XXXVII

Et ce fut une suite de journées pareilles: des matinées lentes de

rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme

un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en

des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en

d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de

village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais

avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais

alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices

rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que

j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant

mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée,

imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de

désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau

contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber,

j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après

quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les

mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins

d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans

la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter

un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre

surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant

elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de

crépuscule flottait au couchant sur les ramiers,--les plantations de

peupliers,--qui bordent la Garonne. Il faisait doux; un souffle presque

tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait,

reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se

vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières,

et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y

avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la

saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant

l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette

invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril.

Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver

de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas

ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le

triomphe de Marc; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se

résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même; la rendre à

Marc, jamais!

Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder

mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au coeur que je faillis me

trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque,

qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées

m'arrivaient ensemble; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de

leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois,

je vis Marc se pencher vers Thérèse; leurs têtes se touchaient. Que lui

disait-il? C'était comme un débat entre eux; Thérèse avait des

hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du

Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me

croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me

jetai à la poursuite de Thérèse.

Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui

parle.

--Vous? dit-elle en m'apercevant; et elle se reculait, tremblante.

--Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?

Et elle:

--Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse

est morte.

--Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que

vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange,

n'est-ce pas?

--Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous

qui me parlez ainsi?

Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes

mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage; je ne la

voyais pas, je l'entendais; et cette voix me bouleversait comme une voix

d'outre-tombe.

--Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi; mais j'ai cru mourir

en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi; je me suis trompé, ce

n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez

encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je

vous quitte!

Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son

chemin.

--Pardonnez-moi! insistai-je; j'ai manqué de parole; j'ai eu tort, je

n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze

jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous

passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore.

Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot,

que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.

--Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle; on peut nous voir;

partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile; tout est fini

entre nous.

--Ne me dénoncez pas au moins; jurez-moi de ne dire à personne que vous

m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de

vous revoir, je vous le promets.

--Soit; mais partez, dit-elle.

Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.

L'image · 第 42 / 53 题