Je fus sensiblement touchée de leur sort; & loin de blâmer la conduite

qui les y avoit entrainés, je ne pus m'empêcher de les justifier en mon

coeur, me rappellant cette judicieuse réflexion de l'Avocat Patelin,

qu'il est bien difficile d'être honnête homme quand on est gueux. En

effet, que de gens qui passent pour la probité même, parce que rien ne

leur manque, qui auroient fait pis s'ils s'étoient trouvés en pareille

situation! Il n'y a rien en ce monde, comme l'on dit, qu'heur & malheur.

Ce sont les infortunés que l'on pend: & sans doute, si tous ceux qui le

méritent étoient punis de la hard, l'Univers seroit bientôt dépeuplé.

Fondée sur cette opinion vraie ou fausse, je m'employai de tout mon

crédit pour tirer ma mere de captivité, ne doutant pas que le changement

de condition ne la rendît bientôt aussi honnête femme qu'une autre. Dieu

merci! je ne m'abusai point. C'est aujourd'hui une des plus raisonnables

personnes que l'on puisse voir. Elle a bien voulu se charger du soin de

mes affaires domestiques; & j'avoue, à sa louange, que ma maison n'a

jamais été mieux réglée. En un mot, si j'ai contribué à son bonheur, je

puis dire qu'elle n'a pas moins contribué au mien par la tendre

affection qu'elle me porte, & le zéle sincére avec lequel elle vole

au-devant de tout ce qui peut flatter mes désirs.

Nous partageons notre tems entre la Ville & la Campagne, & jouissons,

parmi un petit nombre d'habitudes, (car les amis sont pure chimére) de

ce que la vie a de plus délicieux dans tous les genres. Pour ce qui est

de ma santé, elle est très-bonne maintenant, à une légére insomnie près.

Mais, comme Mr. Vise-à-l'oeil m'a expressément défendu les remédes, j'ai

imaginé de lire tous les soirs quelques lambeaux des Oeuvres narcotiques

du Marquis d'Argens, du Chevalier de Mouhy, & de plusieurs excellens

Ecrivains de cette Classe, moyennant quoi je dors comme une marmotte.

J'exhorte ceux qui sont attaqués de semblable indisposition de se servir

du même expédient: sur ma parole, ils s'en trouveront bien.

Il me reste à répondre au reproche qu'on me fera peut-être, d'avoir été

un peu trop libre dans mes tableaux. Voici ce qui m'y a engagé. J'ai cru

que le moyen le plus sûr de décrier les filles publiques, étoit de les

peindre avec les couleurs les plus odieuses, & de les faire passer par

les dégrés les plus infames du métier. Au reste, quel que soit là-dessus

le sentiment du Lecteur, je me flatte que les traits obscénes de ces

Mémoires seront rachetés par l'avantage que les jeunes gens qui entrent

dans le monde, pourront tirer des réflexions que je fais sur le manége

artificieux des Catins, & le danger évident qu'il y a de les fréquenter.

Si le succès répond à mes intentions; tant mieux. Sinon, je m'en lave

les mains.

FIN.

Margot la Ravaudeuse · 第 6 / 6 段