Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon
gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le
temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse.
J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne
me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais
cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle
m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle
était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait
mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à
me détester et à se donner à moi.
Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout
prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de
l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un
tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la
décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance,
qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde.
Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous
comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire
cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit
y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion
à mesure que je la composais:
Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à
Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis
encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de
désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous
quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai
essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous
pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos
yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie
restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter,
et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si
je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne
m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer
à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire.
Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des
privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en
pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez
intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout
quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige
à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon
venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme,
eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.
Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne
pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je
l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des
Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je
glissai, presque de force, le papier dans sa main.
La réponse arriva le lendemain.
Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse.
Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne
faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien
ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous
m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez
pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne
touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait,
pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et,
sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que
vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque
de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous
dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre
malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre!
Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je
vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse
plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque
d'être obligée de vous aimer!
Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que
je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous
n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de
la déshonorer.
Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur;
vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à
personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je
m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé,
fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour.
Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez
cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est
passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel
crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement
impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que
vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus
cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne
jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une
malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André.
Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un
regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je
quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime,
André, et je vous dis un éternel adieu!
Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que
je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait
pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la
mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa
mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je
relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La
tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi
désespérantes l'une que l'autre.
Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même,
une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne
voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser,
m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le
temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que
j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes
s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies
anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de
Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle
avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa
contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon
supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur!
Était-ce possible?
Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à
peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et
redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout,
facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être
la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans
l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon
esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif,
l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais
revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard,
confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie.
J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même
façon violente et muette qui m'avait réussi déjà.
Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour
toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous
m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je
n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par
vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas
si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas;
vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous
donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me
plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné.
Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens?
mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords
comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai
avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours
ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos
lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser
soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le
demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je
vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si
longtemps sans nous revoir!