Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent
par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs
folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai
pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et
de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis
longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la
tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre
moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu
chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti
ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et,
grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des
retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la
force supérieure dont je subissais l'impulsion.
Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je
me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me
déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi; il m'obligeait à
réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la
conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi
religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais
tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de
correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère
plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet
équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire
assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où
je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà
commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas
battre en retraite.
Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je
devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me
déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà
plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les
forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se
débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour
offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder
jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.
Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau
domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se
réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore.
Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute
sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne
pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect
humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se
donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle.
C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la
question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas
tout de fuir; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un
voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et
alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre
tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir,
c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir
par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui,
certes, il valait la peine d'y réfléchir.
Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était
le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris
dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on
m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à
rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme
imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages
illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à
Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse
m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus
éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour; l'orgueil de la
vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de
mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans
ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les
stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de
l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon
égoïsme: la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je
sortis. Marcher soulage les indécis; c'est comme un acte de volonté plus
facile, en attendant l'autre.
Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier
socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup,
embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des
faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance
panoramique; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient; les
rubans blancs des routes, la ligne inflexible des railways, le linéament
imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie
verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers
désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces
tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un
royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la
barre tumultueuse des Pyrénées.
Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus
justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre
mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et
l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois,
tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma
destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot
sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies,
m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer
l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et
du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la
leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les
marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline: ville
du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait
au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours.
C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un
soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes.
Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix
éparses de Toulouse: roulement des voitures, grondement des chaussées
lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter; ce n'était pas
encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui
dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un
balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière
d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette
voisine où festoyait une noce pauvre; des couples d'invités s'ébattaient
au jardin dans les entr'actes du quadrille; on entendait le grincement
d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les
trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de
brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de
quelques fantassins désoeuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs
résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée
de la solitude environnante; le violon de la noce grinça ensuite en
mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à
l'entrée du faubourg.
Et la vie humaine fit silence.
Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle
des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque.
Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor,
planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent; le
gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques
s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que
versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la
paix crépusculaire: Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une
après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le
mystère. Et le mystère commença.
Très vite, les lointains s'effacèrent; les linéaments des choses
s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La
ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité
abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle
de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus
expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire
armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre
me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre.
C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos; les tombes
neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une
foule attentive.
Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation
finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le coeur. Et tout
mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se
résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à
l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me
pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne; de tous les
souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la
pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut
une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les
résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs.
Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je
délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de
prendre un parti.