux personnes qui hésitent à se livrer à ce genre d’industrie,

qu’il n’en est peut-être aucune qui présente autant de garanties de

succès.

La Fermentation des raisins secs avec des raisins frais

Au moment où le vin va presque disparaître de certains départements

dévastés par le phylloxéra, et où un grand nombre de propriétaires ne

recueillent de leurs récoltes, plus que des quantités vraiment

insignifiantes de raisins, il convient de répandre le plus possible le

moyen de refaire une vendange artificielle et de permettre, aux

propriétaires, de boire _presque_ de leur vin.

Il est incontestable que l’intérêt particulier de tous les viticulteurs

plaide en faveur de cette innovation; chacun préfère boire le vin qu’il

a fait, serait-il de qualité inférieure, que celui acheté à son voisin.

C’est plus économique et toujours plus sûr.

Voici donc comment on doit opérer le mélange des raisins afin d’obtenir

un bon produit: On prépare, avant le foulage des raisins frais qu’on se

propose de vendanger, les raisins secs, dans la cuve à tremper, comme je

l’ai indiqué dans le chapitre V, de façon à faire coïncider le foulage

des deux vendanges, si je puis me servir de cette expression.

Les raisins secs devront être traités, avant leur fusion avec les

raisins frais, exactement comme si on voulait les faire fermenter seuls;

c’est-à-dire que l’addition d’eau qu’on leur a faite, doit être celle

que comportent les raisins secs ordinairement[27].

On opère le mélange des raisins secs et frais au moment du foulage, et

on pratique de la même manière que pour les raisins frais, en suivant

les diverses indications du chapitre VI.

Il est important, que cette dernière opération soit bien également

faite, si l’on veut obtenir une marche régulière dans la fermentation.

Quelques agriculteurs m’ont écrit pour me demander si l’on obtiendrait

assez de couleur avec ces genres de vins.

Je vais répondre à cette observation: Suivant la qualité de raisins que

l’on récolte et surtout suivant les années, le vin naturel se trouve

plus ou moins chargé en couleur. J’ai remarqué qu’un hectolitre de beau

vin rouge de raisins frais, donnait une jolie teinte à 10 hectol. de vin

de raisins secs.

Or, la partie colorante résidant surtout dans la pulpe du raisin, on

obtient par la fermentation, des deux qualités de fruits mélangés, une

plus grande diffusion de la partie colorante. Nul n’ignore combien est

grande la force et la richesse de ce colorant chez certaines variétés de

raisins frais.

L'art de faire le vin avec les raisins secs · 第 3 / 12 段