XXXVI

Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez

les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz.

Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte

cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons!

J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez

pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de

chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les

glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je

m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse.

Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la

lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité

d'esprit habituelle?

Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à

la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui

l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une

déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie.

Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne

m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour

interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son

attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de

rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je

la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis

à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le

pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient

sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le

coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures

impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche

inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les

nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis,

elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des

visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée

du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le

parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un

mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait;

je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son

intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et,

comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut

s'enfermer chez elle.

La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le

dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse.

La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait

aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la

salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où

allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais

revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au

clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de

la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les

décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je

le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier

et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la

lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur

la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc

était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la

main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il

soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le

jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules.

Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le

haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la

lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut

malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre

nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui

jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la

nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était,

joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur

perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des

morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des

pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus

désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un

prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui

évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le

cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre,

avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte

prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce

dans le néant.

Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles

obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son

pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit

au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette.

La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié

sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des

théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades

publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de

la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre

les étoiles et les tombes.

L'image · 第 41 / 53 题