XLI

Un matin,--nous étions aux premiers jours de mars,--comme je rentrais

d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une

vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée,

les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une

mendiante. C'était sans doute,--la couleur de son fichu en pointe, noué

sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient,--une de

ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain

sur les grandes routes. Elle me tournait le dos; son visage qu'elle

portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la

tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait

sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là,

sûre de cette façon de ne pas me manquer.

--C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une

violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait,

que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les

mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche

s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion

et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi!

répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la

réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me

dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où

m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me

palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face: Tu sais que

l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle

comme si tu relevais de quelque grosse fièvre; et ces cheveux blancs,

sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée,

n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu

nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en

a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un

chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux

enfant!

Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps; elle

m'étouffait de ses baisers: Je parie, disait-elle, qu'au milieu de

toutes ces histoires, tu n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais

pensé!... Et ta mère, encore passe! mais Jacques, ton petit Jacques! Et

lui, le cher petit, il ne cessait pas de parler de toi, paraît-il. Il

t'a écrit au jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. C'est donc

vrai que tu voulais nous quitter! Oh! j'ai tort de te parler comme ça;

je suis trop faible; j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je

ne peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne sais pas ce

qui s'était passé avec la vieille Mette, notre servante, vous aviez eu

des paroles ensemble: alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche

et tu t'es sauvé; tu avais décidé de ne plus nous voir. Ton père vivait

alors, et il te reçut mal le lendemain quand on te ramena de force à la

maison. Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais déjà mauvaise tête,

et moi j'étais déjà trop faible. Ah! je suis bien châtiée, maintenant!»

Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. Pour la première fois,

depuis que j'avais cessé d'aimer Thérèse, je sentis que j'avais un

coeur.

--Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma mère. Et elle a raison.

Elle n'est pas obligée de te pardonner comme moi. Il paraît que tu avais

écrit des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette demoiselle;

elle a trouvé ça dans un placard fermé à clef, en rangeant ta chambre.

Ça lui a donné l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. Tu

devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui répondre? Pas moins qu'il

est le père de Jacques, lui disais-je toujours.--Eh bien soit, qu'il

rentre, m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte; mais qu'il reste

là-bas ou qu'il revienne, c'est fini entre nous. Elle a dit comme ça;

mais ce ne sont que des paroles. Elle est pieuse; son confesseur lui

remémorera son devoir. Et puis, si on te fait la vie trop dure à

Argelès, tu n'auras qu'à venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te

le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit pas trop souvent. Ce n'est

pas si beau que chez ta belle-mère; mais c'est ta maison de naissance.

Et plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si tu avais travaillé

de tes mains comme moi, si tu n'avais pas été dans les collèges, rien de

ce qui t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes ces

histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui ont été cause de ton

malheur. Mais laissons ça; ce qui est passé est passé. C'est une affaire

à régler entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes pâques. En

attendant, occupons-nous de ce qui presse. A quelle heure partons-nous?

Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je ne songeai pas même à

retarder le départ. Dans l'état d'apathie, de démoralisation profonde où

j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un qui voulût pour

moi. L'obéissance était déjà un commencement d'action. Nous eûmes

bientôt terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle prête, en

attendant l'heure du train, j'offris à ma mère de la promener dans

Toulouse. Mais la vieille paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus

près. Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, qui sait?

protégé ma faute. Son étonnement des clochers et des dômes en

perspective se nuançait d'une vague frayeur. Dans son ignorance des

choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et de rues, des pièges

tendus, de nouveaux pièges où je pourrais me prendre au dernier moment.

Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans le train qui nous

ramenait à la montagne. Et même là encore, c'était, attentive à mes

moindres gestes, une surveillance où je me sentais étroitement gardé,

défendu contre moi-même. J'étais, par ma déchéance, redevenu pour elle

le petit enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle avait

repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances étaient comme

autant de liens très doux où elle me tenait emprisonné. Cependant le

sommeil vint bientôt la délivrer de son souci. La secousse de notre

revoir, plus encore que la fatigue de la nuit blanche en chemin de fer,

l'avait sans doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la regardais

dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais plus. Dans mes brèves

montées à Marsous, dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais pas

eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la pensée de l'observer d'un

peu près. Sous le hâle uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur

grave de son allure paysanne, elle me semblait toujours pareille. Mais

ici, dans la détente du sommeil, les bras pesants, le regard éteint sous

le couvercle des paupières, comme elle me parut changée! Les rides que

ne plissait plus le jeu des muscles se creusaient largement en sillons,

labouraient ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, comme les

fentes d'une écorce. A la peau des mains, les veines se gonflaient en

paquets, tandis que les paumes calleuses luisaient comme le bois des

outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces mains, ce visage, cette

lassitude, tout me dénonçait, tout me criait la décrépitude toute

proche, la ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à hâter

cette décadence, à précipiter cette chute! La leçon était dure. Elle

avait au moins cet avantage de me rendre docile d'avance aux affronts

qui, sans doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me préparait au

châtiment.

Notre voyage touchait à son terme. La montagne, déjà voisine, signifiait

son approche. Une croix des rogations qui veillait, haut dressée sur un

socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit fortement incliné

d'une grange, un frisson d'eau courante dans l'herbe d'une prairie,

disaient les habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, à un

tournant de la vallée de la Garonne, dans un recul subit de l'horizon,

les hauts sommets apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à mon

coeur, l'appel d'une autre maternité. La terre natale se plaignait de ma

désertion; elle m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis trop

longtemps interrompu. Un moment voilé par l'écran des collines

immédiates, le pays bleu, couleur de rêve, reparut, mais plus proche

cette fois, avec des éblouissements de glaciers, des audaces de pics,

des souplesses délicates de cols en festons sur le ciel. A mesure que je

les contemplais, je sentais mon injustice à avoir négligé pour une

liaison fragile mes rapports d'amitié avec la terre. Et sans doute cette

amitié était illusoire. Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le

même obstacle, la même impossibilité à nous fondre dans une autre

existence?

Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. La gare était à peu

près déserte. Mon arrivée avait chance de ne pas ameuter la curiosité de

mes concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de rabattre mon

chapeau sur les yeux, et de relever le col de mon pardessus. Précaution

inutile. On me reconnut, on me salua; mais évidemment mon retour ne

faisait pas événement dans ma ville natale. A la maison même, je fus

frappé de l'aspect quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère

m'accueillirent comme si je rentrais d'une promenade de quelques heures

à Lourdes ou à Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage chez

mon fils, un peu plus de silence chez ma femme, une soirée comme toutes

celles de jadis, comme celle d'aujourd'hui.

Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir essaya bien de communiquer sa

joie à ses voisines, mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la

dignité revêche de ces dames.

Elles s'en tenaient à leur idée; la forme de leur accueil, la mesure

exacte de leur pardon avaient été délibérées et réglées avec la

précision d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup de

religion, avaient décidé Cyprienne à reprendre la vie commune avec moi.

A cause du monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à la paix,

mais c'était une paix forcée. Le coeur n'y était pour rien. Qu'y faire?

Plaider ma cause, combattre les préventions trop justifiées de ma femme

contre moi? la tâche était peut-être au-dessus de mes forces. Jacques me

restait, et c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient trop

étrangères à la vie, enfermées dans des limites trop étroites pour qu'il

fût possible de les amener à me comprendre, à excuser ma faute. Il était

trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur en eusse fourni le

prétexte, ces dames avaient perdu leurs illusions sur mon compte.

J'étais un artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon aventure

n'avait fait que les confirmer dans leur mauvaise opinion. J'acceptai ma

déchéance. Elle me fut signifiée le soir même et de la façon la moins

équivoque. Au moment où, la veillée finie, nous remontions dans nos

chambres, Cyprienne m'offrit un bougeoir:

--Votre lit est installé au second, me dit-elle. Depuis votre départ ma

mère couche dans ma chambre; elle est un peu souffrante; avec votre

permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut d'ailleurs, vous vous

trouverez mieux à portée pour surveiller votre fils.

Ainsi le mari de Cyprienne était mort; il ne restait plus que le père de

Jacques.

L'image · 第 46 / 53 题