XL

Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après,

comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive

avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous

répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze

jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts

étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve.

Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je

n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action,

ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais

délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.

Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements

indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table:

des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était

absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la

première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner,

flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre,

s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais

plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison

entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous

les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui

va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule

se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de

mon inconscience.

Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse,

toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses.

J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu

pour m'en délivrer.

L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté

ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure

idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie

et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était

obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus

récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de

relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne

image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine

poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire.

Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait

sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me

livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des

forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où

je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées

depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il

avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi;

une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus

d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze

jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte

de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna

cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir.

--J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour

que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet,

me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je

vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou

plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin,

d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune

espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier

suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous

annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute

façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La

chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et

qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce

souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous

devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de

Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis

longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être

êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui.

Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit

garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous

communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos

commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour

toutes.

--En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être

chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre

avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes

félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir

travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon

mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur.

--Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien

mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos

réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous

allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien,

mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez

rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de

l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure

je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons,

paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation

de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague

protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous

y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir

dans la peau d'un brave homme!

Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais,

étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications

étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et

j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le

malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne

trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en

coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis

bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas

quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à

l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la

prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes

pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir.

Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en

étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans

doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se

rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne

pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à

mon appel.

Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se

dérobait, je courus après lui.

Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre

encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de

mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de

Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les

ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la

retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous

étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès

pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans

Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les

platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du

reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au

jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les

allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la

poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de

l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous

étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de

verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à

travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais

c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa

forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée;

c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et

triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau

m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes

artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour

était mort.

Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros,

sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il

me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le

changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement

pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une

circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en

plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt

cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue

adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle

n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de

honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une

volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait

anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte

dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation

me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà

donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette

exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet

d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi!

J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une

horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me

semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale

d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de

mes illusoires tentatives.

Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La

passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination

fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet

enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs,

comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans

aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée

m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du

plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de

mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un

grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas,

déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me

surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à

de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je

passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention

en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil,

chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de

glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me

retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être,

je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des

espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs

limbes.

Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à

celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce

qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un

mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû

m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc,

pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose

n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance.

Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore.

Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque

infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que

l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état

d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon

coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son

équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et

d'attendre.

L'image · 第 45 / 53 题