XXXVIII

Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon

gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le

temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse.

J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne

me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois; mais j'avais

cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle

m'aimait, j'en étais sûr; je l'avais sentie frémir à mon contact; elle

était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait

mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à

me détester et à se donner à moi.

Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout

prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de

l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un

tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la

décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance,

qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde.

Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous

comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire

cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit

y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion

à mesure que je la composais:

Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à

Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis

encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de

désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous

quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai

essayé une fois; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous

pouvez me chasser; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos

yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie

restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter,

et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si

je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne

m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer

à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire.

Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des

privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en

pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez

intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout

quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige

à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon

venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme,

eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.

Je terminais en donnant mon adresse à Thérèse et en lui promettant de ne

pas me montrer. Il n'y avait plus qu'à lui remettre mon billet. Je

l'abordai le soir même au passage le plus obscur de la rue des

Couteliers, et, sans un mot d'explication, profitant de son trouble, je

glissai, presque de force, le papier dans sa main.

La réponse arriva le lendemain.

Qu'espérez-vous, que prétendez-vous, mon pauvre ami? m'écrivait Thérèse.

Sous prétexte de pitié, d'aide à nous porter l'un à l'autre, vous ne

faites qu'envenimer notre mal à tous les deux. Et, au fond, c'est bien

ce que vous cherchez, j'en ai peur. Vous m'avez crue consolée, vous

m'avez crue guérie, et vous en avez eu du dépit contre moi. Vous avez

pris pour une souffrance infligée à votre amour, une blessure qui ne

touchait qu'à votre amour-propre. Votre conquête vous échappait,

pensiez-vous; coûte que coûte il fallait remettre la main sur elle. Et,

sans remords du mal que vous m'aviez déjà fait, sans souci du mal que

vous alliez me faire, vous êtes revenu, vous m'avez accostée au risque

de me compromettre encore une fois, de me perdre tout à fait. Et vous

dites que vous m'aimez, et vous exigez que je m'attendrisse sur votre

malheur! Vous me tuez, et il faut que je vous donne la force de vivre!

Ah! je commence à vous connaître, je commence à voir clair en vous. Je

vous aime pourtant,--à quoi servirait de le nier?--mais je ne m'abuse

plus sur votre compte; je vous aime malgré moi; je vous hais presque

d'être obligée de vous aimer!

Ne vous hâtez pas d'ailleurs de triompher de mon aveu. Je vous jure que

je n'ai pas cessé de penser à vous, mais je vous jure aussi que vous

n'obtiendrez rien de moi. Vous avez pu briser ma vie; je vous défie de

la déshonorer.

Oh! injuste, oh! ingrat ami! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur;

vous vous êtes emparé de moi au point que je ne puis plus être à

personne, et vous gâtez le seul bien qui me reste, l'image que je

m'étais faite de vous, le souvenir de l'ami tendre, désintéressé,

fidèle, à qui je m'étais donnée. Mais non; je suis injuste à mon tour.

Un accès de folle jalousie vous a un moment égaré; parce que vous aviez

cessé de croire en moi, vous avez cessé un moment d'être vous. C'est

passé maintenant; vous reconnaissez quelle folie ce serait, et quel

crime, de tenter de quelque façon que ce soit un rapprochement

impossible. C'est aujourd'hui, mon ami, que je vous dis cet adieu que

vous me demandez de retarder et qui, plus attendu, ne serait que plus

cruel. Si vous m'aimez réellement, vous aurez pitié de moi; vous ne

jouerez pas plus longtemps avec l'honneur, avec la vie d'une

malheureuse. Tout est fini cette fois et bien fini, mon pauvre André.

Vous n'aurez plus de moi, ni une ligne, ni une parole, pas même un

regard. Je me mettrai plutôt entre les mains de Marc Échette, je

quitterai Toulouse, si vous vous acharnez à me poursuivre. Je vous aime,

André, et je vous dis un éternel adieu!

Il n'y avait pas à s'y tromper. La violence de mon émotion pendant que

je lisais cette lettre aurait suffi à m'en convaincre: Thérèse avait

pris son parti; sa conscience plus droite, sa volonté plus ferme que la

mienne, l'appui du docteur et de Marc, la présence de Julien et de sa

mère, la mettaient hors de mes atteintes. C'était la fin. Je lus, je

relus ces lignes; je n'y trouvai pas trace d'une défaillance. La

tendresse et la vertu y brillaient du même éclat, aussi évidentes, aussi

désespérantes l'une que l'autre.

Un découragement me prit alors, une lassitude de tout et de moi-même,

une agonie sans secousse où sombraient mes dernières énergies. Je ne

voyais plus rien devant moi. Argelès, quand j'essayais d'y penser,

m'apparaissait comme un pays très lointain, indéfiniment reculé dans le

temps et dans l'espace. Cyprienne et Jacques étaient des personnes que

j'avais connues, que j'avais aimées autrefois. Leurs visages mêmes

s'effaçaient comme les visages des morts sur des photographies

anciennes. Seule dans l'effondrement de tout le reste, l'image de

Thérèse survivait, planait, meurtrière idole, sur les ruines qu'elle

avait faites. Mais, loin de m'apporter quelque soulagement, sa

contemplation ne servait, en irritant mon désir, qu'à exaspérer mon

supplice. J'aimais, j'étais aimé, et je devais renoncer au bonheur!

Était-ce possible?

Cependant, de cette impossibilité même, une solution se dégageait peu à

peu; écartée, elle revenait, elle s'insinuait, bienfaisante et

redoutable; elle s'imposait enfin: la mort. Mourir arrangeait tout,

facilitait tout. C'était la fin du désir et du regret; c'était peut-être

la continuation plus libre du rêve, l'apothéose de l'inachevé dans

l'éternel. Plus j'y réfléchissais et plus impérieux se fixait dans mon

esprit le dénouement libérateur. Mais au seuil du renoncement définitif,

l'amour, prêt à se sacrifier, demandait, exigeait encore. Je voulais

revoir Thérèse, m'en aller dans les délices d'un dernier regard,

confondre dans un geste suprême mes adieux à la beauté et à la vie.

J'écrivis à mon amie et lui remis le soir même ma supplique de la même

façon violente et muette qui m'avait réussi déjà.

Oui, vous avez raison, lui disais-je. Il faut nous quitter et pour

toujours. Je ne veux pas être la honte et le malheur de votre vie. Vous

m'aimez! que puis-je demander de plus? Pour ce don, pour cet aveu, je

n'aurai jamais assez de reconnaissance. Mais puisque je suis monté par

vous et avec vous jusqu'au sommet du bonheur, vous ne m'en voudrez pas

si je refuse d'en descendre. Vivre avec vous, hélas! je ne le peux pas;

vivre sans vous, je ne le peux pas davantage. Pardonnez-moi de vous

donner encore un chagrin; celui-là au moins sera le dernier. Ne me

plaignez pas, si je m'en vais plus loin que vous ne me l'aviez ordonné.

Revenir chez moi? mais je n'ai plus de chez-moi! Me dévouer aux miens?

mais je n'ai plus que vous au monde. Adieu, Thérèse! Soyez sans remords

comme vous êtes sans reproche. Je mourrai heureux puisque je mourrai

avec la certitude que je suis aimé; et, qui sait s'il en serait toujours

ainsi? Ne vous inquiétez de rien; je brûlerai votre photographie et vos

lettres, et j'arrangerai mon grand départ de manière à ne pas en laisser

soupçonner le motif. Adieu, Thérèse! Si pourtant,--je n'ose pas vous le

demander!--mais enfin, si vous vouliez me faire une dernière visite, je

vous attendrai demain jusqu'à six heures. Après, nous serons si

longtemps sans nous revoir!

L'image · 第 43 / 53 题