Six heures sonnaient à une horloge lointaine: Elle donne sa leçon chez
les de Vore, pensai-je; tout à l'heure elle rentrera par la rue de Metz.
Elle en pleine lumière des boutiques, moi dans l'ombre d'une porte
cochère, je pourrai peut-être l'apercevoir sans me trahir. Allons!
J'étais déjà en route. Je savais les habitudes de Marc Échette assez
pour être certain de ne pas le rencontrer, et il n'y avait guère de
chances que le docteur Estenave pût me reconnaître la nuit à travers les
glaces de sa voiture. J'étais à peu près rassuré de ce côté; mais je
m'inquiétais de ce que j'allais découvrir sur la figure de Thérèse.
Tristesse, abattement? Et qui sait si déjà lasse, découragée de la
lutte, résignée à me perdre, elle n'aurait pas retrouvé sa tranquillité
d'esprit habituelle?
Du poste que j'avais choisi au seuil d'un corridor, je ne tardai pas à
la voir venir. Drapée dans un manteau d'hiver très ample qui
l'enlinceulait tout entière, elle allait droit devant elle, sans une
déviation de curiosité vers les étalages, sans un arrêt de songerie.
Elle portait la tête un peu basse, et, sa voilette très épaisse ne
m'ayant pas laissé voir l'expression de son visage, je n'eus pour
interpréter son état d'âme que le renseignement un peu sommaire de son
attitude. Sa manche en passant me frôla, mais ce contact ne l'avertit de
rien. Elle poursuivit son chemin, inattentive, absorbée en elle-même. Je
la laissai prendre l'avance et quand je la jugeai assez loin, je me mis
à la suivre. Arrivée au coin de la rue des Couteliers, elle ralentit le
pas. L'obscurité où elle entrait, le calme du quartier, l'invitaient
sans doute à se détendre, à dépouiller le masque imposé jusque-là par le
coudoiement de la foule. Je le pensai du moins. Le changement d'allures
impliquait le changement de pensée. Elle allait maintenant d'une marche
inégale, tantôt pressée et tantôt lente, telle que l'ordonnaient les
nuances fugitives de son rêve. Au tournant de la rue du Pont-de-Tounis,
elle s'arrêta. Il lui en coûtait peut-être de rentrer, de revoir des
visages, d'écouter des propos qui m'étaient devenus hostiles. A l'entrée
du pont, nouvel arrêt, nouvelle défaillance. Elle s'était penchée sur le
parapet comme attirée par l'énigme de l'eau tourbillonnante. A un
mouvement plus brusque qu'elle fit, je crus que le vertige la prenait;
je faillis m'élancer à son secours. Mais, quelle qu'eût été son
intention, le geste fut court. Elle se redressa presque aussitôt, et,
comme si elle avait peur de céder à une tentation mauvaise, elle courut
s'enfermer chez elle.
La porte se referma. J'étais seul de nouveau; mais cette fois avec le
dégoût, avec l'horreur de la solitude. J'observai la maison de Thérèse.
La façade du côté de la rivière était obscure. Un léger reflet dansait
aux vitres de la véranda, venu par la porte, sans doute ouverte, de la
salle à manger. Je m'éloignai; je marchai au hasard devant moi. Où
allais-je? Tout à coup sans savoir au juste par quel chemin j'y étais
revenu, je me retrouvai à mon point de départ. Une demie sonna au
clocher de la Dalbade, la demie après huit heures. C'était le signal de
la réunion quotidienne; Marc Échette allait arriver. Blotti dans les
décombres d'une bâtisse qu'on reconstruisait de l'autre côté du pont, je
le vis, à la minute exacte, déboucher dans la rue, de son pas régulier
et ferme; je l'entendis sonner à la porte de ces dames. Bientôt de la
lumière parut aux vitres de la véranda, des ombres remuèrent, noires sur
la mousseline des rideaux. Je reconnus la silhouette de Thérèse; Marc
était à côté d'elle; Thérèse s'assit et Marc resta debout; un livre à la
main gauche il lisait, et les gestes de la main droite dont il
soulignait sa lecture, ses attitudes dont la raideur s'exagérait dans le
jeu des ombres chinoises, me parurent ridicules.
Il s'assit, et Thérèse se leva à son tour, vint se mettre au piano. Le
haut de son buste m'apparaissait en profil, nettement découpé par la
lumière de la lampe. Et je ne fis plus attention qu'à elle. Ce fut
malgré la distance, malgré l'obstacle des murs et des volontés entre
nous, comme la douceur d'un tête-à-tête. Aux premiers accords qui
jaillirent du piano, projetés comme de tièdes rayons dans le froid de la
nuit, mon coeur s'émut, des larmes s'échappèrent de mes yeux. C'était,
joué pour moi certainement, voué à la commémoration de notre bonheur
perdu, le _Souvenir_ de Schumann. Je n'avais jamais entendu la série des
morceaux qu'elle joua ensuite; c'étaient, autant que j'en pus juger, des
pages de Chopin, et l'artiste les avait choisies parmi les plus
désespérées, les plus angoissantes. Une surtout, la dernière, un
prélude, je crois, âpre, grinçant, monotone, avec des chocs répétés qui
évoquaient des coups de marteau dans le bois d'un cercueil, le
cahotement d'un char funèbre oscillant dans des ornières de pierre,
avait l'air de célébrer les funérailles de notre amour. Une courte
prière le terminait; une phrase d'apaisement suprême, de chute douce
dans le néant.
Cette fin de tout fut aussi la fin du concert. Comme si elles
obéissaient à l'ordre de la musique, les lumières s'éteignirent. De son
pas toujours égal, toujours résolu, Marc descendit l'escalier, se perdit
au lointain de la rue. Je quittai à mon tour ma cachette.
La tête perdue, le coeur malade, je traversai la ville à moitié
sommeillante. Je longeai les façades lumineuses des casinos et des
théâtres, phares du plaisir qui éclataient dans le désert des promenades
publiques, je frôlai dans le noir des carrefours les tristes appels de
la débauche. Solitaire, je grimpai à mon logis de hasard, là-haut, entre
les étoiles et les tombes.