pouvoir tenir maison, & filer délicieusement mes jours dans l'abondance
& le repos: mais j'ai expérimenté que la soif d'aquerir augmente à
proportion de nos gains, & que l'avarice & l'épargne sont presque
toujours compagnes des richesses. L'envie d'être plus à son aise;
l'espoir de jouir plus parfaitement, reculent sans cesse le tems de la
jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit;
& nous nous trouvons dans la disette au sein même de l'opulence. J'avois
déjà douze mille livres de rente: je ne voulois pas songer à la
retraite, que je n'en eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi
achalandée que moi, ce n'étoit pas fixer à la fortune un terme
déraisonnable. Les nouvelles faveurs qu'elle me fit, prouvent bien que
je pouvois ambitionner davantage. En effet, mon Anglais n'étoit pas
encore à Douvres, qu'un Membre de l'Academie[24] des quarante de l'Hôtel
des Fermes, arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de
respect & de distinction dues à son coffre fort. Néanmoins, sans être
éblouie de l'honneur qu'il me faisoit, je lui dis, que m'étant consacrée
aux affaires étrangéres, je ne pouvois accepter ses offres, qu'à
condition que, dès qu'un Etranger se présenteroit, notre bail seroit
nul. Il y consentit & l'accord fut signé.
[24] L'auteur emploie cette expression ironique, parce que les
Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.
C'étoit un grand homme, passablement bien fait & d'assez bonne mine; du
reste, un animal insupportable, comme sont d'ordinaire les gens de cette
profession. La terre ne sembloit pas digne de le porter. Il avoit un
mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se
croyoit un génie universel: il parloit de tout d'un ton absolu: il
contredisoit éternellement, & malheur à qui l'auroit contredit: il
vouloit qu'on l'écoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le
bourreau mettoit le pied sur la gorge aux gens raisonnables, &
prétendoit être applaudi.
Ce qu'il fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais
gout que Mylord avoit introduit dans ma cuisine, & d'y substituer le
luxe & la délicatesse des repas financiers. J'avois soir & matin une
table de huit couverts, dont six étoient réguliérement occupés par des
Poëtes, des Peintres & des Musiciens, lesquels pour l'interêt de leur
ventre, prodiguoient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma
maison étoit un tribunal, où l'on jugeoit aussi souverainement les
talens & les arts, que dans la gargote littéraire de Madame T... Tous
les bons Auteurs y étoient mis en piéces & déchirés à belles dents comme
chez elle; on ne faisoit grace qu'aux mauvais: souvent même on les
plaçoit au premier rang. J'ai vu cette vermine oser déprimer les lettres
inimitables de l'Auteur du Temple de Gnide,[25] & pétarder le bon Abbé
Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres Juives n'étoient qu'un
ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothéque
universelle de le Clerc, de L'Espion Turc, &c. toutes pitoyablement
défigurées, & sentant le terroir Provençal à chaque ligne. Ce pauvre
Prêtre qui n'avoit contre lui que beaucoup de misére & de mal-propreté,
qui logeoit une très-belle ame dans un corps très-salope; ce pauvre
homme toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avoit une judiciaire
exquise; & je dois dire à sa gloire, que si j'ai quelque gout pour les
bonnes choses; que si je me suis garantie de la fiévre contagieuse du
bel esprit, je n'en suis redevable qu'à ses conseils. C'est lui qui
m'ayant ouvert les yeux sur le peu de valeur & la petitesse de nos
frêlons du Parnasse, m'a fait connoître que le véritable esprit étoit un
feu pur & divin; un don du Ciel qu'il n'étoit pas au pouvoir des hommes
d'aquerir; qu'il falloit bien se garder de confondre les génies heureux
doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits
Ecrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit; qu'un pareil titre étoit
regardé chez les honnêtes gens, comme une espéce d'opprobre; & que,
quoique la profession des Lettres fut la plus noble de toutes, il étoit
presque honteux de les cultiver aujourd'hui, à cause du mauvais renom
que ces insectes leur avoient donné dans le monde. «Vous ne devineriez
pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite
engeance. C'est que le métier n'exige ni esprit, ni talens. Pour vous en
convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du dictionnaire
néologique à votre cocher, & envoyez-le au caffé de Procope pendant un
mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que
les autres. Helas! ajouta-t'il en lâchant un profond soupir, c'est à la
cruauté de mes parens que je dois toute la misére & le ridicule dont je
suis accablé depuis si long-tems. Les barbares dès ma tendre jeunesse,
me firent entrer de force dans l'Ordre des Freres Servites. La
répugnance que j'avois montrée pour l'état Monacal s'accrut avec l'âge:
je gémis plusieurs années sous le Froc; j'y serois mort de désespoir, si
je n'avois trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans
argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau: peu s'en
fallut que je ne regrettasse les misérables liens dont j'avois été
garroté jusqu'alors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon
irrésolution m'amena ici. J'ai subsisté dans les commencemens du produit
de mes Messes & de quelques Sermons composés en poste, que je vendois
aux Ordres mendians. La nécessité & le desoeuvrement ne m'avoient pas
permis d'être trop difficile sur le choix de mes connoissances. Je
fréquentois une petite tabagie près de la Foire Saint-Germain, où se
rassembloient des Danseurs de corde, des Joueurs de Marionettes,
quelques Acteurs de l'Opera comique, & entr'autres le Sieur Colin,
célébre Moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces Messieurs, dont
j'avois eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnerent mes
entrées à leurs Spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du
papier me prit: je hazardai quelques mauvaises Scénes, qui me furent
payées au-delà de leur valeur. J'aurois bien voulu pouvoir concilier
l'Eglise & le Théâtre, & continuer à tirer mon tribut quotidien de
l'Autel; mais Mr. l'archevêque jugea à propos de me priver de cette
petite douceur, en m'interdisant les fonctions de Prêtre. Je perdis
quinze sous par jour, que me valoit la Messe qui étoit mon plus clair
revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de Poëte, & me mis à
composer des Comédies, des Opera, des Tragédies, que je faisois jouer
sous le nom de mon frere le Chevalier, ou que je vendois à quiconque
avoit la manie d'être Auteur. Je faisois, outre cela, trafic en gros &
en détail de tout ce qui étoit du ressort de l'esprit. Vouloit-on des
Bouquets, des Epithalames, des cantiques spirituels, des Sermons de
Carême? on en trouvoit dans mon magazin de toutes les sortes & à juste
prix. Je vous avouerai même sous le secret, que maint illustre Membre de
la Petaudiére du vieux Louvre[26] n'a pas dédaigné de recourir à moi
pour son Discours de réception. Qui ne croiroit pas qu'un commerce si
considérable eût dû me faire rouler carrosse? Cependant jugez de
l'avantage que j'en ai tiré par l'état où vous me voyez. Depuis plus de
cinquante ans, j'ai composé des millions de Vers, & je n'ai pas de
culotte.»
[25] Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.
[26] L'Academie Françoise.
Si l'air de candeur & de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin
s'expliqua, me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat & le
plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit
aussi qu'il y a des heureux dans la profession des Lettres comme dans
toutes les autres, & qu'il est une infinité d'Ecrivains qui doivent plus
leur réputation à leur étoile, qu'à leurs talens. Combien ai-je vu de
faux célébres dans Paris, dont on n'auroit jamais parlé sans la
protection de quelqu'important de Cour ou de quelque Catin en crédit?
Combien en connois-je à qui l'autorité a déféré les premiéres places
parmi les disciples d'Apollon, qui n'auroient pas été capables de tirer
de leurs cerveaux stériles la centiéme partie des bonnes choses que
l'Abbé Pélegrin a faites? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre
diable ressembloit assez au Paillasse de la Foire, qui est la risée du
Public & le jouet éternel de ses Confreres, quoiqu'au fond il soit
infiniment plus habile qu'eux. Concluons delà que le mérite est en pure
perte, quand il n'est point étayé de la Fortune. C'est à elle seule
qu'il appartient de faire les grands hommes; la Nature ne fait que les
ébaucher.
Je reviens à mon Cordon-bleu de Finance. Sa compagnie l'ayant élu pour
aller en tournée, c'est-à-dire, pour voir si les Commis étoient exacts à
opprimer & piller le Peuple, & si l'on ne pourroit pas inventer
quelqu'honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompimes
amicalement notre contract, & je me retrouvai libre.
Il y a long-tems que j'aurois dû répondre à une question que mes
Lecteurs m'ont indubitablement faite plus d'une fois en eux-mêmes.
Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de
Messaline, ait pu se contenter de gens qu'elle ne voyoit que par
interêt, & qui la plupart n'étoient rien moins que des Hercules dans les
travaux libidineux?
Rien n'est mieux fondé que cette objection, & il est juste d'y
satisfaire. Sachez donc, Messieurs, qu'à l'exemple des Duchesses de la
vieille Cour & de plusieurs de mes Compagnes, j'ai toujours eu à mes
gages... Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. J'ai toujours
eu un jeune & vigoureux Laquais, & je m'en suis si bien trouvée, que
tant que l'ame me battra au corps, je ne changerai point de méthode.
Indépendanment de ce que les Drôles sont sans conséquence, ils vous
servent dans la minute, & ne vous ratent pas comme font les honnêtes
gens; ou du moins, quand la chose arrive, c'est après de si fortes
épreuves, qu'il y auroit de l'injustice & de la cruauté à leur en faire
un crime. Deviennent-ils insolens? il est aisé d'y remédier. On leur
donne quelques coups de bâton; on les paie, & on les renvoie: cela ne
fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je n'en suis jamais venue
à ces extrêmités, parce que j'ai toujours eu la précaution de les
prendre tout neufs, exactement de la tournure d'esprit & de corps du
Paysan, que l'ingénieux & élégant Mr. de Marivaux nous a peint d'un
coloris si naïf & si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer
moi-même, & de les plier à ma fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas
qu'ils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les
coquins ne corrompent leur innocence & ne les débauchent. Je les tiens,
pour ainsi dire, à la tâche: du reste, rien ne leur manque quant au
_victum & vestitum_. Ils sont proprement entretenus, & nourris comme des
poulets à l'épinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de
bienheureux directeurs de Nones, lesquels n'ont d'autre soin en ce
monde, que de faire dévotement de bon chile & ce qui s'ensuit. Voilà,
Messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je
me sers journellement pour modérer les feux de l'incontinence. Au moyen
d'un sistême si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés
d'amertume. Je jouis en paix & à petit bruit, sans redouter les caprices
& la mauvaise humeur d'un Amant impérieux qui me traiteroit en esclave,
& me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me
réduiroit un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là.
S'entête qui voudra de belle passion & de tendresse Platonique: je ne me
repais point de vapeurs: les sentimens épurés & alambiqués de l'amour
sont des mêts qui ne conviennent pas à ma constitution; il me faut des
nourritures plus fortes. Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant original
avec sa façon d'aimer. Où en seroit aujourd'hui le genre humain, si l'on
eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier? Il y a grande apparence
que la nature ne l'avoit pas mieux partagé qu'Origéne, ou qu'on lui
avoit fait quelque soustraction à l'instar de celle que l'on fit au
doucereux Amant d'Héloïse. Au moins, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que
son maître Socrate, qui avoit les piéces sans lesquelles on ne sauroit
être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique. Il a suivi tout
uniment le grand chemin; & s'il s'en est écarté, ç'a été de bien peu de
chose. Reprenons notre histoire.
A peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage, que je me
vis obsédée par une multitude de dupes de toute espéce & de tous rangs.
Un Ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs
importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je
ressentis alors d'avoir fait une conquête de cette importance. Quel
triomphe flatteur pour ma vanité! & que je m'imaginois de satisfaction
de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les
esprits, par la sagacité de ses lumiéres & une parfaite connoissance des
interêts divers des Souverains, peut de son cabinet changer tout le
sistême des affaires de l'Europe, & contribuer également au bien général
& à la gloire de sa Patrie! Tel étoit le tableau favorable que je me
faisois de Mr. l'Ambassadeur avant de l'avoir vu. Je ne doutois pas
qu'il ne joignît à ces rares & sublimes talens, mille autres belles
qualités, ne concevant pas que l'on pût jamais remplir des emplois de
cette conséquence, sans être doué d'un génie supérieur. Ce qui me
confirma sur-tout dans la haute idée que je m'en étois faite, ce fut la
façon singuliére dont il s'y prit pour traiter avec moi. Notre accord se
fit par voies de négociations. Des Agens secrets vinrent me trouver de
sa part: je lui en députai de la mienne: ils s'aboucherent ensemble: les
offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant
les avantages de son parti, multiplioit les difficultés: on rencontroit
des inconvéniens par-tout; on en faisoit naître où il n'y en avoit pas.
S'accordoit-on sur un point? on différoit sur l'autre. Cependant, après
plusieurs conférences rompues & renouées, nos Plénipotentiaires
signerent heureusement les Articles, & l'échange du double traité fut
fait à notre contentement réciproque.
Comme il y a tout lieu de croire que le Lecteur est impatient de
connoître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus
long-tems, lui en crayonner le portrait.
Mr. l'Ambassadeur avoit une de ces figures que l'on peut appeller
insignifiante, & par conséquent, assez difficile à définir. Il étoit
d'une taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait: il avoit la
jambe d'un homme de Qualité, c'est-à-dire, gréle & décharnée. Il
affectoit un air de noblesse, que son visage trivial démentoit. Il
portoit la tête haute, en se gonflant les joues, & jettoit sans cesse un
oeil de complaisance sur l'Ordre dont il étoit décoré. Du reste, à sa
mine grave, silencieuse & intérieure, on l'auroit cru absorbé dans de
très-profondes méditations, & minutant les plus vastes desseins. Il ne
parloit presque pas, pour donner à entendre qu'il pensoit beaucoup, &
que son caractére lui prescrivoit d'être circonspect & mesuré dans ses
discours. Le questionnoit-on? il répondoit par quelque léger mouvement
de tête, accompagné d'un coup d'oeil mistérieux ou d'un imperceptible
petit sourire. Qui croiroit que sur un extérieur si bizarre & des
apparences si équivoques, je fus près d'un mois la dupe de ma
préoccupation pour Mr. l'Ambassadeur? Je ne me serois pas ôté de la
cervelle qu'il ne fut le plus grand homme du monde, sans la peinture
charitable que m'en fit son Secrétaire. J'ai déja observé ci-dessus que
nous n'avons pas de plus rigoureux & de plus redoutables censeurs que
nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur
échappent pas, comment pourrions-nous espérer d'échapper aux traits
mordans de leur langue, quand ils ont de la pénétration? Celui-ci étoit
trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue & le sérieux étudié
de son Maître. Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé ses observations si
judicieuses, que je crois faire ma cour au Lecteur de les lui
communiquer. C'est le Secrétaire qui parle:
«Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les Grands
ne sont généralement grands que par notre petitesse; & que c'est le
respect aveugle & pusillanime qu'un ridicule préjugé nous inspire pour
eux, qui les éléve à nos yeux. Osez les envisager; osez faire
abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige
s'évanouira. Vous connoîtrez immédiatement leur valeur intrinséque, &
verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur & dignité,
n'est autre chose, qu'orgueil & bêtise. Une maxime sur-tout qu'il ne
faut pas oublier, c'est que le mérite personnel n'est pas plus relatif à
l'importance du Poste qu'on occupe, que la bonté d'un cheval à la
richesse du harnois qui le couvre. Bridez une Rosse à son avantage,
caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornemens
ne sauroient la métamorphoser: ce ne sera jamais qu'une Rosse. A
l'application. Un génie étroit tel que Son Excellence, s'imagine qu'un
air de discrétion, un dehors grave & composé, une contenance impérieuse
& altiére, sont les seules qualités qui constituent & caractérisent le
Ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise qu'un fat. Il a beau se
gourmer, se panader & se rengorger sous le poids imposant de sa mission;
l'on verra toujours à travers sa contrainte & ses efforts, qu'il a les
reins trop foibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t'il pas
de s'en débarrasser sur nous, dès qu'il peut se dérober à l'oeil du
public. Et alors que croyez-vous qu'il fasse, tandis que nous suons à
déchiffrer les dépêches & à y répondre? Il polissonne avec ses
domestiques, son singe & ses chiens; il fait des découpures, il
fredonne; joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, s'étend, bâille &
s'endort. N'allez pourtant pas vous figurer que tous les Ministres
soient taillés sur un si pitoyable modéle. Il en est dont le mérite est
infiniment supérieur aux éloges qu'on pourroit en faire. J'en connois
plusieurs qui joignent aux talens qu'exige leur état, celui de se
concilier l'affection & l'estime générale, & qui, bien différens de
leurs postiches Confreres, savent être recueillis dans le cabinet, &
dissipés dans le monde, d'autant plus adroits politiques en cela, que
l'air de confiance & de franchise qu'ils témoignent à l'extérieur, fait
qu'on ne s'en méfie pas, & que personne ne songe à se boutonner devant
eux.»
Mr. le Sécrétaire me dit encore une infinité d'excellentes choses, que
je pourrois insérer ici; mais comme il n'est rien qui n'ennuie à la
longue, j'aime mieux laisser le Lecteur sur la bonne bouche.
L'admiration & le respect que j'avois eus jusqu'alors pour Son
Excellence, dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa magnificence & ses
largesses, j'aurois été capable de lui faire quelqu'incartade pour m'en
délivrer, si le dérangement soudain de ma santé ne nous eut fourni un
prétexte réciproque de rupture. Je tombai dans une langueur & une
mélancolie qui furent l'écueil du savoir des plus célébres disciples
d'Esculape. Chacun d'eux également ignorant du mal réel dont j'étois
attaquée, m'en prêtoit un de son imagination, & me le prouvoit par des
sillogismes si concluans, que me croyant tous les maux ensemble, je
prenois des remédes de toute main, & faisois de mon corps une boutique
d'Apothicaire. Cependant, je diminuois à vue d'oeil, & n'étois plus
qu'une triste image, qu'une ombre déplorable de ce que j'avois été. Je
m'efforçois en vain de remplacer la fraicheur naturelle de mon teint,
mes couleurs & mon embonpoint, par les secrets illusoires de l'Art. Le
vermillon, la pommade, le blanc & les mouches n'étoient pas capables de
retracer à mon miroir le joli minois de Margot. A peine retrouvois-je,
dans la profonde méditation & la pénible étude de deux heures de
toilette, un seul petit trait qui me rappellât le souvenir de mon
ancienne beauté. J'étois presque dans le cas d'une décoration de
Théâtre, qui par la magie de la perspective, est admirable de loin, &
qu'on ne sauroit voir de près sans être révolté. Les couches diverses de
fard dont je me surchargeois le visage me prêtoient un certain éclat à
quelque distance, & donnoient à mes yeux de la vivacité: mais
m'approchoit-on? l'on ne voyoit plus qu'un amas confus & bizarre de
couleurs grossiéres, dont la rudesse offensoit la vue, & sous lesquelles
il n'étoit pas possible de démêler ma ressemblance. Helas! que de sujets
d'affliction & de désespoir quand je me rappellois le tems heureux où
Margot, parfaitement ignorante des ruses & du raffinement de la parure,
étoit riche de son propre fonds, & n'empruntoit ses charmes que
d'elle-même! Enfin, pendant qu'immolée à mes ennuis & aux ordonnances
des Médecins, je traînois un reste de vie, j'entendis parler d'un
Empirique, auquel on avoit donné le sobriquet de Vise-à-l'oeil, parce
qu'il prétendoit connoître la nature de tout mal dans les yeux. Quoique
je n'eusse jamais eu grand'foi aux miracles des gens à secrets, la
foiblesse où j'étois reduite m'avoit insensiblement disposé l'esprit à
la crédulité. Et comme il n'y a rien qu'on se persuade plus aisément que
ce que l'on souhaite avec plus d'ardeur, je fis prier Mr. Vise-à-l'oeil
de passer chez moi, ne doutant pas qu'il ne me rendît bientôt la santé.
Au premier abord sa phisionomie me plut. Je lui trouvai un air ouvert &
gracieux, au lieu de ce caractére effrayant qui est empreint sur le
front de la plupart des Médecins & des Charlatans. Il commença par
exiger de ma franchise une bréve confession de ma vie passée avant de
tomber malade, & du régime que l'on m'avoit fait observer depuis. Après
quoi, m'ayant fixée attentivement l'espace de deux ou trois minutes,
sans faire le moindre mouvement ni proférer un seul mot, il rompit le
silence en ces termes: «Mademoiselle, vous êtes fort heureuse que les
Médecins ne vous aient point tuée. Votre mal auquel ils n'ont rien
connu, n'est point une affection du corps, mais un dégout de l'esprit,
causé par l'abus d'une vie trop délicieuse. Les plaisirs sont à l'ame ce
que la bonne chére est à l'estomac. Les mêts les plus exquis nous
deviennent insipides par habitude: ils nous rebutent à la fin, & nous ne
les digérons plus. L'excès de la jouissance vous a, pour ainsi dire,
blasé le coeur & engourdi le sentiment. Malgré les charmes de votre
condition actuelle, tout vous est insupportable. Les soucis accablans
vous suivent au milieu des fêtes, & le plaisir même est un tourment pour
vous. Voilà votre état. Si vous voulez suivre mon avis, fuyez le
commerce bruyant du monde: ne faites usage que d'alimens salubres &
substantiels: couchez-vous de bonne heure, & soyez matinale: prenez de
l'exercice: ne fréquentez que des personne dont l'humeur cadre à la
vôtre; ayez toujours quelqu'occupation pour remplir les vuides de la
journée. Sur-tout ne faites aucun reméde, & je vous garantis dans six
semaines aussi belle & aussi fraîche que vous l'ayez jamais été.»
Le discours de Mr. Vise-à-l'oeil fit sur mes sens un effet si
merveilleux, que pour peu que j'eusse eu foi au Grimoire, je l'aurois
soupçonné de m'avoir touchée d'une baguette magique. Il me sembloit que
je sortisse d'un sommeil profond, pendant lequel j'avois rêvé d'être
malade. Persuadée que Mr. Vise-à-l'oeil m'arrachoit d'entre les bras de
la mort, je lui sautai au cou par excès de reconnoissance, & le
congédiai avec un présent de douze louis.
Dans la résolution d'observer à toute rigueur son ordonnance, mon
premier soin fut de signifier ma sortie à l'Opera. Quoiqu'on soit obligé
d'y servir six mois encore après cette formalité, Mr. Thuret voulut bien
m'en exempter. Je ne me vis pas plutôt libre, qu'il me parut que je
pensois pour la premiére fois. Depuis le jour que je m'étois éclipsée du
domicile de mes parens, je n'avois pas plus songé à eux, que s'ils
n'eussent jamais existé, & que je fusse tombée des nues. Mon changement
de situation les rappella dans ma mémoire. Je me reprochai mon
ingratitude envers eux, & songeai à la réparer au plutôt, supposé qu'ils
vêcussent encore. Mes perquisitions furent assez long-tems
infructueuses. Enfin, un vieux Marchand de tisanne m'apprit que Mr.
Tranche-montagne avoit fini ses jours, commandant une rame sur les
Galéres de Marseille, & que ma mere se trouvoit actuellement resserrée à
la Salpétriére, après avoir reçu au préalable une petite correction
publique de la main de Monsieur de Paris.[27]
[27] On nomme ainsi par dérision le Bourreau.