Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après,
comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive
avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous
répondre que je les employai à dormir; ce fut un sommeil de quinze
jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts
étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve.
Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je
n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action,
ni rêve; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais
délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.
Je ne sortais plus; je marchais à peine; juste les mouvements
indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table:
des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était
absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la
première ligne; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner,
flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre,
s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais
plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison
entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous
les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui
va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule
se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de
mon inconscience.
Mon amour aussi participait à ce non-être. La pensée de Thérèse,
toujours présente autrefois, ne m'arrivait plus que par secousses.
J'avais presque le même effort à faire pour la retenir que j'en avais eu
pour m'en délivrer.
L'Image, cette reine despotique de ma vie, avait perdu, avec sa netteté
ancienne, une partie de son pouvoir. L'Image changeait. Sous la figure
idéale que ma fantaisie avait créée pour l'amour, une figure de maladie
et de douleur transparaissait, appelait uniquement la pitié. Et c'était
obscurément, en moi, le conflit entre les deux images. Mais, plus
récente, plus réelle, l'image de pitié prenait de jour en jour plus de
relief, plus de triste et attendrissant prestige, tandis que l'ancienne
image avec sa grâce légère et sa parure de sourires, s'atténuait en fine
poussière de pastel, s'évanouissait aux lointains de ma mémoire.
Je m'apercevais à peine de ce travail de substitution qui se faisait
sans moi, pour ainsi dire, puisque mon anémie d'esprit et de coeur me
livrait pour le moment, sans initiative et sans défense, au jeu des
forces élémentaires. Je ne me rendis compte du changement que le jour où
je reçus la visite du docteur Estenave. Deux semaines s'étaient écoulées
depuis notre dernière rencontre, quand il vint frapper à ma porte. Il
avait eu le temps de se calmer dans l'intervalle, de s'informer aussi;
une plus juste appréciation des choses l'avait incliné à plus
d'indulgence. D'ailleurs je m'étais tenu tranquille pendant ces quinze
jours, et quel qu'en pût être le mobile, il fallait bien me tenir compte
de ma sagesse. Sans en arriver à des excuses, le docteur me témoigna
cependant quelque regret de sa vivacité de l'autre soir.
--J'avais eu peur pour Thérèse, et comme elle était trop souffrante pour
que je pusse m'en prendre à elle, c'est vous qui avez attrapé le paquet,
me dit-il. J'ai su depuis comment les choses s'étaient passées, et je
vous condamne toujours, mais je vous comprends mieux. Vous avez été fou
plus encore que criminel, n'est-il pas vrai? Tout cela est loin,
d'ailleurs. Je suppose que vous n'êtes plus d'humeur à perpétrer aucune
espèce d'attentat. Deux semaines de réflexion ont dû vous châtier
suffisamment. C'est pourquoi je viens, en messager de paix, vous
annoncer la fin de votre épreuve. Mlle Romée est guérie, et de toute
façon; comprenez-vous? Le mal a disparu et la cause du mal également. La
chère enfant voudrait vous voir guéri comme elle: Qu'il me pardonne et
qu'il m'oublie, m'a-t-elle dit, c'est mon souhait le plus ardent. Et ce
souhait est son testament de jeune fille. Mlle Romée se marie; vous
devinez avec qui. Marc Échette ne fait que presser, selon le désir de
Mme Romée et de sa fille, la conclusion d'un projet arrêté depuis
longtemps dans l'esprit de tous. Vous connaissez Marc. Peut-être
êtes-vous en mauvaise posture pour le juger équitablement aujourd'hui.
Plus tard vous rendrez hommage à la noblesse de son caractère. Ce petit
garçon est décidément un héros... Et voilà tout ce que j'avais à vous
communiquer, termina le docteur. Je ne vous demande pas de me donner vos
commissions en retour. Il vaut mieux, n'est-ce pas, rompre une fois pour
toutes.
--En effet, répondis-je; et je n'ai qu'à vous remercier de vous être
chargé de pratiquer la rupture. Mais si je ne dois plus correspondre
avec Mlle Thérèse, rien ne s'oppose à ce que vous transmettiez mes
félicitations à M. Échette. Je suis vraiment enchanté d'avoir
travaillé,--sans m'en douter il est vrai, et cela diminue un peu mon
mérite,--à avancer de quelques mois la date de son bonheur.
--Si vous avez rendu service à Marc, avouez qu'il vous tire d'un bien
mauvais pas, répondit le docteur. Au surplus, je livre la chose à vos
réflexions. Vous en jugerez mieux quand vous serez à Argelès... Car vous
allez bientôt rentrer, j'espère. L'air de Toulouse ne vous vaut rien,
mon pauvre ami, et si vous aviez un peu de courage... Vous avez assez
rêvé, assez flâné, que diable! Quelle vie! Au lit à une heure de
l'après-midi, comme les joueurs et les filles. Savez-vous à quelle heure
je me suis levé ce matin? A six heures; et depuis je trotte. Allons,
paresseux, au travail! Allez planter vos choux et surveiller l'éducation
de Jacques... Et comme je secouais la tête en signe de vague
protestation: Vous avez beau vous révolter, faire la mauvaise tête, vous
y viendrez! conclut le docteur. Je ne désespère pas de vous voir finir
dans la peau d'un brave homme!
Le docteur était parti, et, resté seul, je me tâtais, je m'analysais,
étonné du calme avec lequel j'avais écouté, accepté ces notifications
étranges. Eh quoi? Thérèse se mariait, elle se mariait avec Marc, et
j'étais là tranquille, sans un mouvement de colère dans le coeur! Le
malheur que ma jalousie avait tant redouté me frappait, et je ne
trouvais pas trace de la blessure. Le coup de poignard s'était changé en
coup d'épingle. Je n'en revenais pas. Cet amour dont je vivais depuis
bientôt un an, cet amour dont j'avais failli mourir il n'y avait pas
quinze jours, cet amour n'existait donc plus! Je me refusais à
l'admettre. Non, ce que je prenais pour de l'indifférence n'était que la
prostration physique. Les émotions de ces derniers temps, trop violentes
pour mon endurance, m'avaient laissé sans énergie, même pour souffrir.
Mais cette léthargie de mon coeur ne pouvait pas se prolonger. Je n'en
étais pas quitte avec la passion. Mes forces revenues me rendraient sans
doute le sentiment de mon malheur. J'attendis. Mes forces en effet se
rétablirent peu à peu; je recommençai à penser, à rêver. Mais je ne
pensais plus, je ne rêvais plus à Thérèse. L'amour invoqué se refusait à
mon appel.
Je n'acceptai pourtant pas immédiatement cette faillite. L'amour se
dérobait, je courus après lui.
Je recueillis les restes de mon ardeur; j'allai chercher sous la cendre
encore tiède les braises du foyer éteint, j'essayai de les ranimer de
mon haleine. Ce que j'avais fait une première fois pour fixer l'image de
Thérèse absente, je le tentai de nouveau; je mis en oeuvre toutes les
ressources de mon esprit pour sensibiliser l'image morte. Peut-être la
retrouverais-je, là où je l'avais laissée, le long des rues où nous
étions passés ensemble? Selon la méthode que j'avais pratiquée à Argelès
pour nos courses de montagne, je résolus de suivre pas à pas, dans
Toulouse, les itinéraires encore récents de ma passion. Un jour sous les
platanes, au bord du canal, je cherchais dans l'eau paisible la trace du
reflet adoré qui s'y était posé un moment avec le mien; le lendemain, au
jardin du couvent, je recensais les empreintes de ses pas dans les
allées molles, sous la litière des feuilles que soulevait déjà la
poussée des premières violettes. Pèlerin scrupuleux, je m'enquis de
l'écho de ses paroles aux bancs des promenades sur lesquels nous nous
étions assis côte à côte; dans le square suspendu comme un nid de
verdure au bord de la Garonne, je demandai à la musique de l'autan à
travers les rameaux du cèdre, de me suggérer la musique de sa voix. Mais
c'était, à chaque tentative, la même impossibilité de ressaisir dans sa
forme, dans son expression des anciens jours, l'image de l'aimée;
c'était la même obsession de l'image nouvelle, de l'image douloureuse et
triste d'une Thérèse malade, évanouie dans mes bras. J'avais beau
m'évertuer, m'entêter à une résurrection de plus en plus laborieuse, mes
artifices rataient, mon imagination travaillait dans le vide. L'amour
était mort.
Vous entendez bien, n'est-ce pas, que je vous raconte tout cela en gros,
sans les transitions insensibles dont, après quatre années écoulées, il
me serait impossible de retrouver le minutieux enchaînement. Le
changement que je vous explique en quelques mots s'opéra lentement
pendant des semaines, avant que j'en eusse acquis la notion exacte. Une
circonstance inattendue m'aida à faire cette précision. Rue d'Alsace, en
plein jour, sans préméditation aucune de ma part,--j'aurais plutôt
cherché à l'éviter,--je rencontrai Thérèse. Elle arrivait par une rue
adjacente qui coupait mon chemin à angle droit, et si vite, qu'elle
n'eut pas le temps de fuir le choc. Il fut affreux pour elle. Rouge de
honte, les paupières battantes, elle passa devant moi, raidie en une
volonté de ne pas me voir. Mais cet effort d'une seconde l'avait
anéantie; quelques pas plus loin, je la vis chanceler, entrer à la hâte
dans un magasin où sa frayeur cherchait un refuge. Cette confrontation
me laissa une tristesse que la réflexion fit plus amère encore. Voilà
donc où nous avait conduits, Thérèse et moi, ce grand essor, cette
exaltation folle de nos coeurs! à nous rendre l'un pour l'autre un objet
d'effroi. Oh! cette figure d'une Thérèse épeurée, fuyant devant moi!
J'en gardai longtemps comme une impression de dégoût pour moi-même, une
horreur pour mes expériences de résurrection sentimentale. Il me
semblait que j'étais coupable d'une profanation, de l'exhumation brutale
d'une morte. Et c'était cette fois, signifiée par le remords, la fin de
mes illusoires tentatives.
Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La
passion en s'en allant me laissait le coeur à sec, l'imagination
fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet
enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs,
comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans
aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée
m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du
plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de
mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un
grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas,
déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me
surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à
de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je
passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention
en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil,
chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de
glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me
retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être,
je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des
espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs
limbes.
Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à
celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce
qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un
mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû
m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc,
pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose
n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance.
Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore.
Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque
infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que
l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état
d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon
coeur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son
équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et
d'attendre.