environne, est tellement inséparable de nos personnes, que la volupté &
la galanterie nous accompagnent même jusque dans le Sanctuaire. Témoin
l'Eglise des Quinze-vingts. Nous jouissons du privilége d'y commettre
autant d'indécence qu'au Palais-Royal & sur notre Théâtre. Aussi, Dieu
sait la foule de Dévots qu'on y voit les Fêtes & Dimanches. Nous y
sommes assiégées de mines, de révérences, de coups de lorgnettes: on
fait plus; on nous y fredonne à l'oreille des airs de ruelle. Nous
répondons à tant de gentillesses par des propos folâtres & badins, &
quelquefois par des éclats de rire que nous étouffons à moitié, en nous
couvrant le visage de notre éventail. Cependant le Sacrifice s'achéve,
sans nous être apperçues de la lenteur du Prêtre, souvent même sans
avoir pris garde s'il étoit à l'Autel ou non: & la fin de notre pieuse
conduite, est d'arranger une partie de souper dans une petite maison, ou
de conclurre un marché.
Il m'arriva un jour d'y en conclurre un, dont je fus la dupe d'une façon
bien mortifiante. Un de ces Chevaliers aimables, qui n'ont pour tout
bien que leur industrie, & qui par la négligence impardonnable du chef
de la Pousse,[21] brillent & font fracas dans Paris aux dépens des
honnêtes gens qu'ils dépouillent; un de ces fripons-là, dis-je, dont les
grands airs & la dépense en imposoient à tout le monde, avoit trouvé le
secret d'être de tous nos plaisirs. Etoit-il question d'une partie au
bois de Boulogne, d'un souper à la Glaciére? on s'y seroit ennuyé à
mourir si Mr. le Chevalier n'en eût point été.
[21] Le Lieutenant de Police.
J'observerai ici en passant, que le commerce de cette méprisable espéce
est d'autant plus dangereux, qu'ils sont la plupart d'un caractére doux
& liant, qu'ils joignent à une humeur souple, les maniéres les plus
polies & les plus engageantes, & qu'en un mot, ils possédent au suprême
dégré ce que l'on appelle abusivement le ton de la bonne compagnie.
J'ajouterai encore que l'expérience m'a appris qu'on ne sauroit être
généralement trop en garde contre les personnages outrés en matiére de
politesse: il est rare qu'ils soient honnêtes gens.
Je reviens à mon Avanturier. Il y avoit déjà long-tems que je convoitois
un superbe diamant qu'il portoit au doigt. Le fourbe m'avoit souvent
répété qu'il croiroit me sacrifier bien peu de chose, si je voulois
l'accepter au prix de mes plus légéres faveurs. Quoique je fisse
semblant de ne point ajouter foi à ses paroles, néanmoins j'avois trop
bonne opinion de ma figure pour croire qu'il plaisantât. De façon que je
ne doutai point que la bague ne fût à moi tôt ou tard. Je n'attendois
que l'occasion de la lui accrocher; je crus l'avoir trouvée un Dimanche
étant à la Messe au Quinze-vingt. En effet, mon homme m'ayant abordée, &
déployant son éloquence à me conter des douceurs, je lui répondis, que
j'aurois lieu d'être bien glorieuse des discours flatteurs qu'il me
tenoit, si je pouvois me persuader que le coeur les lui inspirât. «Ah!
s'écria-t'il en lâchant un soupir que je crus sincére, tant il étoit bon
Comédien, n'aurez-vous jamais des yeux & du discernement que pour
découvrir le mérite d'autrui, sans oser connoître le vôtre?» Mais, lui
repartis-je, supposé que j'aie quelque mérite, & que je ne l'ignore pas,
en suis-je moins fondée à me défier des sermens des hommes? N'en
trompent-ils pas tous les jours qui valent mieux que moi? Ah! Monsieur
le Chevalier, si on exigeoit de vous des assurances de la sincérité de
vos sentimens, vous seriez, peut-être, bien embarrassé. «Quoi,
reprit-il, me croiriez-vous assez double?...» Je vous croirois,
interrompis-je, comme les autres, qui disent les trois quarts du tems,
ce qu'ils ne pensent pas, & promettent souvent ce qu'ils n'ont nulle
envie de tenir. Par exemple (au moins, ceci n'est que pour badiner)
avouez que vous auriez été un peu déconcerté, si je vous avois pris au
mot, quand vous m'offrites votre diamant. «Madame, repliqua-t'il d'un
ton presque piqué, avant de former des jugemens au desavantage des gens,
il me semble qu'on devroit les mettre à l'épreuve.» Que voulez-vous, lui
dis-je en souriant? il faut que le bon pâtisse pour le mauvais. Les
hommes en général, sont si faux, qu'on ne vous fait point une grande
injustice de n'avoir pas meilleure opinion de vous que de vos
semblables. Cependant, comme je n'ai pas de raison essentielle qui
m'oblige à vous juger trop rigoureusement, je veux bien faire une
exception en votre faveur, & croire que vous n'avez rien de commun avec
votre Sexe, que les qualités qui le rendent estimable. Mais il n'est pas
décent de métaphisiquer ici sur pareille matiére: venez manger ma soupe,
& nous la discuterons à notre aise.
C'étoit où m'attendoit le traitre. La premiére chose qu'il fit en
entrant chez moi fut de me mettre la bague au doigt. Le ravissement où
me jetta la possession d'un si précieux bijou, ne me permit pas de rien
refuser à ses désirs. Je lui donnai avant & après le dîner autant de
marques de reconnoissance qu'il voulut. Enfin, que croiroit-on que j'ai
gagné à ce beau marché? Le diamant étoit faux. Je me trouvai une boîte
d'or de moins, que le filou m'escamota, & je n'eus de profit réel qu'une
de ces incommodités pour lesquelles Messieurs de Saint-Côme ordonnent
communément une boisson composée d'ingrédiens rafraichissans &
diurétiques.
Ce qu'il y eut de plus désolant dans cette avanture, c'est que loin
d'oser me venger & me plaindre du tour infame de cet escroc, je
tremblois qu'il ne le divulguât; & je crois que j'aurois été femme à le
payer encore pour l'engager au secret. J'eus donc la prudence d'avaler
doucement la pilule & de me mettre à la petite diette sans souffler le
mot; & afin que la tisane opérât plus efficacement, je prétextai un mal
de poitrine, au moyen de quoi Mr. Thuret me dispensa de danser. Je ne
manquois pourtant pas un Opera; mais j'affectois d'y garder
l'_incognito_ au milieu de l'Amphithéâtre, toujours vêtue d'un air
négligé & coiffée en devant.
Mon Dieu! le joli recueil de bêtises dont j'enrichirois le Public, si je
lui faisois part des fades & assommans propos qu'il me falloit essuyer à
droite & à gauche, d'un essain de bavards qui me bourdonnoient aux
oreilles! Est-il possible que les hommes soient si frivoles, si
minucieux? Est-il possible que nous soyons si avides des louanges plates
& de la basse adulation pour prendre plaisir à leur entendre débiter
tant d'inepties?
Entre un si grand nombre de sots personnages, certain Financier blafart,
de stature colossale, me gracéoit avec une confiance inexprimable, les
galanteries les plus absurdes qui puissent sortir de la bouche d'un
imbécile. Un vieux Commandeur édenté, complimenteur jusqu'à faire
évanouir les gens d'ennui, s'évertuoit de son côté à m'inspirer du gout
pour ses jolis petits yeux ridés, par une multitude de phrases
doucereuses, détachées du Roman d'Astrée. A quelque distance de ces
Matadors, de jeunes fats me lançant discrétement des regards passionnés,
se disoient les uns aux autres, d'un ton si bas qu'ils m'étourdissoient,
que j'étois charmante, d'une beauté divine, au-dessus des Anges, plus
brillante que les astres; & si je jettois la vue sur eux, ils baissoient
modestement les yeux, pour tâcher de me convaincre que la justice qu'ils
rendoient à mes charmes, étoit d'autant moins suspecte de flatterie,
qu'ils n'auroient pas voulu que je les entendisse.
Quand je songe à tant d'impertinences, je suis tentée de croire que les
créatures de notre sorte, ont des attraits bien puissans, ou que les
hommes sont des animaux bien aveugles. Quoiqu'il en soit, la manie que
l'on a en France pour nous autres, est si grande, qu'on est généralement
plus flatté d'avoir affaire aux filles de Théâtre qu'aux femmes du
Royaume les plus distinguées par leur mérite personnel & par leur
naissance. Ne pourroit-on pas imputer une pareille folie à la vanité, à
un sot désir de faire parler de soi? En effet, il semble que nous
donnions l'être à nos Amans. Tel qui auroit toujours été confondu &
comme anéanti dans la foule, dès qu'il est attaché à notre char, il
n'est plus permis de l'ignorer: c'est un homme à la mode. Combien de
méprisables Publicains qui n'auroient jamais été connus, s'ils ne nous
avoient point fait part de leurs rapines & de leurs concussions? C'est
nous qui tirons ces gens-là de l'obscurité, & consacrons leurs noms par
les dépenses exorbitantes où nous les plongeons. N'est-ce pas à
Mademoiselle Pélicier que l'Ulisse doit sa réputation? Car il est des
réputations de tous genres. C'est, sans contredit, cette incomparable
Siréne qui a enrichi nos fastes de l'histoire de ce célébre Israëlite.
Grace au vol qu'elle lui a fait de ses diamans, & aux avantures qui en
ont été les suites, sa mémoire sera éternelle. On saura non-seulement
qu'un tel homme a existé, qu'il fut puissanment riche; mais encore que
le pauvre diable est mort, pour ainsi dire, sur la paille. Tel est le
glorieux avantage que l'on obtient à se laisser prendre dans nos filets.
Si l'on se deshonore, si l'on se ruine à nous fréquenter, au moins en
est-on dédommagé par ce que la renommée en publie, & par le plaisir de
faire du bruit dans le monde.
Revenons à ce qui me concerne. Il y avoit déjà trois semaines que je me
rafraichissois le sang avec une infusion de racines de fraisier, de
nénuphar & de sel de nitre, lorsqu'une revendeuse à la toilette me
proposa par _interim_, les services d'un Député du Clergé. Quoique je me
portasse alors passablement bien, ma guérison étoit encore un peu
équivoque; & il n'étoit pas trop sûr de s'approcher de mon rosier sans
courir risque de s'y piquer.
S'il se fût agi de transiger avec un Laïque, je me serois fait un
scrupule de l'exposer au hazard d'un repentir: mais considérant que
j'avois affaire à un Prêtre, je ne songeai qu'à le plumer sans me mettre
en peine des événemens. A corsaire, corsaire & demi. Comme la profession
de ces gens-là est d'en imposer en tout & par-tout sous le voile
hipocrite des vertus chrétiennes & sociales; comme les Cagots nous
prêchent souvent pour un écu ce qu'ils ne voudroient pas pratiquer pour
cent mille; en un mot, comme les fourbes ne se proposent d'autre fin en
ce monde que de s'engraisser inhumainement de notre propre substance &
de rire à nos dépens, je crus que je ferois un acte plus méritoire que
répréhensible, si, par cas fortuit, je donnois à un tel homme sujet de
se plaindre de moi. Ainsi tout mûrement pesé, je consentis à le
recevoir, bien résolue de lui manger jusqu'à son dernier rabat le plutôt
qu'il me seroit possible.
Qu'on se figure une espéce de Satire aussi velu que Lycaon, dont le
visage pâle & maigre annonçoit un tempérament des plus lascifs.
L'incontinence & la lubricité perçoient à travers l'hipocrisie de ses
regards... Mais n'achevons pas son portrait, de crainte que mes crayons
n'occasionnent des applications injustes, & que le Lecteur malin ne
prenne Gautier pour Garguille. Je n'aurois jamais espéré d'un homme de
sa robe une galanterie semblable à celle qu'il me fit la premiére fois
que nous nous vimes. C'étoit une montre à répétition de Julien le Roi,
guillochée d'un gout admirable & toute enrichie de diamans. J'avoue à
son honneur, que jamais Eglisier n'a mieux démenti le Proverbe qui dit
cancre comme un Prêtre. Il étoit, au contraire, si sottement prodigue,
qu'en moins de quinze jours je lui fis vendre un bénéfice de mille écus
de rentes. Il auroit été homme à vendre tout le Clergé pour moi, si je
ne lui avois communiqué mon indisposition. Dès qu'il s'en apperçut, son
amour se convertit en rage, & dans l'excès de sa colére peu s'en fallut
qu'il n'en vînt aux voies de fait.
Ce fut alors que j'eus recours à l'effronterie & l'impudence dont les
femmes de notre profession sont capables. Je lui dis d'un ton de fermeté
qui l'ébranla, que je le trouvois bien hardi d'oser me faire un pareil
outrage; qu'il mériteroit que je le fisse jetter par les fenêtres; que
si j'avois quelque chose à me reprocher, c'étoit d'avoir eu de la
foiblesse pour lui; que je voyois à merveille qu'on ne disoit que trop
vrai, quand on taxoit les gens de son état d'être la plupart des
libertins & des débauchés; que, sans doute, il s'étoit accommodé de la
sorte dans quelqu'infame maison. J'ajoutai, que si un reste de pitié ne
me retenoit, je le citerois à l'Official, & aurois assez de crédit pour
le faire mettre en un lieu où le châtiment & la pénitence seroient
proportionnés à ses déportemens. Cette véhémente & laconique vesperie
eut tout l'effet que je pouvois en attendre. Le pauvre Apôtre fut si
abasourdi, si humilié, qu'il décampa sans souffler le mot & onc depuis
je n'en ai eu de nouvelles.
Que ceci serve de leçon aux Ecclésiastiques, & leur apprenne que les
disgraces, l'opprobre & le mépris sont d'ordinaire la recompense de leur
scandaleuse conduite. Qu'ils sachent se respecter eux-mêmes, s'ils
veulent être respectés. On n'est que trop convaincu que la pureté des
moeurs n'est point attachée à l'habit, & que les passions ne sont pas
moins vives sous la robe d'un Zénobite, que sous l'ajustement d'un
Séculier: mais on passe à l'homme du siécle ce que l'on ne passe point à
l'homme d'Eglise: celui-ci est assujetti à des bienséances dont l'autre
est dispensé. Qu'un Prêtre s'applique à sauver les apparences; qu'il
sache couvrir ses vices, ses appétits, sous un extérieur vertueux &
dévot; qu'il fasse sa principale étude de fasciner chrétiennement les
yeux d'autrui; il a rempli ses devoirs: en exiger davantage, ce seroit
demander l'impossible, & contrecarrer les intentions de la nature: c'est
à elle seule, & non pas à son ouvrage qu'il appartient de faire des
miracles. Que l'Eglisier donc évite de donner prise sur lui; que le
vernis de la sagesse brille dans toutes ses actions extérieures; qu'il
trompe, en un mot, le Prochain, puisqu'il est payé pour cela; du reste,
laissons-le jouir en paix.
Le _Memento_ cuisant que j'avois laissé de mes faveurs à Mr. l'Abbé, me
fit prendre plus de soin de ma santé que jamais. J'observois si
scrupuleusement les ordonnances de mon chirurgien, que je fus bientôt en
état de contracter un nouveau mariage. Je n'attendis pas long-tems.
Un Mylord, ou plutôt un Mylourd, vint me présenter ses hommages Sterling
& ses vapeurs. C'étoit une sorte d'individu court & ramassé, qui
ressembloit parfaitement à un gros orteil, marchant comme un canard, &
traversé d'une épée à la Catalane, où pendoit un gros gland qui lui
flottoit sur la cheville. Les qualités de son esprit répondoient si bien
à celles du corps, que l'un sembloit fait pour l'autre, & que l'on eût
été fort embarrassé au quel donner la préférence. On sera, peut-être,
surpris que je n'aie jamais eu sous mes loix que des animaux
indécrottables; mais il faut observer que les gens de mérite ne sont pas
toujours les plus opulens, ni ceux qui recherchent le plus notre
commerce; & qu'il n'y a guères que des sots & de maussades figures
embarrassés de leur argent, qui s'adressent à nous. D'ailleurs, on doit
savoir que l'interêt seul nous gouvernant, un barbet, un singe qui
viendroit nous trouver, muni d'une bonne bourse, seroit sûr d'être mieux
accueilli que le plus aimable Cavalier du monde. Tel est le charme
puissant de l'espéce qu'elle nous fait voir toujours à leur avantage,
ceux qui en ont beaucoup. Les guinées de Mylord avoient métamorphosé sa
personne: c'étoit un Céladon à mes yeux. Il me fit observer un genre de
vie bien étrange pendant que j'eus l'honneur d'être à ses appointemens.
Nous ne mangions les trois quarts du tems que des tranches de boeuf
grillées, des cotelettes de mouton, du veau rôti nageant dans une sausse
au beurre, avec des feuilles de choux vertes, telles qu'on les donne aux
bêtes de basse-cour. Quelquefois (& c'étoit son plat favori) une piéce
de porc avec une marmelade de pommes. Il n'étoit pas d'un gout plus
délicat pour sa boisson. Le Bourgogne & les meilleurs vins de France lui
faisoient mal au coeur. Il lui falloit de cette ripopée qui pique &
gratte le gosier, dont les crocheteurs s'enivrent. On pense bien que le
Punch[22] ni les pipes n'étoient pas oubliées; car un véritable Anglois
ne croiroit pas avoir dîné sans cela. Enfin, quand Mylord s'étoit gorgé
de ce breuvage mixtionné; quand il avoit fumé tout son saoul, & roté
comme un pourceau, il s'endormoit les jambes sur la table.
[22] Sorte de Boisson composée de citron, d'eau-de-vie, de sucre &
d'eau.
Je ne me serois pas volontiers habituée à tant de crapule & de
saloperie, si je n'y avois pas trouvé un avantage considérable. Quoique
Mylord ne fut rien moins que généreux, j'en tirois tout ce que je
voulois. Il n'étoit question que de décrier mes Compatriotes, de boire
au Roi George, & de donner à tous les diables le Pape & le Prétendant.
Moyennant ce petit trait de complaisance, j'avois la liberté de lui
vuider toutes ses poches. J'en attrapai un jour la valeur de plus de
trois cens louis en marchandise, pour une couple de santés que je bus.
Je lui dis que je voulois me faire faire une espéce de deshabillé de
fantaisie, & que comme je lui connoissois le gout excellent, je le
priois de m'accompagner dans quelque boutique de la rue Saint-Honoré.
«Oh! de tout mon coeur, répondit Mylord. C'est très-bien pensé: _yes,
yes, veri well_: votre idée est fort bonne; _extremely good_: mon avis
ne vous sera pas inutile; _by God_, du premier coup d'oeil je vous dirai
ce qui vous convient.» On ne devineroit pas ce que j'eus la modestie de
prendre? deux piéces d'étoffes de trente aunes chacune: la premiére en
argent pour le pet-en-l'air, & l'autre en or pour les paremens.
Ceci n'est rien auprès des dépenses prodigieuses où je trouvois
incessanment occasion de le plonger. Je n'avois qu'à lui citer quelques
traits éclatans de la générosité de nos entreteneurs, aussi-tôt, par une
jalouse émulation, il s'efforçoit à les surpasser, ne pouvant souffrir
qu'il fût dit qu'aucun Mortel pût égaler en magnificence un Citoyen de
la Grande-Bretagne. Son sot orgueil me valut, dans le courant de quatre
mois, cinq mille livres sterling, tant en bijoux, qu'en bonnes espéces
sonnantes.
Est-il possible qu'il y ait des gens si bêtes, que de se disputer
l'avantage de manger leur bien avec une Catin pour l'honneur de la
Patrie? comme si la gloire d'un peuple étoit attachée aux extravagantes
profusions de quelques-uns de ses membres. Mylord, quoique d'une
tournure à ne pas trop prévenir les gens en sa faveur, ne laissoit pas
d'avoir très-bonne opinion de son massif individu. Il prétendoit que
personne en France ne faisoit ses exercices avec plus de grace, de force
& d'agilité que lui. Le saut, la lutte, les armes, la danse & le cheval,
tout étoit de sa compétance, & il croyoit s'en aquitter également bien.
Quoiqu'il en soit, le malheur vouloit toujours que l'exécution ne
tournât pas à son avantage. Souvent il s'amusoit chez moi à faire assaut
contre Mr. de Gr... M... qui lui détachoit, du plus grand sang froid du
monde, des bottes à tuer un boeuf & que Mylord soutenoit n'avoir pas
reçues. Enfin, ils convinrent un jour, pour éviter d'inutiles
contestations, de marquer le bout des fleurets. Cet accord passé, Mr. de
Gr... M... délaya dans un petit vase du noir de cheminée avec de
l'huile, & en fit une espéce de pommade, dont chacun graissa le bouton
de son arme. Immédiatement après, voilà mes gens qui s'allongent des
bottes de longueur, & Mylord en reçoit une justement au milieu de
l'estomac. Il n'y avoit pas moyen de contester celle-ci. La marque bien
empreinte sur son jabot, faisoit une conviction trop authentique, pour
que la négative eût lieu. Il se contenta de dire qu'il n'avoit pas tenu
la garde assez haute. Cependant outré jusqu'au fond de l'ame, d'avoir
reçu un si terrible _mea culpa_, il se remit à férailler de plus belle
la gueule béante: mais Mr. de Gr... M... lâchant un peu la mesure, le
bras tendu, lui enfonça un pied de fleuret dans le gosier. Ce que cette
avanture eut de plus desagréable pour Mylord, c'est qu'en crachant un
sang aussi noir que celui de la Gorgone,[23] il fit exputation de deux
de ses meilleures dents. Néanmoins rien n'étant capable de le corriger,
ni de réfréner son courage, quand il croyoit pouvoir se faire admirer,
il nous donna bientôt après une autre scéne non moins risible &
burlesque.
[23] Meduse.
Nous avions fait une partie quarrée au bois de Boulogne, en caléche
découverte. Mylord, plein de noble désir d'étaler son adresse à mener
une voiture, fit mettre le cocher derriére, & se plaça lestement sur le
siége. Tant que le terrain fut large, sans orniére & sans embarras, il
alla tout au mieux: mais s'étant mal-à-propos engagé dans une route trop
étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse
qui venoit au grand trot vers nous. La promptitude que requeroit le cas
pressant où il se trouvoit, lui fit oublier qu'il parloit anglais à ses
chevaux. Par malheur c'étoient de bons Limousins, qui avoient peu
pratiqué le monde, & n'entendoient pas les Langues étrangéres. Ils
firent tout le contraire de ce qu'il leur demandoit. Les sottes bêtes se
jetterent brusquement sur l'équipage en question, & s'accrocherent par
les petites roues. L'autre cocher prenant Mylord à la mine, pour quelque
chétif apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravatte de son
fouet, & le jetta par terre. Notre Phaëton fort mécontent de sa chute, &
plus encore de la caresse qu'il venoit de recevoir, quitte promptement
sa perruque & son habit, & fait un défi à ce brutal. Le Drôle, qui étoit
fort & nerveux, l'accepte de tout son coeur. Cependant Mylord, plus
intrépide que Mars, se met en garde un pied en arriére, & les poings
croisés en avant: l'autre, sans y entendre tant de finesse, veut
l'apostropher d'une gourmade sur la hure: mais le coup est paré &
riposté d'une mornifle à travers le museau, puis d'une seconde & d'une
troisiéme du même poids. Ce genre d'escrime, auquel le François n'étoit
pas stilé, lui ébranla si fort le chef, qu'il en perdit le point
d'appui, & chut à la renverse. Néanmoins après s'être pressé les
cartilages du nez & bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre
sa revenche. Le Héros Breton, aussi ferme qu'un roc, se préparoit à lui
paîtrir de nouveau la ganache, & lui pocher un oeil ou deux, quand Mr.
la Violette le gratifia, à l'improviste, d'un grand coup de talon au
milieu du ventre, & l'étendit comme une grenouille sur l'arêne. Mylord
se relevant dans une colére affreuse, s'écria que le coup n'étoit pas
bon, & nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du
traître. Nous ne concevions pas l'équité de sa plainte, d'autant que le
coup nous avoit paru aussi bon qu'un coup de pied puisse l'être. Enfin,
sa premiére fougue passée, il nous apprit que les loix du noble Pugilat
défendoient très-sévérement les coups de pied. On vint à bout de
l'apaiser, en lui assurant qu'on avoit toujours ignoré ces loix en
France, & que l'on n'avoit jamais eu l'esprit de croire qu'il fût
mal-honnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas.
Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gayement sur son siége, pouvant
à peine contenir la joie qu'il ressentoit d'avoir remporté à nos yeux
une victoire si brillante. Il est vrai qu'il remplit les spectateurs
d'admiration; mais c'est un talent naturel aux Anglois; & nous ne
saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer
l'honneur d'être les plus grands hommes du monde dans l'art distingué
d'appuyer dextrement des coups de poing.
Peu de tems après cette martiale avanture, des affaires domestiques
rappellerent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutoit pas que je ne
fusse extrêmement affligée de le perdre, il me proposa, pour me consoler
& flatter mon amour-propre, qu'il ne regrettoit, en quittant Paris, que
moi & le combat du taureau.